« C’est une note technique destinée aux économistes, que je publie principalement pour pouvoir m'y référer ultérieurement. Le commun des mortels peut l’ignorer.
J'ai récemment écrit sur l'économie européenne et sur le fait que les faits ne soutiennent pas le discours répandu selon lequel l'Europe est en déclin. Comme je l'ai souligné, les mesures classiques de croissance du PIB par tête ont favorisé les États-Unis depuis 2000.
Mais le PIB par tête relatif européen, mesuré en parité de pouvoir d'achat (PPA), n'a pas diminué :
Appelons cela le paradoxe États-Unis-Europe.
Bien sûr, il ne s'agit pas vraiment d'un paradoxe. Cela s'explique parfaitement par la domination américaine dans les secteurs connaissant une forte croissance de la productivité, ce qui entraîne une hausse du PIB américain relatif à prix constants, mais ne se traduit pas par une hausse du PIB relatif à prix courants. Cependant, je crains que ma tentative d'expliquer ce qui se passe en des termes accessibles aux non-économistes ait paradoxalement rendu les choses moins claires pour les économistes. C'est pourquoi j’expose dans ce billet l’histoire dans un style plus académique, avec un peu de mathématiques.
Nous allons désormais parler comme les économistes.
Un modèle stylisé du paradoxe États-Unis-Europe
Imaginons un monde composé de deux pays, les États-Unis et l'Union européenne. Supposons, par souci de simplification, que le travail soit le seul facteur de production et que les deux pays disposent de la même quantité de main-d'œuvre.
Il y a deux types de biens, les biens technologiques (T) et les biens non technologiques (N). Ces deux types de biens sont échangeables sans coût. Les préférences suivent un modèle Cobb-Douglas, les consommateurs des deux pays consacrant une part constante (𝜏 < 1/2) de leur revenu à l’achat de biens technologiques (T).
On suppose que la productivité du travail dans la production de N est la même dans les deux pays et, de nouveau par souci de simplification, on suppose également une croissance nulle de la productivité dans ce secteur. Puisque la productivité est la même et que N est échangeable, cela garantit que les salaires soient les mêmes dans les deux pays et, par conséquent, que le PIB aux prix courants soit le même.
Cependant, il y a du progrès technique dans le secteur technologique, T.
Je pars de l’hypothèse que les États-Unis possèdent un avantage comparatif dans la production de biens T et que, par conséquent, tous les biens T y sont produits. La source de cet avantage comparatif importe peu dans ce modèle, même si, dans le monde réel, elle est fortement liée aux externalités positives générées par les clusters industriels.
Un point crucial pour cette analyse : T connaît un progrès technique plus rapide que N. Je suppose que la productivité dans ce secteur augmente à un taux ⍴, contre zéro dans N.
Etant données ces hypothèses, que prédit le modèle en termes de croissance mesurée et de performance relative ?
Tel qu’il est construit, le modèle implique que la totalité de la production de biens T sera concentrée aux États-Unis. Comme le secteur T attire une part 𝜏 des dépenses mondiales, il représentera également une part 𝜏 du PIB mondial, et donc 2𝜏 du PIB étasunien.
En conséquence, le progrès technique dans le secteur T implique une hausse du PIB réel américain, mesuré de la façon par laquelle nous le calculons actuellement (c’est-à-dire une croissance à prix constants "chaînés"), à un taux de 2 𝜏𝜌. La croissance du PIB réel de l'UE est nulle. (On pourrait évidemment y ajouter une certaine croissance de la productivité dans le secteur N pour rendre ce chiffre positif.) Pourtant, le PIB relatif aux prix courants reste égal à 1.
Notons aussi que les salaires réels augmentent au même rythme dans les deux pays.
Et c'est là le paradoxe États-Unis-Europe : la domination américaine dans le secteur technologique se traduit par une croissance mesurée plus élevée aux États-Unis qu'en Europe, mais pas par une divergence du PIB relatif ni des niveaux de vie. »
Paul Krugman, « Modeling the US-Europe paradox », 12 mai 2026. Traduit par Martin Anota
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