mardi 7 juillet 2026

Les arguments contre la décroissance s’effritent

Une réponse au Financial Times

 

« Le 26 juin 2026, le Financial Times publiait un article intitulé "The shrinking arguments for degrowth". Ecrit par John Burn-Murdoch, responsable des données du Financial Times, cette tribune affirmait que "l'idée que la croissance économique soit un obstacle à l'amélioration de notre situation est au mieux dépassée, dans bien des cas une mésinterprétation des données". Il développe sa démonstration en cinq étapes : (1) la croissance économique réduit l'impact environnemental, (2) éradique la pauvreté, (3) augmente tous les salaires et (4) améliore le bien-être, si bien que (5) la décroissance est une très mauvaise idée (d'où le titre de l'article). J'examine chacune de ces affirmations et montre qu'aucune ne résiste à un examen attentif.

Affirmation n°1 : la croissance verte

La croissance verte est le genre d'argument zombie qui revient sans cesse, qu’importe le nombre de fois que les analyses empiriques l’ont enterré. John Burn-Murdoch le ressuscite avec assurance […] :

"Il y a quelques décennies, la théorie aurait mieux correspondu aux faits. À l'époque, la croissance du PIB par tête tendait à s’accompagner d'une augmentation de la pollution et de l’empreinte matérielle. Mais ce lien s'est depuis longtemps découplé dans une liste toujours plus longue de pays et les niveaux de pollution diminuent désormais à travers le monde. Dans bien des cas, la croissance économique réduit aujourd'hui l'impact environnemental de chaque individu. C’est en grande partie dû à une réglementation chèrement acquise, main dans la main avec la croissance. La révolution solaire et des batteries, essentielle pour découpler l'énergie des émissions, alimente aujourd'hui des millions de personnes dans les pays pauvres et a également généré des fortunes dans les pays plus riches : un exemple de croissance et de création de richesses s'accompagnant d'importantes externalités positives pour la population et la planète."

Ce passage soulève plusieurs points. Examinons-les un par un, en commençant par celui qui est largement considéré comme erroné : "les niveaux de pollution diminuent désormais à travers le monde". Il y a d’innombrables façons de démontrer le contraire, mais voici peut-être la plus convaincante : le 2025 Planetary Health Check de l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact du climat indique que "sept des neuf limites planétaires ont été franchies et ces sept limites franchies sont orientées à la hausse, ce qui laisse présager une poursuite de la détérioration et de la déstabilisation de la santé de la planète dans un avenir proche". Dans la revue Nature, Fanning et Raworth [2025] ont analysé 13 indicateurs concernant ces mêmes neuf limites planétaires et ils ont constaté que "le niveau médian de dépassement est passé de 75 % en 2000 à 96 % en 2022". La situation de la planète se dégrade. C’est un fait scientifique avéré et le contester sans preuves empiriques est franchement douteux. 

La "liste toujours plus longue de pays" renvoie à l'article d'Hannah Ritchie de 2021 dans Our World in Data et à son graphique présentant 30 pays ayant enregistré une croissance de leur PIB tout en réduisant leurs émissions de CO₂ entre 2005 et 2020. J'ai longuement expliqué pourquoi ce graphique montre moins que ce qu’il suggère (voir "A response to Paul Krugman", le chapitre 2 de Ralentir ou Périr et "A response to Hannah Ritchie"). En résumé : il ne prend en compte qu'un seul facteur environnemental, couvre une courte période sans correction des récessions et, surtout, les réductions qu'il met en avant sont bien trop lentes pour atteindre les objectifs climatiques (voir, par exemple, Vogel et Hickel [2023]). Un pays peut figurer fièrement sur cette liste tout en échouant à tous les tests importants de soutenabilité environnementale.

La phrase d’ouverture ("à l'époque…") renvoie à une prépublication de 2026 (un article universitaire non encore évalué par les pairs) intitulée "Developed economies are growing while reducing many of their environmental impacts". L'étude empirique suit l’évolution du PIB et celle de neuf indicateurs environnementaux de 1960 à 2023. Premier problème : des deux choses que Burn-Murdoch considère comme découplés ("la pollution" et "l’empreinte matérielle"), l'article affirme explicitement que l’une, l'empreinte matérielle, ne s’est pas découplée. Selon les auteurs eux-mêmes, "nous ne constatons pas de preuve manifeste de découplage absolu pour la consommation d'énergie et d'azote agricole, ni pour l'empreinte matérielle, bien que la croissance de ces pressions ait été très lente, voire inexistante, au cours de la dernière décennie dans les pays à haut revenu". Une croissance très lente n'est pas synonyme de découplage. Il s'agit, au mieux, d'un plateau à un niveau catastrophique : dans ces pays, l'empreinte matérielle se situe actuellement autour de 24 tonnes par personne, ce qui, comme le soulignent les auteurs, "dépasse largement la fourchette soutenable recommandée de 8 à 14 tonnes par personne et par an". Le seul moment où cet indicateur a réellement diminué a été une "brève et forte baisse en 2008-2009, coïncidant avec l'éclatement de la bulle immobilière américaine et la crise financière mondiale", ce qui s'apparente davantage à une récession qu'à une croissance verte. 

Qu’en est-il du reste ? Il faut reconnaître que l’étude indique que cinq de ses neuf indicateurs ont diminué en valeur absolue dans les pays à haut revenu : le phosphore, les terres agricoles, le dioxyde de carbone (CO₂), le dioxyde de soufre (SO₂) et les prises de pêche. Cela semble être une victoire pour la croissance verte, jusqu’à ce qu’on examine chaque chiffre de plus près. La surface des terres agricoles a diminué, mais "cet apparent découplage absolu masque la délocalisation d’une partie de la production intensive en terres vers les pays exportateurs à revenu intermédiaire supérieur et inférieur". Les terres n’ont pas disparu, la production s’est simplement déplacée en Chine, au Brésil, en Argentine et en Asie du Sud-Est. 

Les prises de pêche ont chuté de plus de 40 % entre le milieu des années 1980 et 2022, non pas parce que les pays à haut revenu pratiquent une pêche plus soutenable, mais parce que les stocks de poissons sauvages ont largement décliné. Les auteurs sont explicites : "nos résultats reflètent davantage un découplage avec les prises sauvages qu’avec la consommation de poisson", la production aquacole ayant dépassé en 2022 les prises sauvages à l’échelle mondiale.

Le phosphore a diminué, mais les auteurs attribuent principalement cette chute au phosphore déjà accumulé dans les sols, ce qui réduit le besoin de nouveaux apports, ainsi qu’à la hausse des coûts des engrais (et se pose encore la question de l’échelle : les apports mondiaux du phosphore sont d’environ 18 Tg P/an, soit trois fois le seuil de sécurité fixé par le cadre des limites planétaires).

Il y a un découplage des émissions de CO₂ pour les pays à haut revenu pris dans leur ensemble, mais "environ 43 % (21 sur 45) des pays de ce groupe ne remplissent pas les critères de découplage absolu". Et dans les pays où les émissions diminuent, les réductions sont minimes : les émissions de CO₂ des pays à haut revenu ont baissé d'environ 0,8 % par an au cours de la dernière décennie, alors que "les scénarios limitant le réchauffement à 1,5 °C d'ici 2100 exigent une réduction des émissions mondiales dix fois plus rapide". Si les émissions mondiales doivent diminuer dix fois plus vite que ce que font actuellement les pays à haut revenu, alors, dans le cas d’un partage équitable du budget carbone restant, les pays qui émettent aujourd'hui bien au-dessus de la moyenne mondiale devraient réduire leurs émissions encore plus rapidement. 

La perte de biodiversité (mesurée par la perte de vertébrés) continue d'augmenter en valeur absolue. Le seul endroit où l'étude constate un "découplage absolu" est l'Amérique latine, où, pour reprendre les mots des auteurs, "cet apparent découplage est dû à la diminution du nombre d'animaux susceptibles de disparaître, plutôt qu'à un rétablissement des populations". C'est peut-être là la preuve la plus déprimante de ce découplage : la croissance cesse d'entraîner une perte de biodiversité puisque toute la biodiversité a déjà disparu. On peut difficilement parler de croissance verte. 

Il ne reste donc qu'un seul succès véritablement clair : le dioxyde de soufre. Les émissions de SO₂ ont diminué au niveau mondial depuis les années 1970 et cette baisse est réelle et vraiment bénéfique (le SO₂ s’attaque au système respiratoire humain et sa réduction constitue une avancée majeure en matière de santé publique). Mais les auteurs expliquent précisément pourquoi ce résultat n'a pas été difficile à obtenir : "le découplage des émissions de SO₂ du PIB a été attribué à l'adoption de réglementations antipollution faciles à appliquer, combinée au déploiement de technologies de filtration relativement peu coûteuses". Ainsi, des règles faciles à appliquer et des filtres bon marché en bout de chaîne, une approche difficilement généralisable à tous les problèmes environnementaux. Fonder la croissance verte sur la seule réduction du SO₂ serait comme si un alcoolique prétendait être sobre parce qu'il a réduit sa consommation de bain de bouche : techniquement, une réduction, certes, mais pas le problème qui préoccupe réellement les gens. 

Alors, à quoi concluent les auteurs de l'article ? Leurs résultats "apportent un soutien mitigé à l'hypothèse de la croissance verte. […] Pour les partisans de la croissance verte, nos conclusions soulèvent des questions cruciales quant à sa faisabilité et à son rythme". Il s'agit d'un article nuancé, assorti de nombreuses réserves que Burn-Murdoch a exagérées en affirmant que "le lien s'est découplé depuis longtemps" et que "les niveaux de pollution diminuent désormais à travers le monde". Il ne rapporte pas un résultat, il le présente de façon biaisée.

Il ne s'arrête pas là. "Une grande partie de ces résultats est le fruit d'une réglementation chèrement acquise, main dans la main avec la croissance". Réglementation, oui. De pair avec la croissance, non. Là encore, les faits démontrent le contraire. Dans un article scientifique publié dans Nature Communications, une équipe de chercheurs a suivi les émissions mondiales de 1820 à 2022 et a constaté que 60 % des réductions cumulées de CO₂ liées aux combustibles fossiles sur deux siècles ont eu lieu pendant des récessions, cinq crises mondiales représentant à elles seules environ 40 % de ces réductions. Nous le savions déjà grâce à Le Quéré et alii [2019], qui ont étudié les 18 pays ayant connu la décarbonation la plus rapide entre 2005 et 2015 : ils ont constaté que les réductions de la consommation d'énergie s'expliquaient "au moins en partie par la plus faible croissance du PIB". Les politiques publiques ont eu un impact, ont-ils conclu, mais leur "effet est masqué par celui de la croissance du PIB sur la demande d’énergie". Je ne dis pas que la réglementation n'a aucune importance – bien sûr que si. Ce qui est malhonnête, c'est de l’associer à la croissance alors que les réductions les plus nettes jamais enregistrées coïncident avec un ralentissement ou une inversion de la croissance, ce qui renforce l'argument en faveur de la décroissance. 

Voici la ligne la plus étrange du paragraphe : "Dans de nombreux cas, la croissance économique réduit désormais l’impact environnemental de chaque individu". Lue avec bienveillance, elle suggère une corrélation : à mesure que le PIB par tête augmente, l’impact par habitant tend à diminuer (c’est l’idée de découplage que je viens de réfuter). Interprétée littéralement (l’idée que produire davantage réduit activement l’impact), elle devient absurde. La seule économie où produire plus diminue votre empreinte est une économie entièrement composée de soigneurs d’animaux, de consultants en environnement et de militants écologistes, tous alimentés à l’énergie solaire et animés de bonnes intentions. 

Affirmation n°2 : l’éradication de la pauvreté

Même stratégie, une autre théorie zombie. Après avoir traité de l'environnement, John Burn-Murdoch poursuit avec la pauvreté, tentant de démontrer que la croissance économique est la clé de son éradication. 

"D'autres affirmations sont tout simplement erronées, à savoir que la croissance ne s'accompagne plus d'une réduction de la pauvreté. […] Le lien étroit entre la croissance du PIB par tête et la réduction de la pauvreté est l'une des découvertes les plus remarquables de la recherche économique – et il s'est vérifié dans toutes les régions du monde pendant plus de deux siècles. Les chercheurs se sont longtemps interrogés sur la question de savoir si la croissance du revenu national total s'accompagne d'une croissance des revenus des plus pauvres et ils ont systématiquement constaté que c'est le cas, dans de nombreux pays, sur différentes périodes et dans divers contextes politiques. Lorsque j'ai mis à jour ces analyses pour inclure les 15 dernières années, j'ai constaté que ce lien entre la situation au niveau agrégé et celle des 20 % les plus pauvres s'est encore renforcé. Lorsque les revenus des plus pauvres ont stagné, c'est généralement parce que l'économie n'a pas connu de croissance (voir le cas récent du Royaume-Uni) et non parce que la croissance a été inégalement répartie."

Les deux hyperliens associés aux termes "interrogés" et "systématiquement constaté" renvoient à l’étude de David Dollar et Aart Kraay intitulée "Growth is good for the poor", un document de travail de la Banque mondiale de 2001, et à sa suite "Growth still is good for the poor", un article universitaire de Dollar, Kleineberg et Kraay de 2016, paru dans l’European Economic Review. Burn-Murdoch les présente comme la preuve d’un "lien étroit entre croissance et réduction de la pauvreté". Or, ce n’est précisément pas ce que mesurent ces deux études. 

Ce que Dollar et Kraay testent en réalité, c'est la relation entre le revenu des 20 % les plus pauvres et le revenu moyen. Leur principal résultat est que "les variations de la part du revenu des quintiles les plus pauvres ne sont pas corrélées aux variations du revenu moyen". Cela signifie que la part du revenu national revenant au cinquième le plus pauvre reste à peu près constante malgré la croissance de l'économie dans son ensemble, leurs revenus progressant plus ou moins au même rythme que la moyenne. Ce constat, qui relève de la neutralité de la distribution, montre que la croissance économique, en moyenne, n'améliore ni ne détériore la situation relative des plus pauvres. Toutefois, il ne prouve en rien que la croissance réduise effectivement la pauvreté et encore moins qu'elle soit le meilleur ou le seul moyen d'y parvenir.

Le passage "vérifié dans toutes les régions du monde pendant plus de deux siècles" renvoie à un autre article d’Our World in Data. Ce prétendu succès qui dure depuis deux siècles repose presque entièrement sur le décompte des personnes vivant dans l’extrême pauvreté à l’aide du seuil d’un dollar par jour et de ses successeurs. Relever légèrement ce seuil et le miracle disparaît. Comme le souligne le Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme dans sa 2026 Roadmap for Eradicating Poverty Beyond Growth, avec 8,30 dollars par jour, environ 3,7 milliards de personnes restent en situation de privation, et le nombre absolu de personnes vivant en dessous de ce seuil a à peine évolué en trois décennies, car la croissance démographique a compensé la baisse du taux de pauvreté. 

Entre 1990 et 2001, sur 100 dollars de revenu mondial supplémentaires par habitant, seulement 0,60 dollar ont amélioré la situation des personnes vivant avec moins d'un dollar par jour [Woodward et Simms, 2006]. Entre 1999 et 2010, une croissance supplémentaire de 111 dollars du PIB mondial était nécessaire pour réduire la pauvreté d'un dollar [Woodward, 2015]. Ce schéma s'est répété la décennie suivante : entre 2010 et 2020, seulement 1 % de l'augmentation des dépenses mondiales a bénéficié aux personnes vivant dans l'extrême pauvreté [Kharas, 2020]. Lorsque les fruits de la croissance sont en grande majorité captés par les plus riches, elle profite peu aux pauvres, et c'est précisément la situation actuelle. Aujourd'hui, les 10 % les plus riches de l'humanité (556 millions de personnes) possèdent 75 % de la richesse mondiale et perçoivent 53 % de l’ensemble des revenus, tandis que la moitié la plus pauvre (2,2 milliards de personnes) possède 2 % de la richesse et perçoit 8 % des revenus. 

Et la réduction de la pauvreté observée est-elle due à la croissance ? La réponse, tirée des études, est que la croissance n’est ni suffisante ni nécessaire. Concernant la suffisance, le verdict de la Roadmap est catégorique : la croissance "n’est ni suffisante ni automatiquement favorable aux pauvres", ses effets dépendant des institutions du marché du travail, du pouvoir de négociation et de la répartition des gains entre le travail et le capital, un point que je développerai plus loin. Le vieux mécanisme de transmission (la croissance crée des emplois qui font disparaître la pauvreté) n’est pas aussi automatique qu’on pourrait le croire. En réalité, depuis 2012, la corrélation entre la croissance du PIB et la baisse du chômage dans les pays de l’OCDE est un faible 0,34, la "croissance sans création d’emplois" devenant la règle plutôt que l’exception. 

En ce qui concerne la nécessité, l'argument est encore plus fragile, car la pauvreté a été réduite sans attendre la croissance. Le Kerala a atteint le taux de mortalité infantile le plus bas d'Inde malgré des décennies de pauvreté relative ; la couverture sanitaire universelle en Thaïlande a considérablement réduit l'appauvrissement lié aux problèmes de santé ; le Rwanda a quasiment doublé son espérance de vie grâce à l'assurance maladie communautaire (ces trois exemples sont cités dans la Roadmap). La survie, la santé, la sécurité et bien d'autres besoins humains concrets peuvent être satisfaits de multiples façons, certaines bien moins intensives en PIB que d'autres. Les ressources nécessaires à la généralisation du bien-être existent déjà : une étude citée dans la Roadmap [Hickel et Sullivan, 2024] conclut qu'il est possible d'assurer un niveau de vie décent à 8,5 milliards de personnes avec environ 30 % de la consommation mondiale actuelle de ressources et d'énergie. 

Dans une grande partie du monde, la pauvreté n'est pas un problème de production, mais un problème de répartition. Les récentes variations du taux de pauvreté sont principalement imputables à la Chine. En effet, si l'on se réfère au seuil de 1,90 dollar par jour de la Banque mondiale, l'extrême pauvreté en Chine est passée de 88 % en 1981 à 0 % en 2018. Cependant, en analysant la capacité des populations à accéder aux biens et services essentiels, qu'ils soient monétisés ou non, Sullivan et alii [2023] constatent que le taux de pauvreté en Chine s'élevait en moyenne à 5,6 % dans les années 1980, bien en deçà des économies capitalistes de taille et de niveau de revenu comparables à l'époque (51 % en Inde, 36 % en Indonésie, 29 % au Brésil), avant de s'envoler lors des réformes de marché des années 1990. La privatisation ayant entraîné une hausse des prix des produits de première nécessité et une baisse des salaires des classes populaires, la pauvreté a grimpé à 68 % en 1995. 

Dans un autre article de 2023 ("Capitalism and extreme poverty: A global analysis of real wages, human height, and mortality since the long 16th century"), les mêmes auteurs généralisent cette conclusion, remettant en question l’idée couramment partagée selon laquelle le capitalisme et la croissance éradiquent la pauvreté. Les résultats qu’ils présentent montrent le contraire : "l'essor du capitalisme a entraîné une détérioration dramatique du bien-être humain. Dans toutes les régions étudiées, l'intégration au système capitaliste mondial a été associée à une baisse des salaires en dessous du seuil de subsistance, à une diminution de la taille humaine et à une hausse de la mortalité prématurée". Comme dans le cas chinois, et conformément aux conclusions de la Roadmap des Nations Unies, ce qui éradique la pauvreté, ce n’est pas la croissance du PIB, mais les mouvements sociaux progressistes et les politiques publiques qui rendent les ressources plus accessibles à ceux qui en ont le plus besoin. 

L'affirmation "J'ai mis à jour ces analyses" renforce certes l'affirmation initiale, mais uniquement celle formulée par Dollar et Kraay [2001] et Dollar et alii [2016] qui, on l’a indiqué précédemment, prouve une neutralité de la distribution, non une éradication de la pauvreté, et certainement pas de la nécessité de croissance. Quant au Royaume-Uni, les plus pauvres n'ont pas stagné dans un vide politiquement neutre où la croissance aurait simplement fait défaut ; leur situation a stagné pendant plus d'une décennie d'austérité délibérée, durant laquelle l'accès aux moyens de satisfaire leurs besoins fondamentaux est devenu plus difficile. Dire que "l'économie n'a pas connu de croissance" contribue largement à masquer le démantèlement du système de protection sociale. Le Royaume-Uni n'est pas un cas d'économie souffrant d'un déficit général de richesse, mais une étude de cas illustrant comment un État peut appauvrir ses plus démunis par des choix d'allocation malavisés, motivés par une théorie erronée. 

Affirmation n°3 : la stagnation des salaires 

Deux affirmations traitées, encore trois à traiter. La troisième concerne non pas la pauvreté mais les inégalités :

"Les autres affirmations sont tout simplement erronées […] notamment que la croissance économique n'a pas engendré de prospérité partagée et que les salaires ont stagné malgré l'augmentation des revenus nationaux. L'argument selon lequel la stagnation des salaires dans les pays à haut revenu se serait découplée de l’envolée de la production économique repose lui aussi souvent sur une analyse fragile. Des deux côtés de l'Atlantique, en comparant ce qui est comparable, la productivité et la rémunération des travailleurs ont évolué en étroite relation.

L'expression "en comparant ce qui est comparable" renvoie à un rapport de 27 pages de l'American Enterprise Institute, intitulé "Understanding trends in worker pay over past 50 years" [2024], rédigé par Scott Winship, chercheur principal à l'AEI. Winship indique que la rémunération a suivi le rythme de la productivité : entre 1948 et 2022, la productivité a été multipliée par 4,1 et la rémunération horaire par 3,9. Cependant, ce même rapport indique également qu'un changement s'est opéré dans les années 1970, après quoi "la rémunération du travailleur médian a accusé un retard significatif par rapport à la productivité globale".

Se focaliser sur les moyennes est une astuce bien connue pour dissimuler les inégalités. Si un milliardaire entre dans une pièce, la richesse moyenne grimpe en flèche, créant une illusion d'amélioration, même si personne ne s'est réellement enrichi. En revanche, si un milliardaire entre dans une pièce, la richesse médiane reste inchangée ; c’est elle qui reflète plus fidèlement les véritables variations des niveaux de richesse au sein de cette pièce. Alors que la productivité a augmenté de 111 % entre 1973 et 2022, la rémunération horaire médiane n'a progressé que de 50 %, ce qui signifie que le travailleur médian a capté moins de la moitié des gains de productivité. On est bien loin de l’»étroite relation» évoquée dans la chronique du Financial Times.

L'expression "les deux côtés" renvoie à l'étude de Pessoa et Van Reenen intitulée «Decoupling of wage growth and productivity growth? Myth and reality», un document de travail de 2013 du Centre for Economic Performance de la LSE. Là encore, les auteurs distinguent le salaire moyen du salaire médian car leur comportement diffère : le salaire moyen reste corrélé à la productivité, tandis que le salaire médian s'en découple. Ainsi, une reformulation honnête de la phrase de Burn-Murdoch n'est pas "la production et la rémunération ont évolué en étroite relation", mais plutôt : la rémunération moyenne a globalement suivi la productivité moyenne, tandis que la rémunération du travailleur type a nettement accusé un retard – et cet écart est une question de répartition, et non de découplage. 

Les inégalités salariales ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Une mesure plus complète de la "prospérité partagée" doit inclure les revenus et le patrimoine – et dès lors, l'argument s'effondre. Un coup d'œil à la World Inequality Database révèle à quel point la croissance au Royaume-Uni a été inégale. Le revenu national a progressé en moyenne de 1,7 % par an entre les années 1980 et 2024, passant de 18 139 livres sterling en 1980 à 38 181 livres sterling en 2024. Même tendance pour le patrimoine : de 73 274 livres sterling en 1980 à 168 211 livres sterling en 2024 (soit un taux de croissance annuel de 1,9 %). Mais il ne s'agit que de moyennes. Dans les années 1980, les 10 % des Britanniques les plus riches possédaient 52 % du patrimoine national et percevaient 28 % du revenu national ; en 2024, ils possèdent 57 % du patrimoine et captent 36 % du revenu national. Dans les années 1980, les 10 % les plus riches possédaient environ 20 à 25 fois plus que les 50 % les plus pauvres, un ratio qui est passé à 61 en 2024. Qualifier cela de "prospérité partagée" est exagéré. 

La croissance n'a pas fait monter tous les bateaux, contrairement à ce que le Financial Times voudrait faire croire. Si l'on fait abstraction de l'interprétation sélective des études, on constate précisément ce que les économistes de la décroissance affirment depuis toujours : une économie qui a connu une croissance non soutenable, au profit d'une minorité déjà fortunée. Dans ce contexte, plaider pour une poursuite de la croissance au nom d'une "prospérité partagée" relève soit de la mauvaise foi, soit de la naïveté. 

Affirmation n° 4 : la croissance heureuse

La quatrième affirmation porte sur la croissance et le bien-être. Ici, le chroniqueur mobilise quatre références et, comme à son habitude, leur fait dire davantage qu’elles ne disent. 

"Plus tôt cette année, une nouvelle étude a remis en question l'idée reçue selon laquelle, une fois qu'un pays est suffisamment riche, la croissance économique ne contribue pas à améliorer le bien-être. Après avoir pris en compte l'évolution du cadre de référence des individus au fil du temps, et en se concentrant plutôt sur le sentiment d’aller mieux qu’auparavant, cette étude a mis en évidence que la satisfaction de vie continuait de progresser parallèlement au PIB par tête, même dans des pays aussi riches que les États-Unis. En s'intéressant non plus au bien-être matériel individuel, mais à des indicateurs sociétaux plus larges, l'étude montre que la croissance économique favorise la confiance envers le gouvernement et que la prospérité renforce la cohésion sociale. De fait, la décennie de troubles politiques qu'a connue la Grande-Bretagne n'a pas coïncidé avec une hausse des inégalités (puisque celles-ci ont diminué), mais avec une croissance anémique."

Commençons par son argument principal, la "nouvelle étude" qui prétend démontrer que "la satisfaction de vie a continué de progresser parallèlement au PIB par tête, même dans des pays aussi riches que les États-Unis". Les deux liens hypertextes renvoient au même article, celui d’Alberto Prati et Claudia Senik, "Is it possible to raise national happiness?" [2026]. Il s’agit d’un travail rigoureux et honnête, mais il ne dit pas ce que Burn-Murdoch lui attribue. En réalité, les auteurs eux-mêmes mettent en garde contre cette interprétation précise : "nous ne devrions probablement pas conclure que le bonheur national aux États-Unis a plus que doublé dans la seconde moitié du vingtième siècle. Cependant, pour une raison similaire, nous ne devrions probablement pas non plus croire que le bonheur national aux États-Unis est resté stable. La vérité se situe probablement entre les deux". Le journaliste a pris un article dont la conclusion est "la vérité se situe probablement entre les deux" et a présenté la valeur la plus élevée comme la conclusion principale.

Il y a également un problème de portée. "Même dans des pays aussi riches que les États-Unis" sous-entend un résultat général valable pour l'ensemble des pays à haut revenu, or l'étude ne porte que sur les données américaines entre 1959 et 2008, période qui s'arrête précisément là où elle devient problématique. Comme le soulignent les auteurs eux-mêmes, "la période couverte par les données s'achève en 2008 […] et elle risque de ne pas refléter la récente détérioration de la santé mentale des Américains". Une étude américaine qui s'arrête en 2008 ne saurait constituer une preuve que la croissance améliore systématiquement le bien-être dans tous les pays à haut revenu. 

L'article de Prati et Senik [2026] soulève des questions intéressantes concernant les mesures, mais il n'apporte aucune preuve tangible que la croissance rende les gens plus heureux. La question posée est de savoir si la fameuse stagnation du niveau de satisfaction de vie déclaré reflète un phénomène d’adaptation hédonique (les gens ne deviennent réellement pas plus heureux) ou un simple réajustement des critères (les gens rehaussent leurs exigences quant à ce que représente un niveau de 10 sur 10). Les auteurs précisent qu'ils n'ont pas tranché cette question : "Nous ne prétendons pas avoir démontré que le réajustement des critères, plutôt que l’adaptation hédonique, est le processus qui explique la relative inertie du bonheur déclaré". Et le mécanisme qu'ils proposent, loin de sauver la croissance, est bien plus proche de l'hypothèse initiale d'Easterlin : si les Américains déclarent un niveau de satisfaction de "7/10" décennie après décennie, c'est parce que le seuil de la "meilleure vie possible" évolue avec la prospérité, de sorte que "7/10 […] avait une signification très différente en 2008 qu'il y a 50 ans". Les gens ne deviennent pas plus difficiles à satisfaire, ils deviennent "plus exigeants dans leur évaluation de leur propre vie". 

La seconde référence ("la recherche montre que la croissance économique favorise la confiance dans le gouvernement") est l’article de Timothy Besley, Christopher Dann et Sacha Dray intitulé "Growth experiences and trust in government" [2026]. S’appuyant sur les données de plusieurs enquêtes d’opinion, cet article montre que dans 166 pays, "les populations qui ont connu une forte croissance du PIB sont plus enclines à faire confiance à leur gouvernement". Or, cet article contredit la seconde partie de l’affirmation de Burn-Murdoch, selon laquelle "la prospérité renforce la cohésion sociale". En effet, Besley et alii [2026] indiquent que les expériences de croissance n’ont "aucun impact statistique sur les institutions non étatiques […] ni sur la confiance interpersonnelle". La confiance interpersonnelle est l’indicateur standard de la cohésion sociale, et, selon cette mesure, la croissance n’a absolument aucun effet dans cette étude. 

L'affirmation selon laquelle "la prospérité renforce la cohésion sociale" fait référence à un article de 2018 publié dans la revue Comparative Sociology et intitulé "Social cohesion and its correlates: A comparison of Western and Asian societies". Cet article conclut que la "prospérité économique" (approximée par le PIB) est l'un des rares corrélats "universels" de la cohésion, mais il s'agit d'une affirmation concernant les niveaux de prospérité, et non la croissance, et encore moins de savoir si une croissance accrue dans une société déjà riche améliore la cohésion. Les données de l'article montrent qu'il n’y a pas de loi d’airain en la matière : la Corée du Sud se classe quatrième en termes de PIB par tête, mais n'obtient qu'un score moyen en matière de cohésion, derrière le Bhoutan et le Laos, pourtant bien plus pauvres et beaucoup plus cohésifs. 

"La dernière décennie de troubles politiques en Grande-Bretagne n'a pas coïncidé avec une hausse des inégalités (celles-ci ont diminué), mais avec une croissance anémique". Le lien ici n'est pas, comme on pourrait le supposer pour une affirmation aussi catégorique, une source de données ou un article universitaire ; il s'agit d'une tribune de Tim Harford ("UK inequality is getting worse, right? But what if it isn’t?", publiée en juillet 2024), qui plaide elle-même pour la croissance plutôt que pour la redistribution. C'est une astuce courante qui échappe à la plupart des lecteurs : un article d'opinion en citant un autre, chacun conférant à l'autre un faux air de rigueur scientifique. 

L'article de Harford est loin d'être convaincant. Son affirmation repose sur un seul indicateur : la part des revenus des 1 % les plus riches, selon la World Inequality Database. Il prétend qu'"au Royaume-Uni, la part des revenus qui revient aux 1 % les plus riches est inférieure à ce qu'elle était pendant la crise financière. Elle est sensiblement la même, d'après les chiffres les plus récents, qu'en 1997". Or, en vérifiant les chiffres, on constate que cette part est passée de 6,8 % en 1980 à 12,1 % en 1997, a culminé à 14,7 % en 2007 et s’élevait à 13,1 % en 2024, dernière année pour laquelle des données sont disponibles. C'est un procédé classique : choisir l'année du pic (2007) et constater que le niveau actuel est inférieur, ce qui laisse entendre que les inégalités diminuent. En revanche, si l’on prend comme point de départ le niveau le plus bas (6,7 % en 1976), on aboutit à la conclusion inverse : les inégalités ont augmenté. 

Harford lui-même consacre une bonne partie de sa chronique à reconnaître que cet indicateur ne capture pas certaines formes d'inégalités. Les inégalités de patrimoine, par exemple, n'ont pas diminué ; elles ont en réalité augmenté, quelle que soit l'année de référence choisie. En 1976, les 10 % des Britanniques les plus riches possédaient 39 fois plus que les 50 % des Britanniques les plus pauvres. Ce ratio est passé à 45 en 2007 et à 61 en 2024. Se baser sur un seul indicateur d'inégalité pour affirmer que les inégalités ne s'aggravent pas est peu convaincant ; c'est un peu comme mesurer la largeur de son ombre pour prouver l'efficacité de son régime. 

Affirmation n°5 : il n’y a aucun argument en faveur de la décroissance

Voici la dernière étape. Après avoir affirmé que la croissance réduit les nuisances environnementales (affirmation n° 1), sort les pauvres de la pauvreté (affirmation n° 2), assure une prospérité partagée pour tous (affirmation n° 3) et améliore le bien-être général (affirmation n° 4), John Burn-Murdoch conclut par une mise en garde contre la décroissance. 

"Là où la croissance ralentit, que ce soit via un déclin démographique, des erreurs de politiques publiques ou des politiques de décroissance explicites, le niveau de vie stagne (y compris pour les plus démunis), ce qui réduit le soutien public à l'altruisme et nous pousse vers un monde à somme nulle, marqué par une montée des tensions intergroupes et une thésaurisation croissante des ressources rares. La croissance économique n’est pas tout pour tous, mais elle en est près. Elle a permis des progrès remarquables précisément sur les critères que ses détracteurs privilégient – et même, récemment, sur l'impact environnemental. Le problème auquel sont confrontés riches et pauvres aujourd'hui, c'est que nous n'en avons pas assez, et non que nous en avons eu trop."

Commençons en notant que la phrase "que ce soit via un déclin démographique, des erreurs de politiques publiques ou des politiques explicites de décroissance" regroupe trois choses totalement différentes sous une même appellation, comme si un effondrement du taux de natalité, une bévue de la banque centrale et une réduction délibérée de l’activité économique auraient le même impact. 

Évidemment, non. Lorsqu'il évoque la "diminution du soutien public à l'altruisme", le journaliste cite une étude de 2016 publiée dans World Development ("Public opinion and foreign aid cuts in economic crises"). Le titre est suffisamment explicite : il s'agit d'une étude sur l'aide étrangère en période de récession. Sa conclusion est que les électeurs accordent moins d'importance à l'aide pendant les ralentissements économiques, même en l'absence de contraintes budgétaires spécifiques. Répétons-le : la décroissance n'est pas une récession (sinon, il serait inutile d'inventer un nouveau concept). Une décroissance planifiée et équitable permettrait d'apaiser ce sentiment de pénurie que l'étude identifie comme le véritable moteur de l'intérêt personnel. Cet article plaide avant tout pour une gestion prudente de la fin de la croissance, contrairement à la stratégie actuelle qui laisse les pays à haut revenu se débattre dans des crises involontaires récurrentes.

Le "déclin démographique" renvoie à un autre article du Financial Times affirmant que c’est "un frein à la croissance de la productivité et du niveau de vie", car le vieillissement de la population réduit la population active. Or, ce problème ne se pose que si l'on s'est engagé à accroître le PIB agrégé. La diminution de la population active constitue une crise pour un système qui mesure sa réussite à l'aune de la production totale et qui, par conséquent, a besoin d'une main-d'œuvre toujours plus nombreuse. Dans une perspective post-croissance, axée sur l'inclusion et le bien-être, une baisse progressive de la population n'est pas synonyme de fin du monde. Au contraire, il facilite la conciliation de l'empreinte macroécologique d'une économie avec ses limites planétaires. 

Le "monde à somme nulle" et "la montée des tensions intergroupes" renvoient à deux articles de Burn-Murdoch, tous deux basés sur la même étude : "Zero-sum thinking and the roots of US political differences" de Chinoy, Nunn, Sequeira et Stantcheva [2026]. Cet article mesure la "pensée à somme nulle", un trait psychologique et culturel, défini dans l’étude comme la croyance "que les gains d’un individu ou d’un groupe se font généralement au détriment des autres". Il s’agit d’une étude d’une disposition psychologique, et non d’une conclusion sur la nature du monde : est-il réellement un monde à somme nulle ? La décroissance ne prétend pas que nous devrions croire que nous vivons dans un monde à somme nulle. Elle affirme que c’est le cas. C’est une affirmation biophysique, fondée sur la science, selon laquelle le flux de matières et d’énergie ne peut croître indéfiniment sur une planète finie, surtout lorsque les limites planétaires sont déjà fortement sollicitées. 

Et, même dans le discours lui-même, il n’est pas clair pourquoi la pensée à somme nulle est si problématique. Dans "Are we destined for a zero-sum future?", Burn-Murdoch concède lui-même qu'une mentalité à somme nulle n'est "pas en soi clairement bonne ou mauvaise, moralement parlant", que "personne ne conteste la justification de ce changement de mentalité" et que si les sociétés deviennent "plus soucieuses d'équité, ce n'est pas une mauvaise chose". Ainsi, le ton alarmiste du dernier paragraphe (la pensée à somme nulle comme voie vers une forme de thésaurisation à la Walking Dead et de haine intergroupes) est contredit par les propres précautions de l'auteur trois semaines plus tôt. Il nous met en garde contre ce qu'il admet par ailleurs être rationnel et potentiellement bénéfique.

Pour étayer l'affirmation péremptoire selon laquelle la croissance serait "proche" d’être «tout pour tous», le journaliste cite un billet publié sur Substack en mars 2026 par Lant Pritchett, économiste retraité de la Banque mondiale. Dans cet article, Pritchett présente une version révisée et inédite d'un document intitulé "Economic growth is enough and only economic growth is enough" (italiques dans le titre originel). Or, un simple coup d'œil suffit à constater que ce document n'apporte que des preuves limitées à l'appui des propos de Burn-Murdoch. Le graphique 1 illustre parfaitement la courbe de saturation que l’on trouve typiquement dans les manuels : au-delà d'un certain seuil de PIB par tête, la croissance perd toute corrélation avec le bien-être. Ou, pour reprendre les termes complexes de l'article : "Les résultats montrent que l'élasticité tend à commencer à un niveau modéré, puis à augmenter avec le PIB par tête, atteignant un pic dans le deuxième quintile, à diminuer légèrement mais à rester élevée dans le troisième quintile, avant de chuter à un niveau bien inférieur pour le PIB par tête moyen du quatrième quintile, soit 27 010 dollars" (De grâce, si vous êtes un universitaire, épargnez ce genre de prose à vos lecteurs et lisez plutôt Economical Writing: Thirty-five rules for clear and persuasive prose de Deirdre McCloskey.) 

La propre courbe de Pritchett confirme ce que les économistes critiques de la croissance affirment depuis longtemps : les pays à haut revenu ont déjà satisfait l’essentiel des besoins qui comptent pour le bien-être, et augmenter leur PIB n’a qu’un impact minime sur le bien-être humain. "Vous préférerez peut-être une voiture rouge à une voiture bleue, mais si vous n’en possédez pas, sa couleur reste une hypothèse", écrit Pritchett. La décroissance est une proposition pour les pays qui possèdent déjà des voitures, des SUV, voire un deuxième SUV dans leur allée, avec tout ce que cela implique : publicité, assurances, réparations, autoroutes et parkings. Utiliser l’argument de la croissance des pays pauvres pour réfuter l’argument de la suffisance des pays à haut revenu est une erreur de catégorie, maintes fois réfutée (voir par exemple Hickel [2020]). L’objectif même de la stratégie de "contraction et de convergence" explorée par le Global Justice Project est de créer un espace écologique permettant de satisfaire les besoins dans les pays où la croissance sera réellement bénéfique. 

L'affirmation finale, celle selon laquelle le problème "auquel sont confrontés riches et pauvres […] est que nous n'en avons pas assez") est absurde. Pour les plus démunis, la contrainte majeure n'est pas la taille de l'économie mondiale, mais sa répartition et l'espace écologique qui leur est réservé (voir, par exemple, Unequal Uses of the Earth). Chaque symptôme énuméré par Burn-Murdoch (une société apeurée, méfiante, qui thésaurise et où règne le jeu à somme nulle) est un défaut de répartition maquillé en argument en faveur d'une croissance accrue. Presque tous les problèmes soulevés dans cette chronique (le blocage de la mobilité sociale, la stagnation des salaires médians, les transferts de rente intergénérationnels, l'érosion de la confiance, la prédominance du capital sous l'effet de l'IA) sont des problèmes de répartition, et non de croissance. 

Sur une planète finie, où sept des neuf limites planétaires sont franchies, on ne peut résoudre une crise de répartition par une simple poursuite de la croissance économique. Si l'affirmation n° 1 concernant le découplage est fausse (et je l'ai démontré), alors toute croissance supplémentaire dans les économies déjà riches est insoutenable, quels que soient les bienfaits sociaux escomptés. La peur du jeu à somme nulle n'est pas un argument contre la décroissance. Lu honnêtement, c'est sans doute l'argument le plus convaincant en faveur de la décroissance.

Conclusion

Pour chacune des cinq affirmations, le même schéma se répète : Burn-Murdoch s'appuie sur une source qui va dans son sens, en omet les réserves et présente son interprétation sélective comme un fait scientifique établi. Venant du responsable des données du Financial Times, c'est véritablement inquiétant. Ces tribunes à l’emporte-pièce, qui empilent une poignée de liens hypertextes en une affirmation péremptoire, frôlent dangereusement la désinformation. Ce qui m'inquiète, c'est que certains lecteurs les prennent pour argent comptant. Une chronique comme celle-ci se lit en quelques minutes, s'écrit en quelques heures, mais la confronter à la littérature scientifique prend plusieurs jours. Je suis conscient que c'est un combat perdu d'avance pour les scientifiques, qui seront toujours à court de temps. J'espère que cette réfutation aiguisera l'esprit critique des lecteurs et leur permettra de comprendre qu'une poignée de vieux articles et billets, accompagnés de ses propres chroniques, ne peuvent pas remettre en cause les conclusions bien documentées de tout un domaine. A tout bien considérer, il ne s'agit même pas d'une véritable attaque : c’est la piqûre d’un moustique sur le dos d’un éléphant. »

Timothée Parrique, « A response to the Financial Times: The shrinking arguments against degrowth », 5 juillet 2026. Traduit par Martin Anota


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