« Je continue de penser aux élections qui se tiendront prochainement en France. Est-ce que Le Pen sera le prochain Trump ? Je n’en ai aucune idée. Mais j’ai remarqué avec intérêt à quel point il y a peu de ressemblances entre l’économie française et l’économie américaine, ce qui m’amène davantage à douter de la capacité de "l’anxiété économique" à expliquer l’envolée populiste.
Il faut garder à l'esprit que l'économie française a une presse désastreuse, fruit d'un mélange de préjugés conservateurs (avec un État-providence aussi généreux, il y aurait dû y avoir un désastre, bon Dieu !) et d'une certaine jalousie, voire d'un certain agacement, culturels. Il y a quelques années, Roger Cohen s’était cité à propos de "ce sentiment généralisé que non seulement les emplois, mais aussi le pouvoir, la richesse, les idées et l'identité nationale elle-même, migrent, de façon permanente et à une vitesse désarmante, en laissant derrière eux une grandeur insipide sur les bords de Seine". Il notait ensuite avec ironie qu'il avait écrit cela en 1997 et que pourtant la France est toujours là.
En fait, les années 1990 semblent avoir marqué un point bas. A plusieurs niveaux, la France a réalisé de meilleures performances depuis lors, en particulier en comparaison avec les Etats-Unis. Le chômage officiel est élevé, mais cela est quelque peu trompeur. Si vous regardez les adultes dans la force de l’âge, vous constaterez qu’ils ont actuellement bien plus de chances d’être en emploi en France qu’aux Etats-Unis :
La productivité française était tout d’abord légèrement supérieure et elle est désormais légèrement inférieure à celle des Etats-Unis, peut-être parce que davantage de personnes sont employées ; mais de toutes façons, compte tenu de la marge de manœuvre dans de tels chiffres, nous regardons un pays qui se situe à la frontière technologique :
Et la France a, du moins jusqu’à présent, été épargnée par l’épidémie Case-Deaton de "morts de désespoir" :
Si la très faible inflation en est un bon indicateur, il semble que l’économie française opère pas très loin de son potentiel. Mais elle ne connaît pas de crise macroéconomique.
Et, comme je l’ai écrit dans mon précédent billet, la France n’est pas la Grèce : l’euro a été une mauvaise idée, mais la France n’est pas une nation qui souffre vraiment aujourd’hui du fait de ne pas avoir de devise indépendante, donc il n’y a pas d’urgence pour elle à sortir de la zone euro et ainsi pas de raison évidente qu’elle supporte les coûts massifs qu’une sortie de l’euro entraînerait.
Donc, de quoi s’agit-il ? Il s’agit vraisemblablement de politique identitaire, à la française. Mais mon point est que la thèse de l’anxiété économique fonctionne encore moins bien pour la France que pour les États-Unis.
Oh, et je vais me répéter : Le Pen n’offre aucune réponse aux problèmes de l’UE. »
Paul Krugman, « The French, ourselves », in The Conscience of a Liberal (blog), 12 avril 2017. Traduit par Martin Anota
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