« En ce début d’année, il est bon de faire le point sur l’année écoulée. L'économie mondiale est confrontée à des barrières commerciales nettement plus élevées qu'il y a un an. Alors qu’ils étaient relégués aux livres d’histoire économique, les droits de douane font désormais partie intégrante de notre existence. Nous nous attendions à ce qu'ils pèsent sur la croissance économique et alimentent l'inflation, mais, jusqu'à présent, cela ne s’est pas vérifié.
Début 2025, nous prévoyions une croissance de 2,4 % pour l'économie américaine et de 3,2 % pour l'économie mondiale. Cependant, suite à l'annonce des droits de douane, nous avions revu nos prévisions à la baisse, respectivement à 1,6 % et 3 %. Après l’adoption des droits de douane, nous prévoyions une hausse de l'inflation américaine à 2,7 % et une baisse de l'inflation mondiale à 6,6 %.
L'inflation évolue en sens inverse pour l'économie américaine et l'économie mondiale, car pour les États-Unis les droits de douane constituent un choc d'offre, tandis que pour l'économie mondiale ils agissent comme un choc de demande. Les droits de douane sont une taxe sur les importations. Et, comme toute taxe, les entreprises répercutent une partie de ces coûts sur les consommateurs. Ainsi, les droits de douane américains font augmenter les prix domestiques et freinent l'activité économique. Mais pour l'économie mondiale, les droits de douane américains exercent une pression à la baisse sur les prix. Cela s’explique par le fait que, du point de vue des exportateurs, une part importante de la demande mondiale a disparu, les consommateurs américains réduisant leurs importations. Il en résulte un excès d'offre sur le marché mondial et, par conséquent, un ralentissement de l’inflation mondiale.
Si l'on compare nos prévisions post-tarifaires (en gris) aux données réelles (en noir), on constate que la tendance était correcte, mais que l'ampleur s’est révélée légèrement inférieure à nos prévisions. S’agissant de l'inflation, nos prévisions se sont révélées exactes. Mais pour le PIB, nous avions anticipé des baisses plus importantes. Dans l’ensemble, la croissance s'est montrée étonnamment robuste, ce qui suggère une résilience et la capacité d'adaptation de l'économie mondiale. Je qualifie ce phénomène de "paradoxe de la résilience mondiale" (global resilience puzzle).
Alors, comment l’expliquer ? Il y a trois principaux facteurs.
1. Les droits de douane sont moins importants que ceux annoncés
La première explication est que les droits de douane ont tout simplement été inférieurs à ce qu’ils semblaient initialement. Si les taux officiels ont suscité beaucoup d'attention, le taux effectif représente environ la moitié de celui annoncé.
Le taux effectif correspond au taux implicite des droits d'importation effectivement perçus par les douanes américaines. Comme le montre le graphique ci-dessous, les annonces du "Jour de la libération" (Liberation day) ont fait grimper le taux affiché moyen à un peu plus de 25 %. Ce taux chute ensuite fortement à la suite des accords commerciaux ultérieurs. Toutefois, le taux effectif augmente progressivement et se stabilise à environ la moitié du taux affiché.
En janvier 2026, le taux tarifaire nominal moyen aux États-Unis s’élève à 18 %, tandis que le taux effectif est de 9,2 %. La leçon à retenir est donc qu'il faut prendre les droits de douane au sérieux, mais pas toujours au pied de la lettre.
2. La résilience des exportations grâce à la réorientation des échanges
La deuxième explication est celle de la réorientation des échanges commerciaux. Les volumes d'exportations mondiales n'ont pas connu de baisse significative en 2025, contrairement à ce que l’on a vu en 2008 et 2020. Au contraire, les premiers éléments suggèrent qu’il y a eu une ample réorientation des échanges.
Par exemple, le graphique ci-dessous présente l’évolution des exportations chinoises selon la destination :
Les exportations chinoises à destination des États-Unis ont chuté de 20 % en 2025. Mais cette baisse a été compensée par une nette substitution vers l'Afrique, l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est. Ainsi, plutôt que de peser directement sur l'activité économique, les droits de douane semblent plutôt réorienter les échanges.
Il reste à voir si ces nouveaux flux commerciaux se maintiendront à long terme.
3. Une politique budgétaire accommodante a amorti l’effet sur l'activité
La troisième et dernière explication est une politique budgétaire accommodante. La politique budgétaire a soutenu l’activité mondiale depuis le début de la pandémie.
Nous pouvons voir sur le graphique ci-dessous que les États-Unis et la Chine ont enregistré des déficits budgétaires historiquement élevés en pourcentage du PIB l'an dernier (soit environ 10 % et 6 % respectivement). Les déficits budgétaires en pourcentage du PIB ont également dépassé les prévisions l'an dernier en Chine, dans la zone euro et au Royaume-Uni.
Ce supplément de dépenses publiques contribue à soutenir l'activité économique et à absorber les effets des droits de douane. Cependant, il n’y a pas de repas gratuit. Une politique budgétaire accommodante s'est accompagnée d'une hausse des coûts d'emprunt, ce qui soulève des inquiétudes quant à la soutenabilité des finances publiques à moyen terme.
Les perspectives mondiales sont fragiles
Si, en apparence, la croissance semble robuste et les économies résilientes, il y a une fragilité sous-jacente liée à ces forces compensatrices.
Par exemple, les droits de douane ont été partiellement absorbés par une politique budgétaire accommodante, la réorientation des échanges et une dépréciation du dollar. Il est incertain dans quelle mesure ces changements se maintiendront. En ce sens, le coût des droits de douane ne se reflète pas dans la croissance globale, mais par une prime de risque plus élevée et un dollar plus faible.
Cela signifie que, si un autre choc devait survenir dans un futur proche (par exemple, une correction des valeurs boursières liées à l'IA, avec des répercussions sur l'emploi et l'investissement), la marge de manœuvre de la politique économique serait très réduite.
Autrement dit, tout semble aller bien pour le moment, jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas. »
Benjamin Caswell, « Why haven’t tariffs trashed the global economy? Explaining the ‘global resilience puzzle’ », NIESR, 10 février 2026. Traduit par Martin Anota



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