lundi 6 avril 2026

On n’a pas encore pris la mesure des répercussions énergétiques du conflit iranien

« Les États-Unis et Israël ont commencé leur offensive contre l'Iran il y a un mois. En raison des mesures de représailles iraniennes, le marché mondial du pétrole subit une pénurie d'approvisionnement plus importante que celles des crises pétrolières de 1973 et 1979 réunies. Les États-Unis n'en ressentent pas encore pleinement les effets, malgré un prix de l'essence qui a dépassé les 4 dollars le gallon pour la première fois depuis 2022.

Le 12 mars, le président Donald Trump a écrit sur un réseau social : "Les États-Unis sont de loin le premier producteur de pétrole au monde, donc lorsque les prix du pétrole augmentent, nous gagnons beaucoup d’argent". Pourtant, lors de la conférence CERAWeek qui s’est tenue à Houston du 23 au 27 mars et qui a réuni 10 000 personnes, personne ne s’est réjoui de la flambée des prix du pétrole. Les discussions portaient plutôt sur l’impact du conflit iranien sur les marchés et son influence sur l’avenir du système énergétique mondial. Ce billet rassemble des éléments entendus lors d’événements officiels et de conversations privées, ainsi que mes propres réflexions sur ce que cela signifie un mois après le début du conflit avec l’Iran.

L'Iran et le détroit d'Ormuz

Jusqu'à présent, l'Iran a démontré sa volonté et sa capacité à contrôler le détroit d'Ormuz, unique voie d'accès au Golfe Persique. Un cinquième de l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz naturel liquéfié (GNL) transite habituellement par ce détroit à destination des marchés du monde entier, notamment en Asie. Les experts en sécurité énergétique ont toujours considéré le blocage du détroit comme un scénario inquiétant mais improbable, dans la mesure où tout minage ou blocage physique du détroit empêcherait également le pétrole iranien d’atteindre les marchés. Cependant, en représailles à la campagne de bombardements menée par les États-Unis et Israël, l'Iran dispose de nombreux moyens pour harceler et endommager les navires dans le détroit et le Golfe Persique, allant de petites embarcations le long de son littoral à des drones pouvant être lancés jusqu’à une distance de 2 000 kilomètres. Depuis le début du conflit, l'Iran a également attaqué au moins 22 navires dans le Golfe Persique pour démontrer sa détermination.

Dans ce contexte, aucun navire n'ose traverser le détroit sans autorisation iranienne et les assurances sont très coûteuses, voire impossibles à obtenir. Mais comme le détroit n'est pas physiquement bloqué, le pétrole iranien continue d'arriver sur les marchés, en quantités même supérieures à celles d'avant le conflit.

Le régime iranien cherche à accroître son levier de pression en attaquant les infrastructures pétrolières et gazières de ses voisins. Des attaques majeures ont endommagé le complexe de GNL de Ras Laffan au Qatar, le terminal de Yanbu sur la mer Rouge en Arabie saoudite (point d'arrivée de l'oléoduc saoudien contournant le détroit) et Fujairah sur le golfe d'Oman aux Émirats arabes unis, d'où le pétrole émirati peut être exporté hors du détroit. Ces attaques visent à réduire les volumes de pétrole disponibles à court terme sur le marché et à prolonger la pénurie même après la réouverture du détroit, car la réparation des installations endommagées prendra des mois, voire des années.

Un chaos pour le système énergétique mondial

Plusieurs sessions de la CERAWeek ont abordé les enjeux géopolitiques du conflit. Lors d'un échange avec Suzanne Maloney, vice-présidente de la Brookings Institution, l'ancien secrétaire à la Défense américain, le général James Mattis, a expliqué comment les États-Unis avaient peut-être mal évalué la faiblesse du régime iranien après les manifestations de janvier 2026. Le régime a massacré des milliers de personnes, avec un bilan officiel d'environ 7 000 morts et des estimations dépassant les 30 000, démontrant ainsi qu’il est prêt à "tuer son propre peuple à une échelle industrielle", a déclaré M. Mattis. Loin d'affaiblir le régime, les manifestations ont renforcé son emprise sur le pouvoir, car moins de personnes sont désormais prêtes à descendre dans la rue. Il a ajouté qu'il lui était difficile d'identifier des options viables pour les États-Unis à ce stade du conflit.

Le risque perçu sur les marchés pétroliers évoluera après le conflit ; le monde ne peut revenir à la situation d'avant-guerre. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, l'Iran et l'Irak exportent l’essentiel de leur pétrole via le détroit d'Ormuz, même si l'Arabie saoudite et, dans une moindre mesure, les Émirats arabes unis et l'Iran disposent d’oléoducs qui contournent ce détroit. Au total, le monde manque d'environ 11 millions de barils de pétrole brut par jour (mb/j), soit 11 % de l’approvisionnement mondial, alors que 20 mb/j transitaient par le détroit avant le conflit. En outre, le marché pétrolier prend en compte les capacités de production excédentaires pour évaluer le risque d'approvisionnement, mais presque toutes les capacités excédentaires se trouvent en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Enfin, il est difficile d'imaginer que l'Arabie saoudite puisse demeurer un fournisseur marginal sûr de pétrole tant que l'Iran pourra perturber le trafic maritime du détroit. Il s'avérerait en effet extrêmement difficile d’éliminer militairement cette capacité.

J’ai trouvé que les dirigeants des secteurs industriel et gouvernemental se montraient en privé plus préoccupés par le conflit qu'ils ne le laissaient voir en public. L'industrie pétrolière et gazière s’inquiète des dommages matériels subis par ses installations et les répercussions économiques sur l'ensemble du secteur. (Plusieurs installations endommagées par les attaques sont des partenariats avec des sociétés occidentales.) D'autres secteurs s'inquiètent de leur capacité à faire face aux perturbations de l'approvisionnement et ceux qui dépendent du pétrole ou du gaz naturel comme carburant ou matière première s'interrogent sur leur capacité à s'approvisionner tout simplement. L'Asie subit actuellement le plus gros des conséquences de ces perturbations, car c'est là que l’essentiel du pétrole et du GNL du Golfe Persique est vendu. Mais la hausse des prix se fera sentir partout à mesure que l'impact se propage. Nombre de mes interlocuteurs se sont dits étonnés que les prix du pétrole ne soient pas plus élevés, s'attendant à une augmentation à mesure que le conflit s'enlise et que les pénuries se font sentir plus largement.

Les pénuries d'énergie et les prix élevés touchent déjà l'Asie et bientôt l'Europe

L'Asie est aujourd’hui au centre de l'attention mondiale, et ce pour une bonne raison. Les pays asiatiques prennent déjà des mesures drastiques pour réduire leur demande de gaz naturel et se tournent vers le charbon pour la production d'électricité. Le Pakistan a fermé des écoles pour économiser l'énergie et l'Inde souffre d'une pénurie de gaz de pétrole liquéfié utilisé pour la cuisine.

Cependant, le conflit affectera aussi l'Europe. Après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie et la coupure consécutive des approvisionnements en gaz par gazoduc vers l'Europe, le continent a dû accroître ses importations de GNL pour compenser le manque d'approvisionnement. L'Europe est aujourd'hui confrontée à son deuxième choc énergétique en quatre ans, avec près de 20 % de la production mondiale de GNL à l'arrêt. Une partie de ces capacités restera indisponible pendant des années, car deux des quatorze unités de liquéfaction de l'usine de Ras Laffan de Qatar Energy, représentant environ 3,5 % de la capacité mondiale, ont été endommagées par une frappe de missile iranienne. La reconstruction prendra des années.

En Europe, les prix de gros de l'électricité sont déjà les plus élevés lorsque le gaz naturel fixe le prix du marché et les inquiétudes quant à l’effet des prix élevés de l'énergie sur la compétitivité du continent sont vives. Lors de la conférence, des responsables européens ont souligné que le gaz naturel est nécessaire pour équilibrer la production d'électricité renouvelable dans de nombreuses régions d'Europe, mais que la hausse du prix du GNL sur le marché mondial ne fera qu'aggraver les difficultés de l’Europe.

L'économie mondiale souffrira si le conflit se poursuit

De nombreux participants à la conférence s'inquiètent de l'inflation et de la récession. Les États-Unis sont relativement protégés de la crise du gaz naturel, puisqu’ils ont une importante production domestique et que leurs installations de GNL exportent déjà à pleine capacité. Mais même en tant que premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel, l'économie américaine sera confrontée à la hausse des prix des carburants. Le pétrole étant négocié sur les marchés mondiaux, les consommateurs américains paient les prix internationaux. La hausse des prix du carburant se répercute sur l’ensemble des prix des biens et services dans l'économie. L'impact de l'inflation sera encore plus important pour les pays qui dépendent également du GNL importé.

Outre le pétrole et le gaz, l'approvisionnement mondial en engrais subit un choc majeur. Le gaz naturel est essentiel à la production d'engrais azotés comme l'ammoniac et l'urée ; selon certaines estimations, le gaz naturel représente entre 70 % et 90 % du coût de production de l'ammoniac. L'accès au gaz naturel fait de la région du Golfe une zone propice pour produire des engrais azotés et environ 12 % de l'approvisionnement mondial sont actuellement perdus en raison du blocage du détroit. En outre, la région du Golfe est un site clé pour la production de soufre, extrait du pétrole et du gaz dits « acides ». Le soufre est un nutriment important et un ingrédient essentiel des engrais phosphatés. Avec la diminution de l'offre produite dans la région du Golfe et la hausse du prix du gaz naturel qui contribue à l'augmentation des coûts ailleurs, la hausse des prix des engrais et les pénuries pourraient entraîner une forte hausse des prix alimentaires ces prochains mois.

Une perturbation prolongée pourrait aussi entraîner une récession, car l'activité économique se contracte pour s'adapter aux prix des carburants plus élevés. Les spéculations sur l'évolution des prix et le risque de récession, notamment au niveau mondial, ont dominé les discussions privées. Actuellement, le marché pétrolier fonctionne largement avec des "barils financiers", c'est-à-dire des ventes de pétrole à terme à des prix à terme. Malgré l'ampleur des perturbations, le pétrole et le GNL qui étaient dans les navires en transit et en stockage lorsque le conflit a éclaté continuent d’amortir le choc pour de nombreux acheteurs. Une fois que ces solutions temporaires seront épuisées et que les acteurs de marché feront face aux pénuries réelles, nous entrerons en territoire inconnu concernant les prix du pétrole et du GNL.

Personne ne sait exactement à quoi s'attendre, mais la fourchette de prix évoquée comme susceptible d'entraîner une récession me semblait tout à fait plausible. Lors d'une réunion privée, quelqu'un a résumé la situation ainsi : "peut-on échapper aux chiens qu'on a lâchés ?" »

Samantha Gross, « The Iran conflict’s energy shocks are not yet fully realized », Brookings, 1er avril 2026. Traduit par Martin Anota

 

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