« La Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP27) qui s'est tenue la semaine dernière en Égypte a mis en lumière le consensus grandissant sur la nécessité d'une coopération multilatérale pour éviter une catastrophe environnementale. Mais avec la montée des tensions géopolitiques et l'escalade de la rivalité sino-américaine, de tels efforts semblent voués à l'échec, à l'instar des tentatives précédentes de promouvoir la coordination mondiale en matière de vaccins, de commerce, d'innovation technologique et de politique macroéconomique.
La bonne nouvelle, c'est que le consensus pourrait être erroné : l'absence de coopération multilatérale n'est pas forcément fatale à l’action climatique. Les cadres de coordination internationale existants sont de toute façon obsolètes et la concurrence technologique, alimentée par la loi américaine Inflation Reduction Act (IRA), axée sur le climat, pourrait se révéler un moteur d'innovation plus puissant, garantissant la poursuite de la lutte contre le changement climatique.
Jusqu’à présent, le principal dispositif de coopération multilatérale en matière de changement climatique reposait sur le principe du "financement contre réduction des émissions", selon lequel les pays développés offrent une aide financière aux pays en développement pour les inciter à engager des efforts ambitieux de décarbonation. Mais cette approche n’est plus crédible, dans la mesure où la communauté internationale n’a pas réussi à respecter ses engagements financiers et rien ne laisse présager que les choses vont s’améliorer.
Pire encore, le modèle du "financement contre réduction des émissions" repose sur une politique de deux poids deux mesures. Alors que l’on demande aux pays à faible revenu de réduire leurs émissions de carbone, les pays riches augmentent leur dépendance aux énergies fossiles, en particulier à la suite de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie. En outre, la taxe aux frontières envisagée par l'Union européenne sur les importations intensives en carbone pénaliserait de fait les pays à faible revenu d'Afrique et ailleurs, freinant ainsi leur transition vers les énergies propres. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'UE impose de facto les politiques des pays développés aux pays les plus pauvres, ce qui équivaut à un impérialisme climatique.
Heureusement, les avancées technologiques rapides ont considérablement réduit le prix des énergies renouvelables, rendant la décarbonation financièrement accessible. C’est pourquoi certains pays en développement, notamment l’Inde et la Chine, se sont lancés dans des programmes massifs de développement des énergies renouvelables au cours de la dernière décennie.
Néanmoins, compte tenu des investissements massifs nécessaires dans les infrastructures liées aux énergies renouvelables et des coûts de stockage déjà élevés, la transition vers une économie neutre en carbone n'est toujours pas financièrement viable. En outre, la transition priverait de moyens de subsistance des millions de personnes dans les pays en développement dont les revenus dépendent des énergies fossiles, ce qui se traduirait par des coûts d’ajustement considérables. Sous-estimer ces coûts ou croire que ces problèmes se résoudront d'eux-mêmes constitue une autre forme, plus insidieuse, d'impérialisme climatique.
Bien qu'une coopération multilatérale dans la lutte contre le changement climatique semble improbable, la nouvelle loi américaine IRA pourrait bouleverser la donne à l'échelle mondiale. En subventionnant la recherche-développement dans le domaine des énergies renouvelables, elle permettrait de se passer de mécanismes de taxation du carbone onéreux et inéquitables. Plus important encore, de telles mesures contribueraient à instaurer un discours nouveau et porteur d'espoir qui mettrait l’accent sur l'atténuation du changement climatique par l'innovation technologique et l’augmentation de l'offre plutôt que par le sacrifice et la réduction de la demande. À l'instar des États-Unis, rares sont les pays en développement qui envisagent de réduire leurs émissions par la seule taxation du carbone.
L'IRA pourrait également aider les pays à faible revenu à réduire les coûts de la décarbonation en encourageant le déploiement de technologies telles que les batteries bon marché et le captage et le stockage du carbone. Dans notre livre Greenprint, Aaditya Mattoo et moi-même soutenons qu'en ayant davantage recours à ces technologies, les pays en développement pourraient satisfaire leurs besoins énergétiques sans accroître les émissions mondiales de gaz à effet de serre.
L'IRA est essentiellement une politique commerciale et industrielle protectionniste. De ce fait, elle pourrait déclencher une course internationale aux subventions pour les énergies vertes. Mais cela pourrait être une bonne chose. Une guerre mondiale des subventions pourrait stimuler l'innovation technologique et potentiellement faire baisser le coût des énergies renouvelables. De plus, elle pourrait avoir le même effet sur les nouvelles technologies que les subventions chinoises au photovoltaïque ont eu sur l'industrie solaire mondiale.
Comme beaucoup l'ont souligné, la loi IRA n'est pas sans risques. La loi phare du président Joe Biden conditionne nombre de ses subventions et incitations à la localisation de la production et de la recherche aux États-Unis et en Amérique du Nord. Elle constitue donc ce que l’OMC appelle des "exigences de contenu local". L’UE, l'un des principaux partenaires commerciaux des États-Unis, s’est plainte de cet obstacle au commerce.
Mais, compte tenu de l'urgence de la menace existentielle que pose le changement climatique, une course mondiale pour subventionner les technologies clés apparaît comme un atout plutôt qu’un défaut. Dans la mesure où une telle course aux subventions pourrait rendre les énergies propres financièrement viables, elle épargnerait aux pays riches la mascarade de s'engager à fournir des milliers de milliards de dollars aux pays plus pauvres, des sommes qu'ils ne peuvent mobiliser.
Finalement, une telle course pourrait contribuer à apaiser les griefs des pays en développement face à l'hypocrisie climatique des pays riches. La réduction du coût des énergies renouvelables constituerait un bien public mondial fourni par les pays développés, à condition, bien sûr, que les nouvelles technologies qui émergeront soient librement accessibles. Le déploiement inégal des vaccins contre le Covid-19 à l'échelle mondiale devrait nous rappeler que la simple invention de nouvelles technologies ne garantit pas un accès équitable.
La Révolution verte des années 1960, durant laquelle les pays industrialisés ont considérablement réduit la faim et la pauvreté dans le monde en introduisant des cultures à haut rendement dans les pays en développement, constitue un modèle pertinent pour la diffusion de technologies renouvelables bon marché et libres de droits. Cependant, pour réaliser une révolution verte au vingt-et-unième siècle, le monde doit dépasser les débats stériles et clivants sur la responsabilité des différents pays dans la menace climatique.
Compte tenu des rivalités géopolitiques actuelles, les efforts visant à renforcer la coopération multilatérale en matière de changement climatique risquent d'être vains. Mais les avancées technologiques, même celles impulsées par des politiques protectionnistes, pourraient sauver la planète. »
Arvind Subramanian, « Global cooperation is not necessary to fight climate change », 29 novembre 2022. Traduit par Martin Anota
mardi 29 novembre 2022
La coopération mondiale n'est pas nécessaire pour lutter contre le changement climatique
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire