jeudi 12 février 2026

Comment financer l'augmentation des dépenses de défense ?

« Le Royaume-Uni a besoin d'une hausse durable de ses dépenses de défense. Les tensions géopolitiques se sont intensifiées, si bien que la demande de capacités et de préparation militaires a augmenté. Il est peu probable que ces pressions soient temporaires.

L'an dernier, le Royaume-Uni a consacré environ 2,3 % de son PIB à la défense, soit près de 66 milliards de livres sterling. Le gouvernement s'est engagé à relever les dépenses de défense à 2,5 % du PIB d'ici 2027, avec l'ambition d'atteindre 3,5 % du PIB d'ici 2035. Cela implique une augmentation d'environ 6 à 7 milliards de livres sterling par an à court terme, pour atteindre plus de 30 milliards de livres sterling par an (en livres constantes) d'ici le milieu des années 2030.

Les dernières prévisions de l'OBR supposent une trajectoire vers environ 2,6 % du PIB, conformément à l'engagement du gouvernement à court terme. Toutefois, l'atteinte de l’objectif de 3,5 % n'est pas prise en compte dans l'évaluation des règles budgétaires par l'OBR. Par ailleurs, le Financial Times a révélé cette semaine un déficit de financement de 28 milliards de livres sterling au cours des prochaines années pour la mise en œuvre des recommandations de la Strategic Defence Review, une analyse des besoins en capacités commandée par le nouveau gouvernement travailliste.

Cela pose un défi macro-budgétaire évident. Le Royaume-Uni a une dette publique élevée, des marges de manœuvre budgétaires limitées au regard de ses propres règles et un marché des obligations d'État qui reste extrêmement sensible aux informations concernant la soutenabilité des finances publiques.

Dans ce billet, nous examinons ce que la science économique et la théorie des finances publiques suggèrent concernant le financement d'un renforcement des moyens de défense de ce type, les leçons à tirer de l’histoire et les implications pour la politique britannique au cours de la décennie à venir.

Considérations d'efficacité et d'équité

La question fondamentale de finances publiques qui sous-tend ce problème est la suivante : comment l’État doit-il financer une augmentation de la fourniture d’un bien public ? On peut l’aborder sous l’angle de l’efficacité (comment maximiser la taille du gâteau ?) et celui de l’équité (qui doit supporter la charge ?).

L’efficacité

Le cadre d'analyse classique pour déterminer s’il vaut mieux financer par l'emprunt plutôt que par l'impôt est celui du "lissage fiscal" (tax smoothing) de Robert Barro [1979]. Les impôts étant sources de distorsions (ils induisent des changements de comportements, comme la substitution vers des activités moins taxées), il est inefficace de faire varier les taux d'imposition d'une année sur l'autre. Le gouvernement devrait plutôt définir sa politique budgétaire de manière à ce que les taux d'imposition prévus restent égaux aux taux actuels et ne les modifier que lorsque l’économie subit un choc non anticipé.

Ainsi, lorsqu'un gouvernement doit faire face à une hausse temporaire de ses dépenses, il est optimal de financer cette hausse par l'emprunt plutôt que par des hausses d'impôts immédiates, puis de rembourser la dette progressivement. La dette agit comme un amortisseur, répartissant le fardeau fiscal au fil du temps et atténuant les distorsions associées à la fiscalité. Les guerres en sont l'exemple typique : des pics de dépenses imprévus et temporaires pour lesquels le financement par endettement permet d'éviter des hausses d'impôts soudaines et distorsives.

Toutefois, si le gouvernement fait face à une augmentation durable de ses dépenses publiques, ce raisonnement n'est plus valable. Une hausse permanente des dépenses en pourcentage du PIB devrait s'accompagner d'une hausse correspondante des taux d'imposition actuels et futurs. Financer par l'emprunt une telle hausse permanente impliquerait un déficit durablement plus élevé et une dette publique sur une trajectoire de hausse continue.

Une variante de ce raisonnement, propre au secteur de la défense, considère l'augmentation des dépenses de sécurité comme une prime d'assurance. Si les menaces géopolitiques s'intensifient temporairement, emprunter pour financer cette prime d'assurance pendant la période de haut risque a du sens : on étale ainsi le coût dans le temps et on rembourse lorsque la menace recule. Mais si la menace est permanente, la prime d'assurance l'est également. Le financement par emprunt implique alors de financer un niveau de dépenses structurellement plus élevé.

La situation du Royaume-Uni semble davantage correspondre à ce dernier cas. L'évolution des besoins de défense devrait persister dans un avenir prévisible, reflétant un profond changement de l’environnement de sécurité plutôt qu'une hausse temporaire. Le profil des dépenses prévues n’est pas une augmentation rapide suivie d'une réduction, mais une progression soutenue, de 2,3 % du PIB actuellement à 3,5 % du PIB d'ici 2035. Du point de vue de l'efficacité, le défi consiste donc à trouver une source de financement permanente.

Équité et partage intergénérationnel du fardeau

Si des dépenses de défense plus élevées génèrent des avantages durables pour les générations futures (grâce à des actifs à longue durée de vie, des effets de dissuasion ou la construction d’alliances), alors il est justifié d’étaler certains coûts dans le temps : les générations futures bénéficient du service rendu et peuvent raisonnablement supporter une partie de la facture.

Deux considérations viennent toutefois compliquer ce raisonnement.

Premièrement, la défense est avant tout une assurance, et non un investissement stimulant la croissance. Son principal rendement réside dans la réduction de la probabilité ou de la gravité de catastrophes. Certaines analyses empiriques suggèrent que la recherche-développement en matière de défense peut générer d'importantes retombées économiques [Antolin-Diaz et Surico, 2025]. Toutefois, ces effets, basés sur des données américaines, sont moins certains que ceux des investissements dans les infrastructures ou le capital humain.

Cela a des implications pour le partage du fardeau entre les générations. Si la défense n'augmente pas sensiblement la production future, alors les générations futures hériteront d'une marge de manœuvre budgétaire réduite, tout en devant potentiellement faire face à leurs propres coûts de sécurité accrus si les menaces persistent. La logique du « mieux vaut payer plus tard parce que l’on sera plus riche », qui s'applique aux investissements améliorant la productivité, ne s'applique pas aussi clairement ici ou, du moins, l'ampleur de l'effet demeure incertaine.

En outre, les actifs de défense se déprécient rapidement en raison de l'obsolescence technologique. Certaines plateformes militaires modernes ont une durée de vie utile courte et les rendements proviennent du maintien d'un flux continu de mises à niveau et de maintien en condition opérationnelle plutôt que d’actifs durables distincts. Cela fait que le flux de services s'apparente moins à un investissement de capital traditionnel qu'à un financement visant à assurer un niveau constamment plus élevé de fourniture du bien public.

Deuxièmement, il y a une dimension d'équité intragénérationnelle. La défense protège tous les citoyens, mais le fardeau est inégalement réparti entre eux. Le service militaire pèse de manière disproportionnée sur les jeunes cohortes. Si les cohortes plus âgées votent pour l'expansion de la défense, mais la financent par une dette de long terme, elles tirent immédiatement des bénéfices en matière de sécurité tout en reportant les coûts de financement sur les générations qui supportent également le risque militaire.

Cette asymétrie n'est pas propre à la défense, mais elle est plus marquée que dans bien d'autres domaines des dépenses publiques. Elle est importante en termes d'économie politique : les démocraties marquées par le vieillissement démographique ont un biais structurel en faveur du financement par l'emprunt des dépenses bénéficiant aux générations actuelles, car l'électeur médian n’internalise pas nécessairement les charges fiscales futures. Il en résulte un transfert systématique des coûts budgétaires vers les cohortes plus jeunes et les générations futures, qui ne sont pas représentées dans les choix politiques actuels.

Les conditions macroéconomiques comptent également

Deux autres considérations influencent les options de financement. Premièrement, les hausses financées par endettement sont plus défendables lorsque l'économie dispose de capacités excédentaires et que la hausse de la demande est moins susceptible d'engendrer de l'inflation. Lorsque l'économie fonctionne à pleine capacité, la banque centrale risque de réagir à une expansion financée par endettement en resserrant la politique monétaire, ce qui évincerait l'activité privée et réduirait la taille des multiplicateurs. Deuxièmement, avec un niveau élevé de dette publique et des marges de manœuvre budgétaires limitées, une augmentation permanente des dépenses de défense éroderait les tampons budgétaires et accroîtrait l'exposition aux variations du sentiment des marchés financiers.

Comment les renforcements de la défense ont-ils été financés par le passé ?

[…] Les données historiques suggèrent que l'emprunt a été le principal mécanisme de financement dans les grands épisodes de renforcements militaires, en particulier lorsque les dépenses augmentent fortement et de manière inattendue. Dans une étude portant sur une centaine d’épisodes de renforcement militaire de 1800 à nos jours, Marzian et Trebesch [2025] constatent que les gouvernements ont financé les guerres principalement par l'emprunt et, dans une moindre mesure, par des hausses d'impôts, souvent via d'importantes réformes fiscales élargissant l'assiette fiscale plutôt que par de simples modifications des taux marginaux [Ilzetzki, 2025]. La guerre de Corée constitue une exception notable. Comme l'a montré Ohanian [1997], les États-Unis ont essentiellement financé la montée en flèche des dépenses militaires par une hausse des impôts plutôt que par un déficit budgétaire, avec une hausse limitée de la dette publique. […] »

David Aikman, « How should we pay for increased defence spending? », NIESR, 6 février 2026. Traduit par Martin Anota

 

Références

Barro (1979), « Federal deficit policy and the effects of public debt shocks », NBER, working paper, n° 443.

Ilsetski (2025), « Guns and growth: The economic consequences of defense buildups », Kiel Report, n° 2, Kiel Institute for the World Economy.

Marzian & Trebesch (2025), « How to finance Europe’s military buildup? Lessons from history”, Kiel Policy Brief, n° 184, Kiel Institute for the World Economy.

Ohanian (1997), « The macroeconomic effects of war finance in the United States: World War II and the Korean War », American Economic Review.

 

Aller plus loin…

« Les conséquences économiques de la guerre »

« Les conséquences économiques et budgétaires de la guerre »

« Pourquoi les gouvernements empruntent-ils ? »

« La droite est-elle plus crédible que la gauche pour réduire la dette publique ? »

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