« Il y a, comme toujours, beaucoup de matière intéressante, dans le nouveau rapport du McKinsey Global Institute, intitulé "Catalyzing competitiveness: Where investment happens and why". Ce rapport appelle à davantage d’investissement dans les économies avancées, un assouplissement des restrictions sur les projets d'investissement de type "greenfield", une réduction des coûts et des délais pour les entreprises, une amélioration des infrastructures, des améliorations de l’utilisation de l’énergie et une réduction de son coût, ainsi que diverses autres mesures visant à stimuler l'efficacité et la productivité des secteurs dans les économies avancées.
Bien qu’il soit certainement opportun d’adopter ces mesures et que celles-ci permettraient de stimuler la productivité mondiale, le rapport commet une erreur fondamentale : il confond les débats que doivent mener les décideurs concernant les déséquilibres du commerce mondial, la désindustrialisation et la politique industrielle. À l'instar de nombreux analystes, McKinsey semble confondre compétitivité et efficacité.
Ce n’est pas la même chose. L’efficacité est la capacité d'une entité économique à générer le maximum de production réelle et de bien-être possible à partir d'une quantité donnée de ressources. La compétitivité, quant à elle, est la capacité des producteurs d'un secteur de l’économie à fixer le prix de leurs produits de manière à capter une plus grande part de la demande totale que les producteurs dans d’autres économies.
L'efficacité et la compétitivité résultent de comportements très différents. Par exemple, si un pays dévalue sa monnaie ou tire les salaires locaux vers le bas, les entreprises de cette économie ne deviendront pas plus efficaces ni plus productives (et pourraient même devenir moins productives, car ces politiques faussent le comportement des entreprises et des consommateurs). Mais elles deviendront assurément plus compétitives par rapport aux entreprises étrangères.
Prenons un autre exemple : si des entreprises inefficaces d’un pays reçoivent d’importantes subventions publiques ou un accès illimité à un crédit bon marché du système bancaire, elles peuvent néanmoins devenir bien plus compétitives et plus offensives sur les marchés internationaux que leurs rivales étrangères, même si ces dernières sont plus efficaces et productives.
L'important est que les mesures qui rendent les entreprises plus productives ne sont pas nécessairement celles qui les rendent plus compétitives à l'échelle mondiale, sauf dans un monde où les grandes économies n'interviennent pas dans leurs comptes extérieurs. Parce que nous sommes loin de vivre dans un tel monde, le risque est que les économies avancées mettent en œuvre nombre de mesures pertinentes pour accroître l'efficacité de leurs secteurs manufacturiers, tout en continuant de se désindustrialiser.
Ce point ne devrait pas être obscur. La croissance de la productivité américaine a dépassé celle de l'Allemagne et du Japon depuis des décennies et les entreprises américaines sont bien plus efficaces que les entreprises allemandes et japonaises. Pourtant, durant ces mêmes décennies, la compétitivité mondiale du secteur manufacturier américain a décliné, et les États-Unis ont vu leur part dans l’industrie baisser bien plus que ces deux pays. Parallèlement, les travailleurs chinois sont bien moins productifs que les travailleurs américains, allemands ou japonais et l’efficacité des industriels chinois soulève de sérieuses interrogations, puisque nombre d'entre eux, malgré des subventions directes et indirectes massives, notamment un système bancaire excessivement accommodant et une monnaie fortement sous-évaluée, peinent à dégager des bénéfices. Et pourtant, la part de la Chine dans la production manufacturière mondiale a progressé à un rythme extraordinaire (tout comme celle du Japon dans les années 1980, dans des conditions similaires).
L’essentiel est que les industriels n'ont pas besoin d'être efficaces pour être compétitifs à l'échelle mondiale et qu'ils ne sont pas nécessairement compétitifs à l'échelle mondiale même s'ils sont très efficaces.
Le rapport McKinsey est à deux doigts de reconnaître la différence entre efficacité et compétitivité lorsqu'il note que "dans l’industrie manufacturière, l'écart entre les économies avancées et la Chine est d'environ 50 %, principalement en raison des salaires plus élevés qui ne s'accompagnent pas d'une productivité plus élevée".
Mais c'est une façon étrange de présenter les choses. Je ne dirais pas que la différence entre les économies avancées et la Chine réside dans le fait que, dans les premières, la hausse des salaires ne s'accompagne pas d'une plus grande productivité. Puisque la part du revenu des ménages dans le PIB en Chine est l’une des plus faibles au monde, il serait bien plus pertinent d'affirmer qu'en Chine la hausse de la productivité ne s'est pas traduite par une augmentation des salaires. McKinsey semble soutenir que, dans les économies avancées, la hausse des salaires n'est pas justifiée par une productivité supérieure, alors que je dirais plutôt qu'en Chine, la faible productivité est associée à des salaires trop bas.
Cette distinction est très importante. La façon dont McKinsey la présente semble impliquer que la solution pour accroître la compétitivité des économies avancées consiste à investir dans l'augmentation de la productivité tout en empêchant les salaires d’augmenter (ou simplement en réduisant les salaires et le filet de sécurité sociale). Mais ce serait une idée désastreuse. Nous nous retrouverions face au paradoxe de Kalecki : un pays pourrait croître plus rapidement en limitant la croissance des salaires par rapport à la productivité, mais si tous les pays agissaient ainsi, leur croissance serait ralentie.
Après tout, les salaires stimulent la consommation, qui à son tour stimule la croissance et l'investissement (1). Un monde où chaque pays cherche à accroître sa compétitivité en réduisant la part des salaires dans la production (que ce soit directement ou indirectement en dévaluant sa monnaie, en accroissant l'aléa moral et le crédit facile, en subventionnant la production ou en dépensant excessivement dans les infrastructures d'entreprise) est un monde qui tente simultanément d'augmenter l'offre tout en comprimant la demande. On ne peut y parvenir que temporairement dans un monde où la dette ne fait qu’augmenter.
Une fois que l'on admet que le problème ne réside pas dans le coût unitaire élevé du travail dans les économies avancées, mais plutôt dans la faible part des ménages chinois dans le PIB, la bonne solution, celle susceptible de stimuler la croissance mondiale plutôt que de la freiner, consisterait pour la Chine à rééquilibrer la répartition des revenus afin de créer davantage de demande domestique (et mondiale). Si cela s'avère trop difficile, la seule façon pour les économies avancées de devenir compétitives est d'intervenir dans leurs comptes extérieurs de manière à augmenter les salaires chinois relativement à la production chinoise.
Le rapport McKinsey le reconnaît presque lorsqu'il conclut avec ce qui suit concernant l'écart entre les salaires et la productivité :
Là où l'écart demeure trop important pour permettre à un pays d'atteindre ses objectifs, des interventions macroéconomiques pourraient rétablir des conditions de concurrence plus équilibrées. Ces interventions pourraient notamment consister à réduire les distorsions des taux de change, à mettre en œuvre des politiques commerciales ciblées, à déployer des politiques industrielles et à renégocier les politiques qui faussent actuellement l’équilibre mondial des investissements.
L'erreur, à mon avis, est de considérer cela comme une partie résiduelle (ou relativement mineure) du problème de compétitivité, l'essentiel de la différence provenant de ce qu'elle appelle "l'investissement productif". J'affirmerais au contraire que l'écart salarial constitue de loin la part la plus importante du problème de compétitivité. Ce n'est pas un hasard si les pays affichant des excédents persistants dans l’industrie sont presque toujours ceux où la part des ménages dans le PIB est inférieure à celle de leurs partenaires commerciaux.
Les économies avancées doivent, bien sûr, tout mettre en œuvre pour améliorer l'efficacité de leur production industrielle et accroître leur productivité. Mais si elles ne s'attaquent pas également aux politiques qui permettent à d'autres pays de gagner en compétitivité en comprimant les revenus des ménages par rapport à la production, elles continueront de se désindustrialiser. L'objectif ne doit pas se limiter à améliorer l'efficacité des entreprises manufacturières nationales. Il doit également s'agir de garantir que le système commercial mondial privilégie l'efficacité plutôt que la capacité à transférer des revenus des ménages vers les producteurs.
(1) La consommation est le principal moteur de la croissance dans les économies où l'investissement est déterminé par la demande finale perçue. C’est probablement le cas de toutes les économies avancées et pour de nombreuses économies en développement affichant des taux d'épargne élevés, mais ce n'est pas nécessairement le cas pour certaines économies en développement à forte croissance, caractérisées par d'importants besoins d'investissement et une faible épargne domestique (donc un capital coûteux). »
Michael Pettis, « McKinsey confuses efficiency and competitiveness », 6 juillet 2026. Traduit par Martin Anota
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