« […] L'augmentation des dépenses de défense agit comme un choc de demande positif spécifique à un secteur, mais elle peut engendrer des effets positifs ou négatifs du côté de l'offre via une réallocation sectorielle et des modifications des prix relatifs. Des analyses empiriques récentes suggèrent qu'à court terme, les dépenses militaires stimulent la production via des effets positifs sur la demande [Ilzetzki, 2025] et peuvent exercer une pression à la hausse sur les prix [Ben Zeev et Pappa, 2017]. Comme pour d’autres formes de relance budgétaire, ses conséquences macroéconomiques, en particulier la réaction de la consommation et de l'investissement privés, dépendent de la conjoncture économique, de la politique monétaire, de la répartition des dépenses de défense entre consommation publique et investissement public, et de son mode de financement. Contrairement à d'autres formes de relance budgétaire, la hausse des dépenses de défense présente des caractéristiques distinctives qui influencent sa transmission à l'économie :
• Premièrement, cela implique une importante réaffectation des ressources des secteurs non liés à la défense vers les secteurs liés à la défense, car les dépenses de défense sont fortement concentrées dans un nombre restreint de secteurs, tels que l'aérospatiale et les équipements de transport, l'électronique et l'instrumentation, les biens d’équipement et les matériaux spécialisés [Nekarda et Ramey, 2011] et elles prennent souvent la forme de commandes publiques plutôt que de masses salariales ou de transferts dans le secteur public. En conséquence, une hausse des dépenses de défense agit comme un choc de demande sectoriel qui déclenche souvent des réallocations coûteuses de capital et de main-d'œuvre entre les secteurs plutôt qu'une expansion uniforme de la demande globale [Ramey et Shapiro, 1998].
• Deuxièmement, une part plus élevée des dépenses de défense est généralement allouée à la consommation publique (personnel militaire, services et fournitures) qu'à l'investissement (équipements et infrastructures militaires). En fait, pour 35 pays-membres de l'OTAN et de l'Union européenne pour lesquels des données sont disponibles, les dépenses courantes représentent environ 80 % des dépenses publiques totales de défense [Becker et alii, 2025]. Toutefois, la part des investissements (notamment les acquisitions et la R&D) a été comparativement plus élevée dans des pays comme les États-Unis, en raison des programmes gérés par la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA). En outre, durant les périodes de renforcement des capacités de défense, l'investissement public peut représenter une part substantielle de l'augmentation des dépenses de défense. Ce biais de composition a d'importantes implications macroéconomiques. Par rapport à l'investissement public, la consommation publique liée à la défense tend à générer des effets plus faibles et moins durables sur la production potentielle, car elle n'accroît pas directement les capacités de production. Elle agit principalement par les canaux de la demande et des revenus, en augmentant les salaires et l'emploi dans les activités liées à la défense.
• Enfin, les dépenses de défense comportent un risque important de fuites de la demande via les importations, ce qui reflète le haut degré de concentration de la production mondiale d'armements et le fait que de nombreux pays sont importateurs nets d'équipements militaires. En effet, près de la moitié des recettes totales du secteur de l'armement des 100 premières entreprises productrices d'armements au monde sont générées aux États-Unis, tandis que l'Europe représente environ 14 % et la Chine 12 %. Par conséquent, la plupart des pays importent une part importante de leurs équipements militaires, cette proportion atteignant même 80 % pour les pays-membres de l'Union européenne [Draghi, 2024]. Cette situation a d'importantes implications macroéconomiques : lorsque les dépenses de défense sont orientées vers l'acquisition d'équipements importés, comme c'est par exemple le cas au Danemark [Banque nationale du Danemark, 2025] ou en Pologne, une part substantielle de la stimulation de la demande associée profite aux producteurs étrangers plutôt qu'à la valeur ajoutée domestique, ce qui atténue la réaction de la production et de l'emploi domestiques à ces dépenses, tout en contribuant à une détérioration de la balance extérieure.
[…] Les dépenses de défense agissent à court terme comme un choc de demande public ciblé, augmentant l'activité et les taux d'utilisation du capital et de la main-d'œuvre dans les secteurs fortement liés à la défense.
En parallèle, la hausse de la production induite par l'augmentation des dépenses de défense pourrait s'accompagner d'une hausse de l'inflation, avec des effets inflationnistes potentiellement plus forts si l'économie est proche de son potentiel, si les tensions sont fortes sur le marché du travail, si des frictions liées à la réallocation du capital apparaissent ou si les facteurs de production clés se raréfient en raison du transfert de ressources vers les secteurs de la défense [Antonova, Luetticke et Mueller, 2025 ; Heerma van Voss et alii, 2026]. L'effet sur la production peut également être amplifié en cas de choc permanent de dépenses de défense, avec des réactions potentiellement plus importantes de l'offre de travail et de l'investissement [Baxter et King, 1993 ; Barro et Redlick, 2011]. Surtout, les coûts d'ajustement sectoriels associés à la réallocation des facteurs vers la production de défense peuvent réduire la réaction de la production et le multiplicateur à court terme, et évincer la consommation privée et l’investissement sensible aux taux d'intérêt, comme cela a été observé lors des guerres de Corée et du Vietnam aux États-Unis [Ramey et Shapiro, 1998, 2001 ; Phelan et Trejos, 2000].
L'effet net des dépenses de défense sur la production dépendra également de leur composition :
• Une part plus importante des dépenses publiques consacrées à la consommation, en particulier les rémunérations du personnel militaire et lorsqu'elles ciblent des secteurs où les ménages sont moins riches et ont une propension marginale à consommer plus élevée, peut stimuler la consommation privée par une hausse de la demande de main-d'œuvre et des salaires [Fisher et Peters, 2010]. En conséquence, les multiplicateurs de la consommation publique pourraient être supérieurs à ceux des dépenses d'investissement [Boehm, 2020], surtout à court terme, car les dépenses d'investissement sont souvent sujettes à des fuites liées aux importations et à des délais de mise en œuvre, et leurs rendements s'étalent sur un horizon plus long [Alloza et alii, 2026].
• En même temps, les données empiriques suggèrent que les hausses de dépenses de défense tirées par l’investissement peuvent avoir des effets positifs et durables sur la production en stimulant l'innovation, l'entrepreneuriat et l'investissement privé grâce aux dépenses publiques en R&D [Gross et Sampat, 2023 ; Antolin-Diaz et Surico, 2025 ; Moretti, Steinwender et Van Reenen, 2025]. Cependant, les effets d'offre peuvent aussi être négatifs en raison des effets d'éviction, qui réorientent les dépenses des investissements en capital physique et en capital humain vers la défense, et en raison des distorsions entraînant une allocation inefficace des ressources susceptible de réduire la productivité [Deger et Smith, 1983 ; Knight, Loayza et Villanueva, 1996].
Le choix du mode de financement d'une augmentation des dépenses de défense (par l'impôt, par la réaffectation des dépenses ou par l'emprunt) a d'importantes implications macroéconomiques et implique des compromis distincts [Ohanian, 1997]. Les dépenses de défense financées par l'impôt tendent à évincer la consommation privée, atténuant ainsi les effets expansionnistes sur la production et l'inflation, même si des pressions inflationnistes peuvent subsister en raison de la rareté relative et des goulets d'étranglement sectoriels. Lorsque les booms de dépenses de défense sont financés par la réaffectation des dépenses, la consommation privée peut également être affectée, car la baisse des transferts et la réduction des services publics pèsent sur le revenu disponible des ménages.
En revanche, les augmentations de dépenses de défense financées par endettement produisent généralement des effets plus importants sur la demande à court terme, car l'effet d'éviction immédiat est plus faible. Toutefois, les ménages prospectifs pourraient réduire leur consommation actuelle dans l’anticipation de futures hausses d'impôts, notamment s’ils s’attendent à ce que les dépenses de défense restent élevées, ce qui diminuerait le multiplicateur budgétaire effectif. De plus, le recours prolongé au financement par l'emprunt accentue les arbitrages intergénérationnels et peut accroître les vulnérabilités à moyen terme. Des coûts d'emprunt plus élevés, en particulier dans les pays aux marges de manœuvre budgétaires limitées, pourraient peser sur l'investissement privé et compenser en partie les effets expansionnistes de l'augmentation des dépenses publiques.
Ces considérations suggèrent qu’une hausse permanente des dépenses de défense nécessite des modalités de financement durables, tels que des recettes publiques plus élevées ou des modifications durables dans la composition des dépenses, pour limiter les vulnérabilités à moyen terme. Pris dans leur ensemble, ces éléments soulignent que l'impact macroéconomique des dépenses de défense dépend non seulement de leur ampleur et de leur mode de financement, mais aussi des anticipations concernant leur durée et leur caractère plus ou moins permanent.
La hausse des dépenses de défense peut également générer d'importants effets de débordement transfrontaliers. A mesure que la demande de biens militaires et de technologies de pointe augmente, les pays tendent à accroître leurs importations en provenance des principaux exportateurs d'armements ou des économies technologiquement avancées. Ces fuites génèrent des effets de débordement positifs pour les producteurs étrangers qui absorbent le supplément de demande extérieure. Ces effets ont tendance à être plus importants dans les pays ne disposant pas d'une base industrielle de défense importante. […] »
FMI, « Defense spending: Macroeconomic consequences and trade-offs », World Economic Outlook, chapitre 2.
Aller plus loin…
« Les conséquences économiques et budgétaires de la guerre »
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