« Une analyse récente de l'année 2025 publiée sur ce blog notait que, malgré une année qui a été une véritable litanie de difficultés, marquée par les perturbations commerciales, l'endettement et des catastrophes climatiques, plusieurs lueurs d'espoir sont apparues pour les économies émergentes et en développement, de l'expansion record de la classe moyenne mondiale (soit 108 millions de personnes supplémentaires) au rythme sans précédent du déploiement des infrastructures publiques numériques (IPN). Dans la même veine, ce commentaire examine comment la croissance et le développement se sont comportés au cours de ce siècle par rapport au précédent.
Nous présentons d'abord les faits essentiels concernant la croissance et examinons si celle-ci se traduit toujours par une réduction de la pauvreté, comme elle le fit au vingtième siècle. Au-delà de ces faits bruts, nous abordons également des questions plus vastes relatives aux moteurs de la croissance au vingt-et-unième siècle. Plus précisément, nous apportons des éléments préliminaires permettant de déterminer si l'ère du développement tiré par les exportations cède la place à un nouveau paradigme où la qualité des institutions (mesurée par des indices d'"état de droit", conformément à la pratique courante dans la littérature) est le principal moteur de la prochaine génération de miracles de croissance.
Pour répondre à la première question, nous calculons d'abord le taux de croissance mondial du PIB par tête pour ce siècle (2000-2022). Nous observons une croissance annuelle moyenne de 2,4 %, qui est inférieure à la moyenne du premier quart du siècle précédent (2,8 %). Ce ralentissement est également visible sur les graphiques 1a et 1b.
Malgré ce ralentissement de la croissance mondiale depuis 2015, le vingt-et-unième siècle a néanmoins permis des progrès remarquables dans la réduction de la pauvreté. Le déclin à long terme amorcé à la fin du vingtième siècle s'est poursuivi au début du nouveau millénaire, largement favorisé par la quasi-éradication de l'extrême pauvreté en Inde et en Chine.
Cela s'est produit malgré les trajectoires de développement différentes empruntées par ces pays. La Chine s'est concentrée sur une industrialisation rapide, tandis que l'Inde s'est spécialisée dans les services. Les progrès réalisés en matière de réduction de la pauvreté sont un fait reconnu tant par les médias que par des organisations internationales telles que la Banque mondiale. Au seuil de pauvreté de 3,00 dollars PPA, la pauvreté a diminué d'environ 5,9 % par an au début des années 2000, puis plus lentement, au rythme de 5,2 % dans les années 2010. Au seuil plus élevé de 4,05 dollars PPA, la tendance s'inverse : la réduction annuelle de la pauvreté était d'environ 4 % au début des années 2000 et s'est accélérée pour atteindre le rythme de 4,6 % dans les années 2010. Cette baisse plus rapide au seuil de 4,05 $ n'est pas surprenante : il y a tout simplement plus de personnes proches de ce seuil. Une fois que le groupe des personnes vivant dans l'extrême pauvreté se réduit, les progrès les plus importants se reportent naturellement vers le seuil de pauvreté supérieur. Les progrès réalisés en matière de réduction de la pauvreté sont un fait bien établi ; les efforts déployés pour une croissance plus inclusive ont porté leurs fruits. Les transferts électroniques, en particulier pendant la pandémie, ont probablement aussi contribué à cette dynamique, comme ce fut le cas en Inde. Sur l'ensemble de la période 2011-2024, le recul annuel demeure solide : 4,34 % au seuil de 3,00 dollars et 4,15 % au seuil de 4,05 dollars. Ces gains montrent, même modestement, que la dynamique de développement ne s'est pas essoufflée, malgré un ralentissement de la croissance économique ces dernières décennies. Si la réduction de la pauvreté n'est qu'un des nombreux Objectifs de développement durable (ODD), ce billet de Kharas et McArthur démontre que cette dynamique s'est traduite par des progrès tangibles dans l'ensemble des ODD.
Après avoir examiné les faits bruts concernant la croissance et le développement, nous abordons maintenant la question plus vaste de ce que ce siècle nous apprend sur les moteurs de la croissance. Pour ce faire, il est utile de rappeler le cadre à travers lequel les précédents analystes ont cherché à identifier les ingrédients d'une croissance forte et durable. Le rapport de référence de la Commission Spence sur la croissance visait à identifier les moteurs de la croissance au vingtième siècle. Il a également fourni un critère permettant d’identifier à quel moment la croissance d'un pays était suffisamment forte pour être qualifiée de "miracle". En utilisant ce même critère, le tableau ci-dessous présente une liste de huit pays ayant connu un miracle de croissance ; il s'agit de pays qui ont enregistré un taux de croissance annuel moyen par habitant de 7 % ou plus au cours des 25 dernières années. Cependant, dans la mesure où la croissance moyenne a diminué, nous avons également élargi la définition de "miracle de croissance" pour présenter 15 champions de la croissance, définis comme des pays dont le taux de croissance annuel moyen par tête s'est situé entre 5 et 7 % au cours des 25 dernières années.
Quel est le secret de la réussite de ces "miracles de croissance" modernes, alors que le reste de l'économie mondiale ralentissait ? Selon le schéma traditionnel, ils auraient dû surfer sur une vague d’exportations en forte expansion, à l'instar des Tigres asiatiques du vingtième siècle. Mais comme l’ère de l'hypermondialisation a pris fin, une tendance surprenante a émergé : ces champions n'ont pas simplement gravi les échelons du développement grâce aux exportations. Dans le cadre de notre travail en collaboration avec Songyan Ni, nous n'avons constaté quasiment aucune corrélation entre la part des exportations dans le PIB des pays et leur taux de croissance, ce qui suggère que, contrairement à leurs prédécesseurs, les réussites de ce siècle ont atteint leur statut de miracle avec un soutien étonnamment faible du secteur des exportations.
Si les exportations ne constituent pas le facteur commun à ces réussites, quel autre facteur pourrait expliquer leurs performances ? Rodrik, Subramanian et Trebbi [2004], dans un article intitulé "Institutions rule", ont soutenu que les institutions étaient plus importantes que la géographie ou les exportations (qu’ils ont qualifiées d’"intégration") pour expliquer les performances de croissance au vingtième siècle. Toutefois, une nuance cruciale demeure : il reste difficile de déterminer le sens de la causalité statistique, c’est-à-dire établir si ce sont les institutions qui entraînent la croissance ou si c’est la hausse des revenus qui crée les conditions pour que les citoyens demandent une amélioration des institutions.
Conformément au cadre de Rodrik et alii, nous revisitons la question en analysant l'impact des institutions (mesuré, comme dans l'étude de Rodrik et alii, par des indices reflétant l'état de droit) sur le PIB par tête au fil du temps. Les résultats sont présentés dans le graphique 2. Nous constatons que si l'impact des institutions sur le PIB s'est modéré au vingt-et-unième siècle, elles continuent d'avoir un effet statistiquement significatif et positif sur les revenus par tête. Nous interprétons ce résultat comme suit : bien que l'accès au statut de pays à revenu élevé soit devenu plus difficile au vingt-et-unième siècle, le renforcement des institutions garantit que cet objectif reste atteignable.
Alors, comment se portent la croissance et le développement en ce siècle ? Nos résultats suggèrent que nous entrons dans une phase plus complexe du développement, où la mondialisation (la croissance par l'augmentation des exportations et l'intégration) n'est plus un vent favorable assuré. Toutefois, un motif d’optimisme est que la croissance continue de libérer des populations de la misère ; cette réduction de la pauvreté est en partie due à une protection sociale plus sophistiquée, appuyée sur les technologies numériques. En outre, malgré le recul de la mondialisation en ce siècle, des miracles et des champions de la croissance ont continué d'émerger. Et le renforcement des institutions demeure une voie viable vers la croissance. Le développement est devenu plus difficile, mais il y a des raisons d'être optimiste : la qualité des institutions, le principal moteur de la croissance en ce siècle, étant entre les mains des pays, la voie de la prospérité n'est pas soumise aux aléas du commerce mondial ni aux turbulences des guerres commerciales. Les pays peuvent encore progresser sur l'échelle du développement et il y a toujours de l’espoir pour la croissance. »
Prakash Loungani & Karan Bhasin, « Has the developmental ladder become steeper? », Brookings Institute, 3 avril 2026. Traduit par Martin Anota
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