« Le plein emploi, la stabilité des prix et une croissance rapide sont des objectifs centraux de la politique économique. Mais cette dernière fait toujours face à de difficiles conflits d'objectifs. Comment concilier inflation et chômage ? Quel arbitrage faut-il faire entre la consommation des générations actuelles et celle des générations futures ? Edmund S. Phelps a permis de mieux comprendre ces deux arbitrages. Il a souligné que la question de l'épargne et de l’accumulation du capital, mais aussi celle de l'équilibre entre inflation et chômage, concernent fondamentalement la répartition intertemporelle du bien-être. Les analyses de Phelps ont profondément influencé aussi bien la théorie économique que la politique macroéconomique.
Inflation et chômage
Selon la vision dominante des années 1960, il y avait une relation négative stable entre l'inflation et le chômage, la courbe de Phillips. Cette relation semblait confirmée par les données de plusieurs pays. Elle impliquait que la politique économique devait arbitrer entre une faible inflation et un faible chômage. En stimulant la demande par les politiques budgétaire et monétaire, il était possible de réduire le chômage. Selon la courbe de Phillips, cela se ferait au prix d'une hausse ponctuelle du taux d'inflation.
Cette conception posait plusieurs problèmes. La courbe de Phillips était une relation purement statistique. Elle n'établissait aucun lien clair avec les théories microéconomiques relatives au comportement des entreprises et des ménages. Il n’y avait pas non plus de théorie définissant le niveau minimal du taux de chômage. Certes, il était généralement admis que le taux de chômage ne pouvait être ramené à zéro, mais on ne savait pas clairement quel niveau de chômage était compatible avec l'équilibre du marché du travail.
À la fin des années 1960, Edmund Phelps a remis en question la conception traditionnelle du lien entre inflation et chômage. Il a reconnu que l'inflation ne dépendait pas uniquement du chômage, mais qu’il dépendait aussi des anticipations des entreprises et des salariés concernant l'évolution des prix et des salaires. Il a formulé le premier modèle de ce que l'on appelle aujourd'hui la courbe de Phillips augmentée des anticipations. Celle-ci indique que, pour un taux de chômage donné, une hausse d'un point de pourcentage de l’inflation anticipée entraîne une hausse d'un point de pourcentage de l'inflation réelle. Lors de la fixation des prix et de la négociation des salaires, les entreprises et les salariés fondent leurs décisions sur leurs croyances quant à l'évolution générale des prix et des salaires. Cette hypothèse a été largement confirmée par les études empiriques ultérieures (sous réserve toutefois que l'impact des anticipations d'inflation sur l'inflation réelle puisse être moindre à de très faibles taux d'inflation).
L'analyse de Phelps remettait en cause les conceptions antérieures quant à la capacité des politiques budgétaire et monétaire expansionnistes à accroître de façon permanente l'emploi. Il concluait qu'il n’y avait pas d'arbitrage à long terme entre inflation et chômage, les anticipations d'inflation s'adaptant à l'inflation observée. À long terme, l'économie tend inévitablement vers le taux de chômage d'équilibre, pour lequel l’inflation observée et l'inflation anticipée coïncident. Le chômage d'équilibre est uniquement déterminé par le fonctionnement du marché du travail. Toute tentative visant à réduire durablement le chômage en dessous de ce taux d'équilibre ne peut qu'entraîner une hausse continue de l'inflation. La politique de stabilisation a toujours un rôle important à jouer pour amortir les fluctuations conjoncturelles du chômage autour de son niveau d'équilibre.
Les travaux de Phelps ont mis en lumière l'importance d’analyser la manière dont la politique actuelle influence les possibilités futures d'atteindre les objectifs de la politique de stabilisation : cela signifie que, si l’inflation est élevée aujourd'hui, les anticipations d'inflation seront plus élevées à l'avenir, ce qui complique les futurs choix de politique économique. Une politique de maintien de l’inflation à un faible niveau peut donc être considérée comme un investissement dans de faibles anticipations d'inflation, permettant ainsi des combinaisons d’inflation et de chômage plus favorables à l'avenir qu’elles ne l’auraient été autrement.
Phelps a également développé le premier modèle des déterminants du chômage d'équilibre. Dans ce modèle, les entreprises fixent les salaires afin d'influencer leurs effectifs. Plus une entreprise a besoin d'accroître ses effectifs et plus le taux de chômage est faible, plus les salaires qu'elle offrira seront élevés. Phelps a démontré l'existence d'un taux de chômage d'équilibre unique, auquel l'entreprise moyenne augmentera ses salaires au même rythme que celui anticipé pour les salaires en moyenne dans l'économie. L'aspect novateur de l'approche de Phelps était qu’il était parti d’hypothèses explicites concernant le comportement des agents individuels sur le marché du travail. Sa contribution a également été la première à intégrer l'hypothèse du salaire d'efficience à la théorie macroéconomique. Cette hypothèse implique qu'il peut être dans l'intérêt d'une entreprise de fixer des salaires élevés afin d'améliorer le moral des salariés, de réduire la rotation du personnel et d'attirer des salariés plus qualifiés. De tels mécanismes peuvent contribuer à élever le niveau de chômage à l'équilibre.
Phelps n'était pas le seul à critiquer la courbe de Phillips à la fin des années 1960. Milton Friedman (Nobel d'économie de 1976) a également souligné le rôle des anticipations d'inflation. Contrairement à Friedman, Phelps insistait sur le fait que la causalité va du chômage à l'inflation (non anticipée). Il a dérivé la courbe de Phillips augmentée des anticipations d'un modèle explicite du comportement des entreprises en matière de fixation des salaires sur un marché du travail où l’appariement des chômeurs et des emplois vacants est un processus qui prend du temps.
Les travaux de Phelps ont profondément modifié notre compréhension du fonctionnement de la macroéconomie. Le cadre théorique qu'il a développé à la fin des années 1960 s'est rapidement révélé fructueux pour comprendre les causes de la hausse de l'inflation et du chômage observée dans les années 1970. Il a également précisé les limites de la politique macroéconomique. En conséquence, la politique économique est aujourd'hui menée de manière radicalement différente. À titre d'exemple, les banques centrales fondent désormais systématiquement leurs décisions en matière de taux d'intérêt sur l'évaluation du taux de chômage d'équilibre et sur les arbitrages entre les effets de la politique monétaire à différents horizons temporels.
La formation du capital
Pour Phelps, considérer une politique de faible inflation comme un investissement dans de faibles anticipations d'inflation était naturel, compte tenu de ses travaux antérieurs sur l’accumulation du capital. Il s'était alors interrogé sur le taux souhaitable de formation globale de capital (sous la forme de capital physique ou de capital humain, c'est-à-dire l'éducation aussi bien que la recherche-développement). Quelle part du revenu national devrait être consommée immédiatement et quelle part devrait être investie pour accroître le stock de capital, afin de stimuler la production et la consommation futures ? Cette question est cruciale pour la répartition de la consommation et du bien-être entre les générations. Dans ce domaine également, les contributions de Phelps ont ouvert la voie à des travaux ultérieurs et ont profondément influencé le débat sur la politique économique.
Dans l'un de ses premiers articles publiés en 1961, Phelps a formulé la règle d'or de la formation du capital. Adoptant une perspective intergénérationnelle, il a postulé que l'objectif est d'atteindre la consommation maximale par habitant qui soit soutenable à long terme. L'expression "règle d'or" renvoie à l'éthique de réciprocité : "fais à autrui ce que tu aimerais qu’on te fasse". L'interprétation est ici que le niveau de consommation devrait être identique pour toutes les générations. Selon cette règle, le taux d'épargne souhaitable satisfait une condition simple : il doit être égal au rapport entre le revenu du capital et le revenu national. Autrement dit, le taux d'épargne doit être suffisamment élevé pour maintenir un stock de capital dont le rendement (un taux d'intérêt réel) est égal au taux de croissance de l'économie. Des conditions similaires avaient déjà été énoncées par Maurice Allais (Nobel d'économie de 1988), entre autres. Mais c'est l'analyse de Phelps qui a eu la plus grande influence sur les travaux ultérieurs.
L'analyse initiale de Phelps se limitait à la comparaison de situations de long terme, en supposant que l'économie existait "depuis le début". Mais la modification du taux d'épargne peut engendrer des conflits distributifs. Si une hausse du taux d'épargne est nécessaire pour atteindre la règle d'or, le bien-être des générations futures augmentera, mais celui de la génération actuelle diminuera. En effet, cette dernière devra réduire sa consommation pour épargner davantage, tandis que les générations futures bénéficieront d'un stock de capital plus important, leur permettant d'accroître à la fois leur consommation et leur épargne. Cependant, Phelps a démontré par la suite l'existence de situations d'inefficience dynamique, où le stock de capital est si important qu'il est possible d'améliorer le bien-être de toutes les générations en réduisant le taux d'épargne. L'explication est simple : en réduisant le taux d'épargne, la consommation peut augmenter immédiatement. Si le taux d'épargne initial est supérieur au niveau de la règle d'or, cette réduction implique également un gain de consommation à long terme. Malgré un stock de capital plus faible, et donc une production moindre, la baisse du taux d'épargne élargit les possibilités de consommation.
Les parents ont généralement à cœur le bien-être de leurs enfants. Dans un article de 1968, qui était bien en avance sur son époque, Phelps (en collaboration avec Robert Pollak) concluait que l'épargne peut être insuffisante si la génération actuelle valorise sa propre consommation par rapport à celle de la génération suivante (ses enfants) différemment qu’elle ne valorise celle de ses enfants par rapport à celle de ses petits-enfants. Ces préférences dites "incohérentes dans le temps" peuvent s'exprimer ainsi : "mes parents pensent que je devrais épargner davantage pour mes enfants que je ne le pense moi-même". Dans ces circonstances, des mesures publiques visant à accroître l'épargne de toutes les générations, par exemple par le biais d'un système de retraite public, peuvent améliorer le bien-être de tous. Les préférences incohérentes dans le temps, comme celles analysées par Phelps et Pollak, ont récemment suscité un vif intérêt en économie comportementale, où des intuitions tirées de la psychologie ont été intégrées à l'analyse économique.
Phelps a également analysé le rôle des investissements dans l'éducation (le capital humain) et la recherche-développement (R&D) dans le processus de croissance et a montré que la règle d'or peut être généralisée. Afin d'atteindre une consommation maximale à long terme, les investissements en R&D (qui élèvent le niveau technologique) doivent être ajustés de manière à ce que leur rendement soit égal au taux de croissance de l'économie. Dans un travail publié conjointement avec Richard Nelson en 1966, Phelps a souligné comment une main-d'œuvre mieux formée facilite la diffusion des nouvelles technologies, permettant ainsi aux pays les plus pauvres de rattraper plus facilement les pays les plus riches. Cela pourrait expliquer pourquoi des travaux empiriques récents ont montré que la croissance du PIB semble dépendre du stock existant de capital humain, et non seulement de son taux de croissance. L'analyse Nelson-Phelps a également fourni une explication possible au rendement souvent élevé de l'éducation en période de mutation technologique rapide : durant ces périodes, une main-d'œuvre bien formée est particulièrement importante pour accroître la productivité. De tels arguments ont été avancés pour expliquer pourquoi les salaires des travailleurs très qualifiés ont augmenté de manière significative aux États-Unis (et dans de nombreux autres pays) au cours des dernières décennies, alors que la révolution informatique a amorcé une diffusion rapide des nouvelles technologies. »
Académie royale des sciences de Suède, « The Prize in Economic Sciences 2006 », 9 octobre 2006. Traduit par Martin Anota

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