« Le pessimisme quant aux perspectives économiques de l'Europe est généralisé. Depuis la publication du rapport Draghi en 2024, les mises en garde alarmistes concernant l'avenir de l'Europe se sont multipliées. Pas un jour ne passe sans qu'un économiste de renom ne déclare que l'Europe risque de devenir une économie de second rang, dépassée par les États-Unis et la Chine. Les comparaisons entre l'Europe et les États-Unis abondent et l'Europe est presque toujours perçue comme perdante dans la compétition économique avec les États-Unis : la croissance de sa productivité est inférieure à celle des États-Unis ; sa compétitivité décline dangereusement ; son industrie est en train de disparaître ; les entreprises de haute technologie localisent leurs activités aux États-Unis ; le modèle social européen devient insoutenable. Tout cela engendre des réactions de panique en matière de politique économique. Les décideurs européens proposent une liste interminable d'initiatives pour faire face aux crises existentielles que connait l'Europe.
Alors que de nombreux économistes et décideurs publics redoublent de pessimisme, les marchés boursiers européens semblent relativement sereins face à la perspective d'une crise économique en Europe. Le graphique présente les indices boursiers américains et européens depuis le 1er janvier 2025, date postérieure à la publication du rapport Draghi et antérieure à l'entrée en fonction de Donald Trump. Les cours boursiers sont des variables prospectives. Ils reflètent les croyances des investisseurs quant aux bénéfices futurs des entreprises.
Les indices sont exprimés dans la même monnaie, le dollar. Autrement dit, nous nous demandons quelles sont les croyances des investisseurs internationaux gérant un portefeuille mondial en dollars concernant la rentabilité future des entreprises européennes par rapport à celle des entreprises américaines. Voici le résultat (le graphique) : le rendement cumulé (en dollars) des actions européennes s’élève à 37 % contre 31 % pour les actions américaines. Il apparaît donc que depuis 2025, ces investisseurs internationaux ont modifié leurs anticipations et sont devenus plus optimistes quant à la rentabilité future des entreprises européennes par rapport à celle des entreprises américaines. Ce constat contraste fortement avec le pessimisme croissant de nombreux économistes et décideurs publics.
Il faut noter que la surperformance de l'indice boursier européen tient en grande partie à l'appréciation de l'euro par rapport au dollar depuis le début de l’année 2025. Cette appréciation a atteint 16 %. Cela ne remet cependant pas en cause la conclusion générale selon laquelle, depuis 2025, les investisseurs sont devenus plus optimistes quant à l'Europe. Le taux de change est également une variable prospective reflétant les anticipations concernant les performances macroéconomiques relatives futures des pays. Les investisseurs semblent croire que ces performances macroéconomiques futures en Europe se sont améliorées relativement à celles des États-Unis depuis 2025.
Cela nous amène à la question de savoir pourquoi deux groupes, d’une part, celui des économistes et des décideurs publics et, d’autre part, celui des investisseurs ont des opinions si divergentes sur l'avenir économique de l'Europe. Pourquoi tant de pessimisme chez les premiers et tant d'optimisme chez les seconds ?
Une explication possible serait que les économistes et les décideurs publics sont mieux informés que les investisseurs sur les rouages de l'économie et donc sur les risques auxquels elle sera confrontée à l'avenir. Leur pessimisme actuel refléterait alors simplement une connaissance supérieure. Mais cette explication n’est pas très convaincante. Les informations sur lesquelles les économistes fondent leurs analyses pessimistes sont facilement disponibles et connues également des investisseurs. Ces derniers, pourtant, ne semblent pas s'en préoccuper.
Une autre explication est que les investisseurs sont souvent irrationnels, en proie à un optimisme excessif qui, après un certain temps, provoque un krach et un brusque retournement des anticipations. Je ne suis pas insensible à ce point de vue. L'histoire regorge d'épisodes de bulles spéculatives sur les marchés boursiers, c'est-à-dire de périodes d'euphorie alternant avec des phases de dépression. Nous connaissons peut-être aujourd'hui un tel épisode d'optimisme excessif qui, après un certain temps, entraînera un revirement spectaculaire de nos croyances.
Mais attendez, cela ne semble pas être la bonne interprétation de ce que nous observons aujourd’hui sur les marchés boursiers. L'euphorie des investisseurs semble plutôt se manifester aux États-Unis. Selon le discours des géants de l'IA, les nouvelles technologies de rupture liées à l’IA généreront des opportunités de profits infinis. Les merveilles sont en Amérique. Cette croyance a attiré des montants colossaux de capitaux vers les nouvelles technologies liées à l’IA, notamment les centres de données. S'il y a bien une « exubérance irrationnelle » aujourd’hui, elle semble plus marquée aux États-Unis qu'en Europe. Pourtant, ce sont les actions européennes qui ont progressé plus rapidement que les américaines, une fois converties dans la même devise.
Y aurait-il une troisième explication possible ? Les économistes et les décideurs publics, à l’instar des investisseurs, peuvent être influencés par des vagues d’optimisme ou de pessimisme. Le pessimisme dont font preuve aujourd’hui les économistes et les décideurs publics pourrait donc résulter moins d’une analyse rationnelle que de sentiments pessimistes qui influencent leur analyse.
Comment un tel pessimisme peut-il apparaître ? Il y a généralement des raisons objectives qui expliquent un tel pessimisme. Aujourd’hui, l’une d’elles est le retard de l’Europe dans les nouvelles industries de haute technologie, notamment en intelligence artificielle. C’est un fait incontestable. Mais ce fait a été amplifié par la conviction que l’IA engendrera d’incroyables prouesses économiques. Les géants de l’IA ont tout fait pour nous faire croire qu’il s’agit du développement technologique le plus important de l’histoire de l’humanité. Leur objectif principal était d’attirer des montants massifs de capitaux.
Bien qu’il ne fasse aucun doute que l'IA soit importante et fournisse des outils pour accroître la productivité, les affirmations des géants du secteur selon lesquelles l'intelligence artificielle surpassera bientôt l'intelligence humaine dans tous les domaines imaginables sont excessives. Il est tout simplement inconcevable qu'une technologie qui tire ses connaissances exclusivement sur des textes et des images trouvés sur Internet puisse surpasser l'intelligence humaine générale, laquelle repose non seulement sur ces sources, mais aussi sur l'observation du monde vivant et les interactions avec autrui.
L'idée que l'IA créera une superintelligence surpassant largement l'intelligence humaine est cependant aujourd'hui partagée par beaucoup, notamment par de nombreux économistes et décideurs publics. Le fait que l'Europe soit en retard dans le développement de l'IA est alors perçu comme une menace existentielle et contribue à expliquer leur pessimisme au sujet de l’Europe.
Lorsque les gens sont pessimistes, ils tendent à ignorer les signaux positifs. Les psychologues donnent à ce phénomène le nom de dissonance cognitive. C’est ce qui se passe aujourd'hui. Les économistes et les décideurs publics, influencés par des prédictions apocalyptiques pour l’avenir, négligent les domaines où l'Europe n'est pas en retard sur les États-Unis. Les exemples abondent : la transition énergétique, les nouvelles technologies vertes, les biosciences, l'industrie pharmaceutique, la santé. Certains de ces domaines sont aussi importants que l'intelligence artificielle, car ils auront un impact sur l'avenir de la planète. En matière de transition énergétique et de technologies vertes, l'Europe devance même les États-Unis. Pourtant, la dissonance cognitive fait en sorte qu'ils restent invisibles sur le radar des pessimistes.
Cela étant dit, l'Europe est confrontée à de sérieux problèmes, mais pas plus graves que ceux des États-Unis. La destruction de la démocratie américaine par Trump et ses tentatives d'anéantir les technologies vertes et la transition énergétique engendreront aux États-Unis des problèmes d'une ampleur au moins égale, voire supérieure, à ceux rencontrés en Europe. Il n'y a donc aucune raison d'être plus pessimiste à l’égard de l'avenir de l'Europe qu’à l’égard de celui de l'Amérique.
Les problèmes économiques européens sont bien réels et exigeront de nouvelles politiques pour stimuler la croissance économique et favoriser les innovations technologiques ayant un impact en Europe. Cela nécessitera davantage d'investissements publics, un renforcement du marché intérieur et une union des marchés des capitaux. Il n’est pas nécessaire d’aller beaucoup plus loin. »
Paul De Grauwe, « Economists are pessimistic about Europe; investors are optimistic. Why? », 31 août 2026. Traduit par Martin Anota
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