« Les stablecoins sont des monnaies numériques privées indexées sur une monnaie fiduciaire, le plus souvent le dollar américain. Les stablecoins en dollars renforcent l'hégémonie monétaire et politique des Etats-Unis, procurant des avantages fiscaux et stratégiques aux États-Unis et aux juridictions pivots, tandis que les pays utilisateurs absorbent les risques et les coûts sans exercer de contrôle équivalent.
Introduction
Les stablecoins sont des jetons de monnaie privée indexés sur des monnaies fiduciaires et adossés à des actifs de réserve : des espèces, des dépôts bancaires et des titres d’État de court terme. Ils se basent majoritairement sur le dollar. Les principaux émetteurs actuels opèrent soit directement sous la réglementation américaine, soit dépendent de l’infrastructure financière américaine.
Le montant total des stablecoins en circulation est relativement faible, avoisinant les 310 milliards de dollars. Ils sont presque tous libellés en dollars américains, tandis que les stablecoins libellés en euros, en yens, en livres sterling et en dollars singapouriens restent marginaux.
La domination du dollar n'est pas fortuite. Elle tient à trois facteurs étroitement liés :
1. Le dollar est l'unité de compte des marchés des cryptomonnaies.
2. C'est la solution de repli lorsque les devises locales sont faibles.
3. C'est la monnaie de règlement de la plupart des échanges commerciaux transfrontaliers.
Les stablecoins sont l'équivalent sur la blockchain du système traditionnel des eurodollars offshore : des engagements privés en dollars circulant en dehors du système financier américain. Tous deux permettent à des entités non américaines d'effectuer des transactions en dollars, en grande partie sans contrôle de leurs autorités nationales.
L'une des conséquences est que les stablecoins renforcent le rôle du dollar comme monnaie de réserve en créant une nouvelle demande de dette souveraine américaine, en intégrant l'épargne étrangère dans des instruments libellés en dollars et en accentuant la dépendance à l'égard de l'infrastructure financière américaine. Aldasoro et alii [2026] affirment qu'ils renforcent les hiérarchies de devises existantes.
Ces avantages font écho à ce que Giscard d'Estaing, alors ministre français des Finances et futur président de la République, qualifiait de "privilège exorbitant" du dollar dans les années 1960. Sous le régime de Bretton Woods, les pays-membres devaient détenir des réserves en dollars pour soutenir leur système monétaire : les étrangers finançaient la dette américaine tout en renforçant la domination du dollar. À grande échelle, cet effet pourrait s'amplifier davantage. Si les émetteurs de stablecoins parviennent à être largement acceptés comme moyen de paiement, ils acquièrent une capacité de création monétaire qui a été par le passé réservée aux banques centrales, renforçant ainsi ce privilège exorbitant [Borio et alii, 2026].
Les juridictions pivots
Certaines juridictions pivots (notamment Singapour, Hong Kong et les Émirats arabes unis), ainsi que des pays dotés de systèmes financiers développés et sophistiqués (comme le Royaume-Uni), bénéficient des stablecoins en dollars pour deux raisons.
Premièrement, ils sont peu exposés au risque de déstabilisation via une dollarisation privée. Le système de caisse d'émission de Hong Kong, le régime de change de Singapour et l'ancrage au dollar des Émirats arabes unis sont des dispositifs crédibles et bien établis ; les stablecoins ne menacent pas leurs cadres monétaires. Le Royaume-Uni présente une situation différente, mais un effet similaire : sa souveraineté monétaire n'est pas menacée par les stablecoins en dollars, tandis que la forte liquidité de ses marchés de capitaux lui permet de capter les activités liées aux stablecoins, comme le font les juridictions pivots asiatiques.
La seconde raison tient à la position des juridictions pivots en tant que centres financiers internationaux dotés d'infrastructures financières développées pour la compensation, la conservation d’actifs et la conformité. Cela leur permet de tirer profit de l’essor des stablecoins en attirant dans leur juridiction les infrastructures de soutien nécessaires : plateformes d’échange, émetteurs, dépositaires, fonctions de conformité et règlement-livraison. Les avantages qui en découlent sont les recettes liées aux licences et à la supervision, des créations d'emplois dans le secteur des services financiers, une influence réglementaire sur les normes d'infrastructure et des rentes d'intermédiation liées à leur rôle entre les marchés de capitaux en dollars et la demande régionale de stablecoins.
Mais ces avantages ne sont pas sans contrepartie. Les juridictions pivots ne profitent de l'infrastructure des stablecoins que tant qu'elles restent alignées sur les priorités réglementaires et de politique étrangère des États-Unis. Cette même dépendance aux réserves réglementées par les États-Unis, aux cadres de conformité et à la compensation en dollars, qui rend les stablecoins attractifs pour les juridictions pivots, confère également à Washington un moyen de pression sur eux. Elles conservent leur autonomie réglementaire, mais cette autonomie est exercée dans un système centré sur le dollar dont l'infrastructure fondamentale (les réserves, la compensation, les normes de conformité) demeure sous contrôle américain.
Adoption et amplification de crise
Dans les pays dont la monnaie est instable, les citoyens se sont depuis longtemps dollarisés, utilisant cette monnaie pour leurs transactions quotidiennes et comme réserve de valeur. Cette dollarisation traditionnelle repose sur l'utilisation de billets de banque, de dépôts en dollars américains dans le pays et de comptes bancaires à l'étranger. Ceux-ci sont coûteux et risqués : les billets de banque sont encombrants et difficiles à sécuriser ; les dépôts en dollars américains peuvent être confisqués ou contrôlés ; et l'accès aux comptes bancaires à l'étranger peut être restreint.
Les transferts internationaux font partie du problème. Envoyer des fonds en Afrique subsaharienne coûte près de 9 % du montant transféré. Les importateurs et les exportateurs peinent régulièrement à obtenir des devises étrangères pour leurs échanges transfrontaliers, car les banques correspondantes ont une activité limitée dans de nombreuses juridictions qui en ont le plus besoin. Les stablecoins offrent une alternative économique et accessible. Ils permettent d'effectuer des transactions en dollars américains même là où leur utilisation serait autrement difficile, voire interdite, et de transférer des fonds facilement au-delà des frontières sans passer par le système bancaire domestique.
Sans surprise, les pays qui ont une monnaie faible et qui sont en proie à l'instabilité politique et sociale ont enregistré les taux d'adoption des stablecoins les plus élevés. En Turquie, par exemple, le volume des achats de stablecoins a atteint environ 4,3 % du PIB en 2023-2024. Des schémas similaires de dollarisation par le biais des stablecoins s’observent également en Argentine, au Nigeria, au Liban et au Cambodge.
Les pays qui favorisent l'adoption de stablecoins sont aussi ceux qui sont les plus exposés aux crises financières. Les stablecoins ne sont pas la cause profonde des problèmes de ces pays, mais ils pourraient les exacerber. Quand un choc de confiance éclate, les stablecoins deviennent le principal vecteur des fuites de capitaux [Danielsson et Macrae, 2026a], car ils peuvent être achetés 24h sur 24 sur des plateformes d'échange offshore et détenus en dehors du système bancaire domestique et, potentiellement, hors de tout contrôle des capitaux. Il pourrait en résulter des sorties de capitaux plus rapides, des pressions accrues sur les taux de change et une plus grande tension sur les réserves.
Par ailleurs, les leviers dont disposent actuellement les autorités sont moins efficaces avec les stablecoins qu'avec les canaux bancaires traditionnels. En cas de crise, les pays peuvent solliciter une aide extérieure : des liquidités en dollars, un soutien au contrôle des capitaux et une assistance technique pour la surveillance des flux. Par le passé, cette aide a été lente à se déployer, s'étalant sur des semaines, voire des mois, et non sur des heures.
Les stablecoins aggravent ce décalage car la crise risque de se propager plus rapidement. De plus, l'infrastructure nécessaire aux stablecoins est détenue par des entreprises privées situées dans le périmètre réglementaire des États-Unis et des pays pivots. Les mécanismes de soutien multilatéraux ont donc peu de contrôle dans ce cas.
L'effondrement d'un stablecoin ajouterait une dimension supplémentaire. Si un émetteur majeur venait à rompre sa parité, les pays qui s’étaient dollarisés par son biais subiraient des pertes que les États-Unis ne sont actuellement pas en mesure de compenser. Les lignes de swap de la Fed s'adressent aux contreparties souveraines, et non aux détenteurs de jetons privés. Il en résulterait une crise se propageant via un instrument libellé en dollars, engendrant une demande de réponse américaine, sans les mécanismes bilatéraux par lesquels ce type de réponse a été historiquement coordonné.
Comment les stablecoins déplacent le contrôle
Au début, les émetteurs de stablecoins avaient une grande latitude pour détenir leurs réserves, mais les choses changent. En vertu de la loi GENIUS de 2025, les émetteurs réglementés aux États-Unis sont tenus d’adosser leurs stablecoins à des actifs liquides et sûrs, tels que des bons du Trésor, des fonds monétaires adossés aux bons du Trésor et des dépôts bancaires commerciaux. La réglementation des réserves donne aussi aux autorités un contrôle indirect sur les primary dealers et les dépositaires qui interagissent avec les émetteurs.
Une fois émis, le stablecoin peut être transféré à n'importe qui sans intermédiaire. Bien que les émetteurs puissent geler les portefeuilles et mettre les adresses sur liste noire, on peut raisonnablement s'attendre à ce qu'ils ne le fassent qu'en réponse aux exigences des autorités réglementaires et judiciaires américaines. Le contrôle appartient donc aux entreprises privées opérant dans le cadre réglementaire américain, et non aux autorités souveraines.
Les autorités locales peuvent essayer de réglementer les transferts sur la blockchain via des intermédiaires, mais il est peu probable qu'elles y parviennent. Elles auront peut-être plus de succès en réglementant les points d'entrée et de sortie, c'est-à-dire la manière par laquelle une entité convertit la monnaie fiduciaire locale en stablecoins ou inversement.
Les blockchains sont visibles publiquement et plusieurs entreprises et gouvernements surveillent déjà leur activité. Cependant, la plupart des autorités auront du mal à surveiller l'utilisation des stablecoins lorsque les utilisateurs veulent rester hors des radars. La surveillance des intermédiaires, des plateformes d’échange et des courtiers sur lesquels les autorités exercent un pouvoir de réglementation fournira certaines informations, notamment sur les transactions de détail.
Les avantages pour les États-Unis
Les États-Unis tirent trois avantages des stablecoins en dollars.
Le premier est fiscal. Chaque dollar supplémentaire de stablecoin en circulation crée une demande pour les bons du Trésor à court terme ou pour les institutions qui les détiennent.
Le deuxième avantage concerne le seigneuriage privé. Les émetteurs de stablecoins captent le rendement des actifs de réserve et fournissent aux Etats-Unis des recettes fiscales, des dividendes, de l'emploi et des investissements dans les technologies financières. Leur dépendance aux réserves réglementées par les États-Unis lie l'activité mondiale des stablecoins au système financier américain.
Le troisième avantage est d'ordre géopolitique, dans la mesure où les stablecoins en dollars accroissent la dépendance à l'égard des infrastructures contrôlées par les États-Unis. Même lorsqu'un émetteur est enregistré à l'étranger (Tether, le plus important émetteur, est désormais domicilié au Salvador), sa viabilité dépend de son accès aux marchés financiers américains, aux relations bancaires, aux dépositaires, aux systèmes de paiement et au périmètre de conformité réglementaire défini par l'Office of Foreign Assets Control (OFAC) des États-Unis.
Si les stablecoins étendent la portée du dollar, ils réduisent également la capacité de supervision des flux de dollars. Historiquement, les banques correspondantes, le système SWIFT et les relations de supervision directe ont donné aux autorités financières de la visibilité et du contrôle sur ces flux. Les stablecoins contournent certains de ces canaux, ce qui réduit cette visibilité.
Les États-Unis conservent la capacité de réglementer, de surveiller et de contrôler l'activité mondiale des stablecoins, car des éléments clés de l'infrastructure, tels que l'émission, le règlement et la conformité, restent sous leur juridiction et dans leur sphère réglementaire. Ainsi, pour les États-Unis, le passage des systèmes de paiement traditionnels aux stablecoins représente le passage d'un circuit étroitement surveillé à un autre. Ce n'est pas le cas pour les autorités des juridictions où l'utilisation des stablecoins est répandue, dans la mesure où elles perdent en visibilité sur les flux financiers. Un pays victime d'une ruée vers les stablecoins dispose de peu d'options. Il peut contrôler les points d’entrée grâce à sa maîtrise de l'infrastructure bancaire en monnaie nationale, mais même ce contrôle est susceptible d'être limité dans de nombreuses juridictions.
À l'inverse, les juridictions pivots et les États-Unis peuvent influencer le déroulement d'une ruée vers les stablecoins grâce à leur autorité sur les sociétés de stablecoins, les primary dealers et, souvent, les points de sortie. Leur choix d'agir ou non ainsi relèvera d'un calcul politique et économique. Deux précédents illustrent ce point.
Le premier précédent concerne les swaps de dollars américains que la Réserve fédérale fournit à certaines banques centrales. Lorsque ces pays sont confrontés à une crise de liquidités, comme en 2008 et 2020, l'accès à ces swaps peut s'avérer essentiel pour contenir la crise. Cet accès est toutefois limité et discrétionnaire, et la plupart des banques centrales n'y ont pas accès.
Le second précédent concerne l'accès à la compensation en dollars. La plupart des paiements transfrontaliers en dollars transitent par CHIPS, un système de compensation privé qui ne compte que 42 banques participantes, dont 25 étrangères. Les banques n'appartenant pas à ce groupe doivent passer par celles qui en font partie. La menace d'une exclusion de la compensation en dollars est l'un des outils les plus efficaces dont disposent les États-Unis pour faire respecter la réglementation, comme l'ont démontré les cas de BNP Paribas, de l'Iran et de la Russie.
Les sociétés de stablecoins sont réglementées aux États-Unis, ce qui donne à Washington un contrôle direct sur les entités par lesquelles transitent les stablecoins en dollars. Un pays instable fortement exposé aux stablecoins devient dépendant de la volonté des États-Unis et des juridictions pivots de le soutenir en cas de crise. Cette dépendance influencera inévitablement ses décisions politiques et économiques. Ce schéma rappelle celui du système des eurodollars.
Conclusion
En 1971, John Connally, alors secrétaire au Trésor américain, déclarait aux ministres des Finances européens que le dollar était certes la monnaie américaine, mais que c'était leur problème. On pourrait dire la même chose des stablecoins. Ils ne sont pas à l’origine des problèmes des pays à monnaie faible, mais ils réduisent les frictions qui freinent la dollarisation privée et redistribuent les avantages et les coûts entre les pays. Les bénéfices reviennent au pays émetteur de la monnaie, aux émetteurs privés et aux juridictions pivots. Les coûts sont supportés par les pays utilisateurs qui ne contrôlent pas les réserves et ne peuvent fournir la garantie en dernier ressort nécessaire en cas de crise.
À l'échelle actuelle, ce phénomène est déjà visible et deviendra plus difficile à gérer à mesure que les stablecoins se développent. En définitive, la dollarisation privée devient plus étroitement liée aux décisions prises à Washington et dans quelques centres financiers pivots et plus dépendante de ceux-ci. Cela renforce l'hégémonie américaine.
Mais la monnaie privée peut connaître des défaillances que ne connaît pas la monnaie publique n’échoue pas, et lorsque cela arrive, on attend de l'hégémon qu'il réagisse, alors qu’aucun cadre n’existe aujourd’hui pour organiser une telle réponse.
Le privilège exorbitant peut devenir une obligation exorbitante. »
Jón Danielsson & Robert Macrae, « The geopolitics of stablecoins », SUERF, policy brief, n° 1440, 7 mai 2026.
Références
Aldasoro, I., J. Frost & H. Ito (2026), « The impact of stablecoins on the international monetary and financial system », SSRN working paper.
Borio, C., P. Disyatat & N. Tarashev (2026), « Stablecoins and the exorbitant privilege of money creation », VoxEU.org, 1er février.
Danielsson, J., & R. Macrae (2026a), « Stablecoins are run-optimised instruments », SUERF,
Danielsson, J., & R. Macrae (2026b), « Policy responses to stablecoins ».
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