« L'attaque massive américano-israélienne contre l'Iran, qui a débuté le 28 février 2026, est le dernier exemple d'agression américaine contre un État producteur de pétrole. Depuis le retour de Donald Trump à la présidence en janvier 2025, les États-Unis ont lancé des attaques dans sept pays : l'Iran, l'Irak, le Nigeria, le Venezuela, la Syrie, le Yémen et la Somalie. Les cinq premiers sont d'importants producteurs de pétrole. Bien sûr, les actions militaires des Etats-Unis ne concernent pas que le pétrole, mais le pétrole est un thème récurrent qu'il est difficile d'ignorer.
Environ 20 % des pays du monde sont d’importants producteurs de pétrole (plus de 100 000 barils par jour), tandis que cinq des sept pays où la seconde administration Trump est intervenue militairement sont des pays producteurs de pétrole. Statistiquement, il est improbable que cette corrélation entre pays producteurs de pétrole et cibles américaines soit due au hasard (moins de 1 %). Ainsi, même si cette corrélation pourrait n'être qu'une simple coïncidence, il est important d'envisager d'autres possibilités.
La politique étrangère américaine et le pétrole
Chacune de ces interventions militaires a des spécificités, mais il y a le pétrole en arrière-plan. Les dernières frappes contre l'Iran, baptisées Opération "Epic Fury", visaient un pays qui possède les deuxièmes plus grandes réserves prouvées de gaz naturel au monde et figure parmi les dix premiers producteurs de pétrole au monde. Le secteur pétrolier iranien est un enjeu majeur et une source majeure de tensions dans les relations irano-américaines depuis le coup d'État soutenu par les États-Unis en 1953.
Les frappes en Irak ont fait suite à une campagne d'attaques soutenues menées par des milices pro-iraniennes contre les forces américaines, dans un pays qui produit environ 4,5 millions de barils par jour et dont Washington cherche à influencer le secteur énergétique. L’intervention militaire contre le Venezuela, qui revendique avoir les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, est intervenue après que Caracas a défié les sanctions américaines et accéléré ses accords de production avec ses partenaires chinois et russes. Les frappes en Syrie, pays producteur de pétrole relativement mineur, ont été menées contre Daech dans le cadre d'un conflit qui dure depuis des années sur un territoire riche en pétrole, la même région de Deir ez-Zor dont la conquête des champs pétrolifères a fait de Daech l'une des organisations terroristes les mieux financées au monde.
Le Nigeria est le premier producteur de pétrole d'Afrique et membre de l'OPEP, mais les frappes américaines de décembre 2025 semblent motivées par des objectifs antiterroristes des Etats-Unis et par la posture de Trump en défenseur des chrétiens persécutés. Au Nigeria, le rôle du pétrole n'est pas évident, mais il pourrait s'agir d'une influence indirecte de la malédiction des ressources, comme je l'expliquerai.
Les marchés pétroliers sont ébranlés
Sans surprise, l'attaque américano-israélienne contre l'Iran va probablement perturber le marché du pétrole. Quand les marchés ont ouvert dimanche soir, le prix du Brent a brièvement dépassé les 80 dollars le baril. Les traders tentent d’intégrer dans les prix la possibilité que des frappes de représailles iraniennes entraînent la fermeture du détroit d'Ormuz, via lequel transite environ 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole. Pourtant, les marchés pétroliers sont habitués aux turbulences. Le Moyen-Orient connaît des situations de crise depuis près de cinquante ans et les perturbations de l'approvisionnement se sont avérées bien plus rares que ne le suggèrent les gros titres sur la géopolitique. La question centrale pour les marchés mondiaux de l'énergie dans les jours à venir est celle de savoir si cette fois-ci est véritablement différente.
Supposons donc que la corrélation entre les cibles militaires américaines et les pétro-États ne soit pas totalement fortuite. Comment expliquer cet aspect de la politique étrangère américaine ? Je vois quatre possibilités, certaines plus probables que d’autres.
La première, et la plus complotiste, est que l'administration Trump met en œuvre une stratégie délibérée et coordonnée pour réduire l'offre mondiale de pétrole. Peut-être en concertation avec l'industrie pétrolière américaine et/ou les partenaires commerciaux de Trump en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et ailleurs, les États-Unis cherchent-ils à accroître les recettes pétrolières, les bénéfices et les parts de marché des producteurs américains et alliés ? Dans ce scénario, les attaques contre l'Iran, le Venezuela et l'Irak ne sont pas un élément accessoire de la politique énergétique ; il s'agit d'une politique énergétique poursuivie par des moyens militaires. La logique n'est pas sans une sombre cohérence : les barils de pétrole bloqués dans des pays sous sanctions ou déstabilisés sont des barils que les entreprises des Etats-Unis et de leurs alliés n'auront pas à concurrencer sur le marché.
Les coupes dans l’offre énergétique peuvent fortement faire varier les cours sur les marchés. En effet, une étude que j'ai co-écrite a montré que la reprise de l’invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 a coûté très cher à l'Europe. Et d'autres études ont montré qu'une grande partie des profits du secteur énergétique générés par cette guerre est allée aux entreprises américaines et aux investisseurs fortunés. De plus, des indices (bien que contradictoires) suggèrent que l'administration Trump a pris en compte les préférences des dirigeants du secteur pétrolier américain, qui comptaient parmi les plus fervents soutiens de sa campagne de 2024. Cependant, cette explication nécessite d’identifier qui, au sein de l'administration Trump, met en œuvre cette stratégie. Une stratégie durable et coordonnée à l'échelle mondiale exigerait probablement un degré de discipline interministérielle et de planification à long terme que la seconde administration Trump n'a démontré dans aucun autre domaine.
Une explication plus nuancée
La deuxième possibilité est plus nuancée : l’équipe de Trump a des motivations multiples et imbriquées pour chacune de ces actions militaires. La suppression de la production pétrolière non américaine est rarement la principale motivation derrière une intervention militaire, mais elle constitue un facteur contributif récurrent qui rend certaines cibles plus attrayantes que d’autres. Dans cette optique, les États-Unis ont ciblé l’Iran, une théocratie révolutionnaire soupçonnée de posséder un programme nucléaire, parce que ce pays soutient des groupes qui menacent Israël et parce qu’il s’oppose aux présidents américains depuis 40 ans. Mais le fait que paralyser l’Iran permette également d’éliminer un concurrent important du marché pétrolier mondial n’échappe pas aux conseillers de Trump.
De même, pour l’administration Trump, le Venezuela était une cible début 2026 parce que son président, Nicolás Maduro, était un dirigeant autoritaire qui avait truqué une élection et emprisonné ses opposants. Mais les propos tenus par Trump lors d’une conférence de presse le 3 janvier ont également clairement indiqué que la perspective d’ouvrir les réserves pétrolières du Venezuela à des partenaires commerciaux américains faisait partie du calcul stratégique qui rend un changement de régime attrayant. Le pétrole n'est peut-être pas la principale raison de l'attaque américaine, mais il rend l'argumentaire en faveur de cette intervention plus convaincant au niveau interne et permet de mieux la vendre aux électeurs. L'incursion américaine au Venezuela semble être la meilleure illustration de cette hypothèse, mais les autres cas sont moins convaincants.
Deux autres possibilités
La troisième explication est celle qui me paraît la plus plausible : les attaques américaines ciblent ce que l'on pourrait appeler les "acteurs hostiles" du système international et l'économie politique du pétrole rend les pétro-États particulièrement susceptibles de constituer des acteurs hostiles. Michael Ross et d'autres ont démontré que le pétrole est associé à la "malédiction des ressources" : les pays producteurs de pétrole ont davantage tendance à être corrompus, à être gouvernés de façon autocratique, à abriter des groupes insurgés et à être en proie à la guerre civile. Ces pays sont encore plus susceptibles de déclencher des conflits interétatiques, comme je l'ai montré dans mon ouvrage Petro-Aggression.
L'Irak sous Saddam Hussein, l'Iran sous les ayatollahs, la Libye sous Mouammar Kadhafi et le Venezuela sous Hugo Chávez puis Maduro sont des pays très différents, mais tous présentent certaines de ces pathologies. Tous les pays producteurs de pétrole ne sont pas victimes de la malédiction du pétrole (à l’instar de la Norvège et du Canada !), mais la tendance est bien là. Dans cette interprétation, l'effet du pétrole est indirect : il entraîne une mauvaise gouvernance, qui crée des tensions avec les États-Unis. Ces derniers en viennent à considérer ces États comme des acteurs hostiles, ce qui mène à des interventions militaires.
Cette troisième explication se renforce encore lorsqu'on considère que Trump nourrit certains de ces griefs depuis plusieurs décennies. Dès 1979, l'Iran a pris des otages américains, exproprié des compagnies pétrolières américaines et bâti une idéologie anti-américaine sur ses recettes pétrolières. Dans les années 2000, le Venezuela de Chávez a nationalisé des actifs américains et utilisé l’argent du pétrole pour financer des mouvements politiques anti-américains en Amérique latine. Depuis plusieurs décennies, l'Irak, la Syrie et la Libye s'opposent aux orientations stratégiques des États-Unis.
Trump a exprimé à plusieurs reprises sa colère face à l'incapacité de ses prédécesseurs à porter des coups décisifs à ces adversaires. Durant son second mandat, et désireux de monopoliser l'attention médiatique par des démonstrations de force américaine, il semble plausible que Trump règle de vieux comptes. Le lien avec le pétrole est réel, mais il est autant historique que prospectif : ces pays ont suscité l'ire de Trump en partie parce que leurs richesses pétrolières leur permettaient d'agir de manière provocatrice ou déstabilisatrice.
Une quatrième explication, la plus spéculative des quatre, mérite néanmoins d'être considérée. La Chine importe environ 10 millions de barils de pétrole par jour. Ces dernières années, une part importante de ces importations a provenu d'Iran et du Venezuela, la Malaisie jouant un rôle crucial de plaque tournante du transbordement, mélangeant et requalifiant le pétrole à prix réduit avant son arrivée dans les ports chinois. En attaquant l'Iran et en exerçant des pressions sur le Venezuela, les États-Unis perturbent ce circuit de contournement des sanctions.
La Chine a toujours besoin de pétrole, mais elle doit désormais s'approvisionner ailleurs. Les sources les plus probables sont les États-Unis et leurs partenaires (notamment l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis), qui pourraient ainsi gagner des parts de marché dans le premier pays importateur au monde. L'enjeu stratégique ne se limite pas aux revenus ; il s'agit d'un levier stratégique. Une Chine qui dépend de fournisseurs alignés sur les États-Unis pour une part significative de ses importations énergétiques est structurellement plus vulnérable aux pressions américaines. Pékin est certainement conscient de cette possibilité et a constitué des réserves stratégiques pour atténuer ce risque.
Il est difficile de savoir si, au sein de l'administration Trump, quelqu'un raisonne vraiment ainsi, plutôt que d'agir par ressentiment, idéologie ou intérêts politiques domestiques. L'administration Trump n'a jamais formulé une telle logique. Attribuer une telle clairvoyance stratégique à une administration qui agit souvent par instinct exigerait un sérieux acte de foi. Mais l'effet, voulu ou non, pourrait bien être réel.
Où cela nous mène-t-il ?
Aucune des quatre explications proposées ici ne peut, à elle seule, rendre compte de l'ensemble des schémas de la politique américaine. Chaque explication n’a pas le même poids selon les attaques et toute explication des objectifs de la politique étrangère de Trump reposant sur un seul facteur sera incomplète. La tentation est pourtant grande de réduire l'aventurisme militaire américain à la seule psychologie de Donald Trump. L'impulsivité, le règlement de comptes, la volonté de domination : oui, tous ces éléments semblent bien réels et ont leur importance.
Mais psychologie personnelle et intérêts réfléchis ne sont pas mutuellement exclusifs. Si l'instinct de Trump est le moteur, d'autres passagers (les donateurs de l'industrie pétrolière, les acteurs du Golfe persique, les stratèges israéliens et les conseillers américains ayant leurs propres agendas) sont à bord et ont tout intérêt à orienter la politique américaine dans une direction qui serve leurs propres objectifs. Le schéma des pétro-États relève peut-être moins d'une stratégie que d'une convergence : les griefs et les impulsions de Trump s'alignant, de manière récurrente, sur les intérêts matériels d’acteurs influents qui savent exploiter ces opportunités. Et de telles convergences peuvent s'avérer plus dangereuses qu'un complot, précisément parce que les liens sont plus difficiles à voir et à enrayer. »
Jeff D. Colgan, « Is oil behind the U.S. attack on Iran? », in Good Authority, 2 mars 2026. Traduit par Martin Anota
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