lundi 16 octobre 2023

Phelps et Fitoussi

« J'ai rencontré pour la première fois Jean-Paul Fitoussi en 1984. Nous sommes devenus de bons amis au cours de mon année en tant que chercheur invité en 1985-86 à l’Institut universitaire européen de Fiesole et nous sommes restés des amis très proches par la suite. Lui et moi étions différents : j'étais un Américain issu d'une banlieue de New York et d'Amherst College et qui avais fait carrière dans le monde universitaire américain et Jean-Paul était un Tunisien issu de La Goulette, qui est passé par l'Université de Strasbourg et qui a fait carrière à Sciences-Po. Peut-être que ce sont nos différences de parcours qui nous ont rendus intéressants l’un pour l’autre.

Nos interactions à Fiesole et à Paris ont conduit à notre première collaboration avec notre article "Causes of the 1980s slump in Europe", publié dans le numéro d’automne 1986 de la revue Brookings. En tant que théoricien de l’économie fermée, je n’étais pas au fait des récents travaux sur les effets des changements dans les politiques économiques d’un pays visant à stimuler l’emploi domestique sur les niveaux d’emploi dans d’autres pays (ce n’était pas mon domaine). Mais j’avais entendu un ou deux économistes citer le vieil adage : "Une marée montante soulève tous les bateaux".

Jean-Paul en était venu à croire qu’un changement de politique aux États-Unis qui augmente le taux d’intérêt réel mondial déprime la demande globale en Europe. J’en étais venu à croire qu’une hausse du taux d’intérêt réel mondial déprime l’offre globale en Europe, les entreprises réagissant en augmentant les marges sur les "marchés de clientèle".

Ainsi, Jean-Paul et moi (lui préoccupé par la "désinflation rapide accompagnée d’une hausse continue du chômage" en Europe, moi soucieux de savoir si cette nouvelle théorie résisterait à l’épreuve des faits) avons commencé une vaste enquête sur les causes de la crise européenne. Nous voulions comprendre "pourquoi les capacités de production n’ont pas été suffisamment rentables pour être exploitées et accrues". Notre travail commun a été publié par Basil Blackwell dans le livre The Slump in Europe: Reconstructing Open Economy Theory publié en 1988. "Avec ce livre", avions-nous écrit dans la préface, "nous présentons une nouvelle explication de la crise en Europe, fondée sur les caractéristiques centrales des années 1980".

Le livre commençait par relever des erreurs ou des faiblesses dans les explications dominantes de cette crise : "une explication populaire, […] qui fait appel à l’économie keynésienne, met en avant l’austérité budgétaire en Europe : la contraction des services publics et des dépenses d’investissement public, et le maintien des taux d’imposition à leur niveau élevé d’avant-crise. […] Mais cette hypothèse oublie certains mécanismes compensateurs : […] dans la théorie keynésienne, une réduction des dépenses publiques ou une augmentation des taux d’imposition (que ce soit dans une économie ouverte avec un taux de change flottant librement ou dans une hypothétique économie fermée) […] ne réduit […] l’emploi que dans la mesure où elle diminue le taux d’intérêt, (ce qui) ralentit la vitesse de circulation de la monnaie. Cependant, il n’y a aucune preuve de l’un ou l’autre. Les taux d’intérêt et (la) vélocité de la monnaie ont été élevés ces dernières années".

Je trouve que ces remarques, qui ont peut-être été écrites par Jean-Paul, sont très bonnes. L’idée était qu’une récession keynésienne résulte généralement d’un déplacement vers le bas de la courbe IS, qui déplace l’économie vers le bas de la courbe LM  et cela se manifesterait par une réduction des taux d’intérêt. Mais une telle baisse des taux d’intérêt n’a pas eu lieu. Nous n’avons pas observé de baisse des taux d’intérêt en Europe dans les années 1980.

L’introduction du livre soulignait un autre point : "la même théorie dit également que les pays connaissant la plus grande austérité budgétaire devraient souffrir le plus. Mais l’Italie, qui avait le moins connu d’austérité budgétaire, n’est pas épargnée par la crise".

Une grande partie de la contribution de notre livre a été de souligner l'importance pour l'économie nationale du taux d'intérêt réel, qui est largement déterminé dans le reste du monde. La "récession" en Europe, affirme le livre, découlait dans une large mesure des forces qui avaient fait monter les taux d’intérêt réels. […]

Ma contribution à notre livre a été principalement de montrer qu'une évolution quelque part dans le reste du monde provoquant une hausse des taux d'intérêt réels sur les marchés financiers à travers le monde incite les entreprises sur les marchés de clientèle à relever leurs marges et à réduire leurs effectifs salariés, ce qui augmente le taux de chômage du pays jusqu'à ce que ce taux atteigne sa trajectoire d'équilibre. On aurait également pu affirmer que la hausse des taux d'intérêt réels mondiaux à des niveaux extraordinairement élevés avait fait baisser à la fois les cours des actions sur les marchés boursiers utilisés par les entreprises pour évaluer les nouveaux projets d'investissement et les valorisations que les entreprises donnent aux nouveaux projets en général, réduisant ainsi encore davantage le nombre d’emplois disponibles dans la période courante et les perspectives des nouvelles créations d’emplois dans un avenir proche.

Il n’est pas étonnant, je dois le remarquer, que les taux de chômage plutôt bas cette année dans mon pays, les Etats-Unis, se soient accompagnés de taux d’intérêt réels extraordinairement bas.

La campagne pour les subventions aux bas salaires

Peu après mon année à l'IUE de Fiesole, j'ai été invité par Jean-Paul à travailler à l'OFCE en tant que consultant de 1990 à 1993 (et plus tard en tant que chercheur invité de 2000 à 2013). C'était une période difficile. Depuis les années 1970, un fossé s’était creusé entre les salaires des travailleurs à bas salaires et ceux de la classe moyenne, sans doute en raison notamment des ralentissements économiques qui avaient commencé en Europe dans les années 1970 et aux États-Unis au début des années 1980. Cette préoccupation a conduit certains, notamment David Hammermesh en 1978 dans le cas américain et Richard Jackman et Richard Layard en 1986 dans le cas britannique, à proposer des remèdes à la situation. A Theory of Justice (1971) de John Rawls a également alimenté l'intérêt pour la question de la manière dont les sociétés traitent les travailleurs pauvres. 

Il n’était donc pas surprenant que la politique publique à l’égard des travailleurs à bas salaires constituait un thème récurrent des nombreuses discussions que Jean-Paul et moi avons eues dans les années 1990. J’ai présenté mes premières réflexions sur le sujet les 19 et 20 octobre 1990 dans un article intitulé "Agenda for economic justice to the working poor" présenté lors d’un colloque du Jerome Levy Institute du Bard College. Puis, travaillant à l'OFCE au cours de l'été 1996 et complétant mes travaux à l'automne, j'ai publié le livre Rewarding Work: How to Restore Participation and Self-Support to Free Enterprise chez Harvard en 1997. Bien que le livre n'ait pas de co-auteur, le soutien moral et intellectuel que Jean-Paul m'a apporté dans ce projet a été important. 

Il semble que Jean-Paul se soit davantage impliqué dans cette cause. Certains responsables de l'OCDE, apprenant que je devais y travailler à l'été 2000, m'ont invité à prononcer le discours d'ouverture sur l'idée de subventions publiques aux emplois à bas salaires que j’avais évoquée dans Rewarding Work. Même si Jean-Paul ne s'est jamais attribué le mérite de cette invitation, je suis sûr qu'il en était à l’origine.

La controverse à propos de "l'austérité budgétaire"

[…] Au cours des dernières décennies, l’économiste hétérodoxe grec Yanis Varoufakis, sur Project Syndicate, a appelé le gouvernement grec à creuser d'importants déficits budgétaires (pour un avenir indéfini), convaincu que de tels déficits, en alimentant la demande des consommateurs ou en finançant une hausse des dépenses publiques, entraînerait une hausse des salaires et de l’emploi pour la population grecque.

Je me suis opposé à la proposition de Varoufakis, en estimant que l’accumulation de dette publique qui en résulterait […] détournerait des ressources vers la consommation au détriment de l’accumulation de capital, ce qui entraînerait une perte nette croissante de bien-être économique annuel. Si les gens avaient préféré consommer davantage au prix d’une moindre épargne, ils l’auraient fait ! Il y avait de meilleures politiques économiques que celle-ci.

Après tout, c’était l’un des thèmes de mon premier livre, Fiscal Neutrality of Economic Growth, publié par McGraw-Hill en 1965. Selon la théorie que j’y développais, l’injection de dette publique, en créant de la richesse, crée un écart entre le stock de richesse et le stock de capital. (David Ricardo et Franco Modigliani s’étaient tous deux opposés à une dette publique soutenue.) 

J’en suis venu à penser que Jean-Paul avait peut-être une position différente de la mienne — qu’il ait ou non partagé cette position lorsque nous écrivions l’introduction de notre livre The Slump in Europe. (Il m’avait semblé soutenir un article d’un autre auteur qui exprimait un profond désaccord avec la position que j’avais adoptée concernant le financement des dépenses publiques par la dette.)

Je vois maintenant qu'en général il y a plus à dire sur cette question : lorsqu’une évolution temporaire menace d’entraîner une perte temporaire d’emplois et de revenu, les économistes s’accordent largement à l’idée que le gouvernement devrait augmenter les dépenses publiques ou réduire les impôts malgré des déficits budgétaires pour un certain temps, pour une durée indéterminée. (Je reconnais qu’un assouplissement monétaire ne suffit pas.)

De ce point de vue, certains d’entre nous auraient été plus favorables à la réduction d’impôt proposée par Varoufakis s’il y avait eu des raisons amenant à anticiper (ou à espérer) que le problème disparaîtrait à un certain moment dans un avenir prévisible. Ce qui a rebuté certains d’entre nous, c’est que nous n’anticipions pas qu’une telle mesure, si elle était mise en œuvre, prenne fin dans un avenir proche. Et c’est peut-être justement parce que Jean-Paul et quelques autres anticipaient l’inverse qu’ils ont approuvé l’idée.

Une autre divergence d’opinions

J’ai affirmé, dans mon livre Mass Flourishing publié en 2013, que la bonne économie est le genre d’économie qui offre une vie bonne. Ici, Jean-Paul et moi pouvions être en désaccord. Comme vous le savez peut-être, de nombreux économistes, notamment Jean-Paul, sont les partisans d’un concept désormais connu sous le nom de qualité de vie. Par une vie de haute "qualité", ils entendent principalement un niveau élevé de consommation et de loisirs. Pendant plusieurs années, ils ont mis l’accent sur plusieurs biens publics : un air pur, une alimentation saine et des rues sûres ; également des équipements collectifs tels que les parcs municipaux et les stades sportifs. (Cela pourrait être considéré comme une version enrichie de l’idéal européen, qui remonte à la Rome antique.)

Bien sûr, j’apprécie moi aussi ces services et commodités – et je ne contesterais pas leur fourniture par l’État. Mais ce n’est pas là l’essence même du concept philosophique de "vie bonne". (Aristote, fondateur de ce concept, a plaisanté en disant que nous avons besoin de ces services publics pour recharger nos batteries pour le travail du lendemain.)

Le philosophe-économiste Amartya Sen, un autre ami cher, souligne que toute cette consommation laisse de côté quelque chose : le besoin qu’ont les gens de "faire des choses". Le concept de désirs humains s’en trouve élargi, pourtant cela ne me semble pas aller assez loin. Les gens aspirent à davantage qu’à être enfermés dans un programme de travail dans lequel ils n’ont aucune autonomie.

Pour mener une vie bonne, les gens doivent disposer d’une capacité d’action. Que veulent-ils faire exactement avec cette "action" ? Comme l’ont dit certains philosophes, les gens apprécient d’avoir un certain espace pour s’exprimer, d’avoir la possibilité d’exprimer leurs pensées ou de montrer leurs talents.

Comme d’autres l’ont dit, les gens apprécient d’atteindre des objectifs, grâce à leurs propres efforts et à leur perspicacité. J'ai déjà utilisé le mot "prospérer" (du latin prospere, signifiant "comme espéré" ou "selon les attentes") pour désigner l'expérience de réussir dans un travail : la gratification d'un artisan de voir sa maîtrise durement acquise se traduire par de meilleures conditions de travail, la satisfaction d'un marchand de voir "ses navires arriver", ou le sentiment de reconnaissance d'un érudit après avoir reçu un diplôme honorifique.

Les gens valorisent aussi l’expérience d’une croissance personnelle qui peut venir du travail et d'une carrière professionnelle. Pour d’autres, j’utilise le mot "épanouissement" pour désigner la satisfaction d’un voyage vers l’inconnu, la fascination de l’incertitude et l’excitation d’"agir sur le monde" (Je noterai au passage qu’atteindre des objectifs, prospérer et s’épanouir renvoient tous à des récompenses d’ordre expérientiel — et non simplement aux revenus monétaires associés à ces expériences.)

Quelle sorte d'économie pourrait offrir cette vie bonne ? L'histoire suggère que ce serait une économie pleine de gens attentifs aux opportunités inexploitées, à la recherche de meilleures façons de faire les choses et expérimentant de nouvelles choses de leur propre initiative. Mieux encore, ce serait une économie pleine de personnes innovantes, des personnes exerçant leur créativité, des personnes imaginant de nouvelles choses et des personnes transformant de nouveaux concepts en produits et méthodes commerciaux, et les diffusant dans la société.

Au cours d’une carrière pendant laquelle Jean-Paul a prononcé d’innombrables discours publics et publié d’innombrables commentaires et essais, il serait étonnant qu’il n’y ait rien dans son immense production avec lequel je serais en désaccord (ou avec lequel d’autres seraient en désaccord), mais lui et moi n’avons jamais laissé une divergence d’opinion nous déranger. Je ne sais pas si Jean-Paul a changé d'avis à ce sujet ou, plus largement, ce qu’il pensait des idées que j’ai avancées dans Mass Flourishing, mais je sais sans aucun doute que Jean-Paul et moi avons toujours été des amis très proches pendant près de quarante ans. »

Edmund S. Phelps, « Jean-Paul and I: Collaborations and some differences 1984-2022 », in OFCE, Revue de l’OFCE, 2023. Traduit par Martin Anota

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