jeudi 14 mai 2026

La stagnation européenne est bien réelle

« Paul Krugman a publié deux billets cette semaine affirmant que l'Europe n’est globalement pas en train de prendre du retard sur les États-Unis. Il affirme que le changement mesuré par le rapport Draghi est principalement dû à la croissance du secteur technologique, qui a biaisé les chiffres du PIB sans pour autant entraîner une amélioration du niveau de vie aux États-Unis. Il suffirait de regarder autour de soi lorsque l’on se promène en France et dans le Mississippi.

Malheureusement, Krugman se trompe. Les indicateurs qu'il utilise minimisent la stagnation européenne.

C’est très important. La divergence avec les États-Unis constitue l'argument le plus convaincant en faveur de réformes en Europe. Les opposants au changement justifient la trajectoire actuelle en arguant que l'Europe est soit à la frontière technologique (c’est-à-dire fait partie des économies les plus avancées) soit qu'elle ne peut s'enrichir davantage sans d’intolérables arbitrages : les Américains sont peut-être plus riches, mais cela s'explique par des services publics de moindre qualité ou par de plus fortes inégalités.

Ce n’est pas vrai. L'Amérique fait quelque chose qui la rend globalement plus riche que l'Europe. […]

1. Que se passe-t-il avec les chiffres de la croissance ?

Krugman fonde son analyse sur une comparaison entre les États-Unis, la France et l'Allemagne à parité de pouvoir d'achat (PPA) en prix courants. Si nous utilisons cet indicateur, la position relative de la France et de l'Allemagne par rapport aux États-Unis est restée relativement stable depuis 2000.

Mais les comparaisons à prix courants ne tiennent pas compte des gains de productivité dans les secteurs où les prix baissent. Imaginons que les États-Unis produisent deux fois plus de logiciels, tandis que le prix de chaque unité de logiciel est divisé par deux. Aux prix courants, la valeur de la production américaine de logiciels semble inchangée, même si le volume de logiciels produit a doublé.

Pour comparer la croissance dans le temps, la plupart des économistes utilisent généralement les prix constants : ils fixent le niveau des prix PPA d’une année de base et calculent la croissance de la production réelle propre à chaque pays à partir de cette année de référence. Dans l’exemple précédent, on utiliserait les prix relatifs de 2000 pour mesurer la production de 2000 et de 2024 et identifier correctement que la production américaine de logiciels a doublé.

La croissance de la production américaine s'est concentrée dans le secteur technologique, où les prix ont considérablement baissé avec la hausse de la productivité. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit inutile de raisonner en PPA à prix courants. Les prix courants et les prix constants répondent à des questions différentes ; les seconds constituent une meilleure mesure de la croissance réelle sur la durée. En termes de volume de choses produites, les États-Unis ont pris de l'avance sur l'Europe.

2. Est-ce que cela ne s’explique que par le secteur technologique ?

Krugman reconnaît cette divergence dans son billet, mais il note que la plus grande partie de la croissance réelle de la production est due à l'augmentation de la productivité dans les secteurs de l'informatique et d'Internet. Selon lui, cette divergence à prix constants est réelle, mais n’a pas d’effet sur le bien-être. L'avance américaine en matière de croissance est un artifice comptable lié à la comptabilisation d'un plus grand nombre d'iPhones aux prix de l'année de référence, et non un signe que les Américains sont réellement plus riches, car les Européens achètent les mêmes iPhones aux mêmes prix mondiaux que les Américains.

Mais ce n'est pas la bonne façon de considérer le monde d'aujourd'hui, comme l'aurait soutenu un Paul Krugman plus jeune.

Pour préciser l'argument relatif au bien-être, Krugman nous invite à considérer un monde où deux pays produisent deux biens échangeables (par exemple, des voitures et des logiciels), où les travailleurs sont identiques et sont capables de produire les deux biens, et où les consommateurs consacrent une part fixe de leurs revenus à chaque bien. La productivité de la production automobile est la même des deux côtés de l'Atlantique. La productivité du secteur des logiciels augmente avec le temps, mais seuls les États-Unis produisent des logiciels.

Krugman tire trois résultats de ce monde simplifié. Les voitures sont échangeables et leur productivité est identique partout ; elles se vendent donc à un prix mondial unique, ce qui signifie que les ouvriers américains et allemands du secteur automobile perçoivent le même salaire. Mais comme les travailleurs sont interchangeables, les entreprises de logiciels américaines peuvent toujours débaucher des ouvriers du secteur automobile, ce qui empêche les salaires américains dans ce secteur de dépasser ceux de l’automobile. La productivité des logiciels américains augmente, mais les salaires restent indexés sur ceux de l’automobile allemande. Parallèlement, la concurrence entre les entreprises de logiciels garantit l’absence de profits.

En conséquence, Américains et Européens se retrouvent dans une meilleure situation qu'auparavant, dans les mêmes proportions : ils gagnent le même salaire qu’avant, mais les logiciels étant moins chers, un même salaire permet d'acheter davantage de biens. Le PIB américain, mesuré à prix constants, croît plus rapidement car la quantité de logiciels produits aux États-Unis augmente, et la comptabilité à prix constants valorise ces logiciels supplémentaires aux prix de l'année de base, lorsqu'ils étaient plus chers. Mais, si on laisse de côté ces considérations comptables, rien n’a changé dans la position relative des deux pays.

Ce modèle est utile car il nous permet de comprendre pourquoi la technologie contribue effectivement à enrichir l'Amérique.

Partons de l’hypothèse d'échangeabilité. Les économies européennes et américaine ne produisent pas exclusivement des biens échangeables. Une grande partie des achats des ménages concerne des biens non échangeables : le logement, les soins de santé, la garde d'enfants, les repas au restaurant, l'éducation et quasiment tous les services de proximité.

Si un bien est non échangeable, le salaire n'est plus fixé au niveau mondial, mais sur les marchés locaux. Les nouvelles entreprises technologiques américaines, devenues plus productives, attirent des travailleurs qui quittent la coiffure et le service en salle pour aller taper du code. Comme les Américains ont toujours besoin de se faire couper les cheveux et ne peuvent pas se les faire couper à l'étranger, les salaires des coiffeurs augmentent, sans que cela n'ait d'incidence sur ceux de leurs homologues allemands. Aux États-Unis, les salaires dans le secteur du logiciel progressent, tout comme les salaires dans d'autres secteurs. En Europe, ce phénomène ne se produit pas, car le secteur du logiciel n'y est pas en pleine expansion.

Un autre problème est que les logiciels, et les nouvelles technologies en général, ne sont pas tarifés au coût marginal. Selon le modèle simplifié de Krugman, la concurrence fait baisser les prix proportionnellement à la croissance de la productivité. Or, les marges d'Apple avoisinent les 40 % et celles d'Anthropic atteignent les 70 %. Les principales plateformes bénéficient d'effets de réseau, de coûts de changement de fournisseur et d'un verrouillage qui maintiennent les prix bien au-dessus de ce qu'un marché concurrentiel permettrait. Une part importante des gains de productivité liés à la technologie reste sous forme de profit. Les consommateurs européens profitent donc moins des avantages d'une technologie moins chère que ne le prédit le modèle.

Apple, Microsoft, Nvidia, Alphabet, Meta et Amazon représentent ensemble une capitalisation boursière de 21 000 milliards de dollars, soit plus que la capitalisation boursière cumulée de tous les marchés boursiers européens. Environ 60 % des actions américaines sont détenues par les ménages et les institutions américains. La part européenne est plus faible et concentrée dans les pays riches avec des régimes de retraite privés (les Pays-Bas, la Suisse et les pays nordiques). Le ménage français ou espagnol médian ne détient quasiment aucune action.

Les logiciels ont généré d'énormes profits pour les entreprises technologiques américaines et des salaires extraordinaires pour les travailleurs et fournisseurs de ce secteur. (Essayez donc de vous faire couper les cheveux à San Francisco !). Le salaire médian chez Meta, une entreprise de près de 80 000 employés, s'élevait à 388 000 dollars en 2025.

Cet avantage ne disparaîtra pas de sitôt. Selon toute vraisemblance, il s'accroîtra. Paul Krugman a publié en 1991 un article fondamental, cité lors de l'attribution de son prix Nobel, où il montre que l'avantage comparatif dans les industries modernes n'est pas donné par nature. Il résulte des rendements d'échelle croissants, des marchés du travail spécialisés, des réseaux de fournisseurs et de la concentration des fournisseurs, des travailleurs et des idées dans des lieux spécifiques. Une fois qu'une industrie se concentre quelque part, cette concentration s'auto-entretient.

Les avocats, comptables, médecins, professionnels du marketing et cadres américains occupant des emplois liés aux nouvelles technologies travaillent avec des outils plus performants, vendus par des entreprises voisines et soutenus par des ingénieurs situés à proximité. Dans son article de 1991, Krugman qualifiait ces interactions de "liens en amont et en aval" (forward and backward linkages) : le cluster réduit les coûts et améliore la qualité des intrants pour chaque producteur voisin, et les retombées positives en termes de productivité se propagent à partir du centre.

Si le leadership américain en matière de technologie est le produit de l'agglomération dans la Silicon Valley, à Seattle et à Austin, alors l'Europe ne consomme pas seulement les mêmes iPhones au même prix que les Américains. L'Europe est en train d'être exclue de la prochaine génération d'industries technologiques, car celles-ci émergeront au sein des clusters existants. Ceci se traduira par des salaires plus élevés pour les travailleurs américains du secteur technologique, une demande accrue pour les biens américains non échangeables et des profits plus importants pour les capitalistes américains.

3. Qu’en est-il des inégalités ?

On rétorque parfois que le PIB par tête masque d'importantes inégalités de revenus et que si les Américains sont riches en moyenne c'est surtout dû aux plus fortunés. Il y aurait un arbitrage : les Européens renonceraient à une part de la richesse moyenne, détenue par une élite fortunée, pour garantir un niveau de vie décent pour la personne située au milieu de la distribution.

Mais ces inégalités américaines, du moins telles qu'on les conçoit généralement en Europe, détournent un peu l’attention. Krugman reconnaît d'ailleurs qu'il ne cherchera pas à chiffrer précisément ce phénomène : 

"Mes collègues du Stone Center on Socio-Economic Inequality, spécialistes des inégalités de revenus, ne sont pas convaincus par certaines analyses largement citées sur ce sujet. Je me contenterai donc pour l'instant d'affirmer que le rôle des inégalités de revenus dans la sous-estimation des performances de l'Europe par rapport aux États-Unis est un facteur important, mais je suis incapable de le quantifier précisément."

Les meilleures réponses montrent que, malgré les fortes inégalités de revenus avant impôt aux États-Unis, le pays affiche également des revenus médians plus élevés que l'Europe, en partie grâce à des niveaux de revenus plus élevés, et en partie parce qu'il redistribue en réalité davantage les revenus que de nombreux pays européens.

La comparaison la plus pertinente, qui tient compte de ce facteur, est celle du revenu médian disponible équivalent des ménages : le revenu après impôts et transferts, ajusté en fonction de la taille du ménage et du pouvoir d’achat. Selon les chiffres de l’OCDE pour 2021, l’Américain médian gagne 30 % de plus que le Néerlandais médian, environ 31 % de plus que l’Allemand médian et environ 52 % de plus que le Français médian.

Le graphique ci-dessous, issu du Luxembourg Income Study, illustre un effet similaire, mais légèrement moins marqué. Notons que, dans les deux cas, ces chiffres datent de 2021, alors que le décrochage le plus rapide entre les États-Unis et l'Europe du Nord s'est produit au cours des cinq dernières années : selon une analyse de la BCE, la productivité horaire du travail a progressé de 6,7 % aux États-Unis entre le quatrième trimestre 2019 et le deuxième trimestre 2024, contre 0,9 % dans l'UE.

4. Qu'en est-il des heures travaillées ?

Krugman souligne que si le PIB par tête américain est plus élevé, c'est principalement parce que les Américains travaillent davantage. Une fois la production ajustée en fonction du temps de travail, l'écart se réduit à quelques points de pourcentage. Les Européens privilégient les loisirs au revenu : ils sont aussi productifs que les Américains au cours d’une heure de travail et ils préfèrent avoir des vacances en août et des semaines de travail plus courtes.

Mais l’écart entre le PIB américain et le PIB européen à prix constants s’est creusé depuis 2000, surtout au cours des six dernières années. Comme l'a souligné Jesus Fernandez-Villaverde, pour que cette divergence s'explique par le temps de travail, les Américains doivent travailler relativement plus que les Européens aujourd'hui qu'ils ne le faisaient en 2000.

C'est l'inverse qui s'est produit. Birinci, Karabarbounis et See [2026], dans un document de travail du NBER, ont montré que l'écart de temps de travail entre les Américains et les Européens qui existait dans les années 1990 était moitié moindre à la fin des années 2010. Les Américains travaillent moins d'heures par personne qu'en 2000, tandis que la plupart des Européens travaillent davantage. Cela s'explique principalement par le fait que davantage d'Européens travaillent aujourd'hui, contrairement aux Américains. (Selon les auteurs, le déclin américain est principalement dû à l'extension des prestations de santé publiques pour les personnes sans emploi, notamment Medicaid, qui a réduit le coût d’opportunité de ne pas travailler. La hausse européenne reflète une combinaison de facteurs : des salaires plus élevés, des emplois plus attractifs et, dans certains pays, des prestations sociales plus faibles.) […] »

Pieter Garicano & Luis Garicano, « European stagnation is real », 12 mai 2026. Traduit par Martin Anota

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