« Il y a vingt ans, nous étions tous deux aux côtés de Tony Blair et Gordon Brown, alors Premier ministre et chancelier de l'Échiquier du Royaume-Uni, à la Royal Society de Londres, pour le lancement du rapport Stern sur l'économie du changement climatique. Sa principale conclusion était qu’il coûtait bien moins cher de réduire les émissions de gaz à effet de serre que de vivre avec des émissions croissantes. Deux décennies de données supplémentaires n'ont fait que renforcer cette conclusion.
La baisse du coût de l'énergie renouvelable n'a pas ralenti les émissions
Depuis 2006, les technologies propres ont connu des progrès remarquables, notamment en matière de capacité des batteries, et une baisse spectaculaire du prix des énergies solaire et éolienne. L'Agence internationale de l'énergie indique que le nucléaire et les énergies renouvelables ont répond à 60 % de la hausse de la demande énergétique mondiale en 2025. L'énergie solaire et l'éolien terrestre constituent désormais les sources d'électricité les moins coûteuses dans de nombreuses régions du monde et les énergies renouvelables devraient dépasser la production d'électricité à partir du charbon en 2026. Parallèlement, les coûts du réchauffement climatique augmentent, affectant les conditions de vie et les moyens de subsistance sur chaque continent.
Pourtant, face à la demande énergétique croissante, la consommation d'énergies fossiles a continué de croître (le charbon connaît un certain retour en Asie), de même que les émissions de gaz à effet de serre. Les énergies fossiles fournissent encore environ 80 % de l'approvisionnement énergétique mondial, soutenues notamment par des subventions massives : le FMI estime les subventions explicites à 725 milliards de dollars par an et, si l'on inclut les subventions implicites (lorsque les taxes sur les énergies fossiles sont inférieures à leur coût pour la société), ce montant atteint 6 700 milliards de dollars par an.
Il en résulte une hausse continue des températures (et des phénomènes météorologiques extrêmes). L'objectif de limiter la hausse des températures moyennes mondiales à 1,5 degré Celsius par rapport à la moyenne préindustrielle ne sera pas atteint. Nous sommes déjà à 1,4 degré. En réalité, chaque nouveau rapport d'évaluation du GIEC est plus alarmant que le précédent. La température augmente plus vite que prévu, à raison de 0,3 degré Celsius par décennie, et les risques de dépasser des seuils critiques s'accroissent également, comme la déstabilisation des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique de l’Ouest ou l'effondrement du système forestier amazonien.
Ironiquement, nombre de responsables politiques, particulièrement préoccupés par les migrations, ignorent la possibilité que le changement climatique pousse un nombre encore plus grand de personnes désespérées à fuir des phénomènes météorologiques extrêmes, l’élévation du niveau des mers et des conditions qui détruisent leurs vies et leurs moyens de subsistance. Sur la liste de l'IRC recensant les pays les plus exposés aux risques humanitaires, les trois quarts parmi les 25 % de pays les plus vulnérables au changement climatique.
La politique continue de s’opposer à la science sur la question du changement climatique
Malgré les preuves croissantes du changement climatique et de ses conséquences, la science et la politique restent en tension. La physique nous apprend que nous ne pourrons stopper la hausse des températures et l'aggravation des effets du changement climatique qu’en stabilisant les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, autrement dit, en atteignant la neutralité carbone à l'échelle mondiale. Plus vite nous y parviendrons, plus la température à laquelle nous nous stabiliserons sera basse.
Cependant, l’action climatique se heurte à de nouveaux obstacles. L'administration américaine a relancé son offensive contre la science. Les pressions financières ont alimenté un mouvement de rejet face aux coûts perçus de l'action climatique en Occident, même lorsque cette action représente un investissement judicieux permettant d’économiser des ressources à moyen terme. Les progrès de la Chine en matière d'électrification et sa domination sur l'approvisionnement en minéraux critiques compliquent davantage la transition vers la neutralité carbone. Alors que les conclusions scientifiques sont sans équivoque, que les choix politiques font débat et que les perspectives technologiques sont plus encourageantes, ces deux dernières décennies offrent de précieuses leçons aux deux prochaines. Il est vital de tirer ces enseignements.
Cinq leçons tirées des deux dernières décennies
Premièrement, il y a vingt ans, investir dans l'adaptation et la résilience semblait revenir à renoncer à l'atténuation. Mais avec l’aggravation des risques, l'adaptation est devenue impérative. Elle ne doit plus être le parent pauvre de l’action climatique. Selon la Commission mondiale sur l'adaptation, chaque dollar investi dans l'adaptation peut générer jusqu'à 10 dollars de bénéfices économiques nets.
Deuxièmement, la sécurité énergétique est devenue plus urgente. Les goulets d’étranglement stratégiques, des gazoducs russes au détroit d'Ormuz, occupent une place croissante dans les enjeux géopolitiques. L’instrumentalisation géopolitique des énergies fossiles constitue à long terme une puissante raison pour décarboner les économies.
Troisièmement, les avancées technologiques remarquables de la Chine pourraient et devraient constituer un atout majeur pour la transition vers une croissance peu carbonée, mais sa domination industrielle dans ces technologies entraîner de réels problèmes, car la concentration des capacités industrielles peut engendrer des dépendances, fragiliser les chaînes d'approvisionnement et réduire la concurrence. Développer rapidement des capacités de production de technologies bas carbone telles que les panneaux solaires et les batteries, dans d’autres régions du monde devrait être une priorité mondiale. Les politiques commerciales et industrielles joueront un rôle crucial à cet égard.
Quatrièmement, pour les pays européens, qui ne bénéficient pas de l'indépendance énergétique dont jouissent les États-Unis, il est devenu impératif de renforcer l’interconnexion des systèmes énergétiques transfrontaliers et d’abandonner plus rapidement les énergies fossiles. Mario Draghi a montré que cette interconnexion est également essentielle à leur compétitivité sur les marchés mondiaux.
Cinquièmement, l'IA n'était qu'une idée en germe il y a vingt ans. Aujourd'hui, bien qu'elle soit une source de demande énergétique de plus en plus importante, elle promet des réseaux plus efficaces, des villes au fonctionnement plus performant, une meilleure surveillance des émissions, la découverte de nouveaux matériaux et de meilleures prévisions climatiques pour faciliter l'adaptation. Au cours des années 2030, l'IA peut rendre cette transition plus rapide, plus intelligente et moins coûteuse.
Le contexte politique de 2026 est très différent de celui de 2006, et les deux prochaines décennies seront tumultueuses. Comme l'ont écrit Jason Bordoff et Meghan O'Sullivan, "la transition vers une économie mondiale décarbonée exigera un niveau de coopération internationale sans précédent, mais provoquera également des conflits et elle fera en définitive des gagnants et des perdants".
Les difficultés politiques ne peuvent justifier l’abandon de la rigueur, de l’idéalisme et de l’imagination qui ont marqué la période précédente ; nous en avons au contraire davantage besoin. Dans un monde interconnecté mais fragmenté, et en l’absence d’un leadership capable de fédérer, les pays qui souhaitent agir devraient soutenir plus résolument l’action internationale et constituer de nouvelles coalitions de pays déterminés à agir, par exemple pour renforcer le soutien des institutions financières internationales aux investissements indispensables et mettre en place des chaînes d’approvisionnement fiables pour le traitement des minéraux critiques.
L’action climatique peut impulser une nouvelle dynamique de croissance. C’est là l’idée essentielle du rapport Stern qu’il convient de raviver. La croissance verte n’est pas une contradiction dans les termes. C’est une nécessité. »
David Miliband & Nicolas Stern, « The Stern Review on climate change, 20 years on », 3 novembre 2026. Traduit par Martin Anota
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