mardi 11 avril 2017

L’Europe a des problèmes, mais Le Pen n’est pas une solution

« La France tiendra une élection présidentielle dans quelques semaines et beaucoup craignent (avec raison) un nouveau choc Trump. En effet, les difficultés de l’euro ont terni la réputation du projet européen (la longue marche vers la paix et la prospérité via l’intégration économique) et ont fait le jeu des politiciens anti-européens. Et des contacts français me disent que la campagne de Le Pen cherche à dépeindre les critiques que d’éminents économistes ont fait des politiques européennes comme constituant des soutiens implicites au programme du FN.

Ce n’est pas le cas.

Je me suis montré très critique vis-à-vis de l’euro et des plans d’austérité budgétaire qui ont été poursuivis dans la zone euro depuis 2010. La France pourrait et devrait réaliser de meilleures performances qu’actuellement. Mais le genre de politiques dont le FN parle (notamment une sortie unilatérale, non seulement de la zone euro, mais aussi de l’UE) se révèlerait nocif, et non bénéfique, pour l’économie française.

Commençons avec l’euro. La monnaie unique était et est toujours un projet boiteux, et les pays qui ne l’ont jamais rejointe (la Suède, le Royaume-Uni, l’Islande…) ont bénéficié de la flexibilité qu’apporte l’indépendance d’une monnaie nationale. Il y a, cependant, une grande différence entre ne pas adopter la monnaie unique et l’abandonner. Les coûts de transition associés à une sortie de la zone euro et à la restauration de la monnaie nationale seraient massifs : une fuite massive des capitaux provoquerait une crise bancaire ; on imposerait des contrôles de capitaux et des fermetures temporaires de banques ; les difficultés à relibeller les contrats créeraient un marécage légal ; l’activité économique serait perturbée durant une longue période de confusion et d’incertitude.

Il pourrait néanmoins être opportun de s’infliger ces coûts dans des circonstances extrêmes, comme celles auxquelles la Grèce fait face : une économie sévèrement déprimée qui nécessite une forte réduction des coûts relativement à ses partenaires à l’échange pourrait trouver qu’une sortie de l’euro suivie par une dévaluation est préférable à des années de déflation nocive.

La France, cependant, ne colle pas à cette description. La performance de l’emploi français doit être meilleure, mais elle n’est pas non plus catastrophique : les adultes en âge de travailler en France sont davantage susceptibles de travailler que ceux aux Etats-Unis. Et depuis la création de l’euro, les coûts du travail français ont plutôt suivi la moyenne de la zone euro dans son ensemble, donc il y a peu de raisons de croire qu’une restauration du franc serait suivie par une forte dévaluation :

Bref, pour la France, sortir de la zone euro lui infligerait tous les coûts que la Grèce aurait subis, sans aucun des bénéfices.

Que dire à propos de l’UE en général ? Il y a de très bonnes raisons de croire que l’appartenance à l’UE, en permettant à la France d’accéder à un marché bien plus large que celui auquel elle aurait accédé par elle-même, a rendu l’industrie française plus productive et qu’elle offre aux Français une gamme de produits plus large et moins chers qu’ils n’auraient sinon été capables d’acheter. Désolé, mais la France n’est juste pas assez grosse pour prospérer avec des politiques introverties et nationalistes. Au vu des bénéfices associés à l’appartenance à une plus large entité économique, faire partie de Schengen (qui réduit les frictions et améliore le fonctionnement de l’intégration) doit être perçu comme un privilège, non comme un fardeau.

Je ne suis en aucune manière en train dire que l’UE va bien ou que la politique économique française est fabuleuse. Le consensus européen en faveur de l’austérité a été tout particulièrement malavisé et destructeur. Et la France a trop cherché à s’infliger une austérité inutile. J’ai parfois dit que la maladie économique la plus sérieuse dont souffre la France est l’hypochondrie, une tendance à croire la propagande qui la dépeint comme l’homme malade de l’Europe depuis plus de trois décennies, alors même qu’elle continue de présenter une forte productivité et une performance honorable en termes d’emploi.

Le fait est, cependant, que rien de ce que le FN a à offrir ne pousserait la France dans la bonne direction. Ce n’est pas parce que Le Pen et les économistes comme moi-même sommes critiques vis-à-vis de la politique européenne que cela signifie que nous ayons quelque chose en commun. »

Paul Krugman, « Europe has problems, but Le Pen is not the answer », in The Conscience of a Liberal (blog), 11 avril 2017. Traduit par Martin Anota

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