« Depuis des décennies, un principe fondamental de l'économie politique est que les marchés concurrentiels et la gouvernance démocratique se renforcent mutuellement. La concurrence disperse le pouvoir économique, empêchant toute entité d'exercer une influence excessive sur les décisions politiques. Réciproquement, la démocratie fournit les fondements institutionnels qui permettent à la concurrence de fleurir. Mais que se passe-t-il lorsque la concurrence sur le marché diminue ?
Mes nouveaux travaux avancent des éléments empiriques suggérant que le déclin de la concurrence sur les marchés observé depuis les années 1990 contribue significativement au recul démocratique que l’on observe à l’échelle mondiale. À partir de données provenant de 80 pays et couvrant trois décennies (1990-2019), je constate que la concentration du pouvoir de marché entre les mains de quelques grandes entreprises entraîne une concentration du pouvoir politique qui fragilise les institutions démocratiques. Des estimations contrefactuelles suggèrent qu'environ un quart du récent recul démocratique mondial peut être attribué à la hausse du pouvoir de marché des entreprises.
Deux tendances parallèles : hausse des marges et recul de la démocratie
Deux tendances récentes se dégagent du paysage économique et politique mondial. Premièrement, de nombreuses études ont mis en évidence une augmentation régulière du pouvoir de marché des entreprises. À partir de données financières portant sur plus de 57 000 sociétés cotées en Bourse, j’ai mesuré le pouvoir de marché à l’échelle de l’économie grâce à ce que les économistes appellent la "marge agrégée" (aggregate markup) : l’écart moyen entre les prix des entreprises et leurs coûts de production. Cette mesure rend compte de la concentration du pouvoir de marché au sein d’une économie. Comme le montre le graphique, les marges agrégées ont considérablement augmenté dans le monde entier depuis la fin des années 1980, en particulier dans les économies avancées.
Deuxièmement, des organisations comme le projet Varieties of Democracy (V-Dem) ont méticuleusement suivi le déclin de la qualité démocratique, mesurée notamment par la solidité des libertés électorales et libérales. L'indice de démocratie électorale de V-Dem montre que la démocratie mondiale est en recul depuis le début des années 2000, annulant près de la moitié des progrès accomplis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Surtout, la hausse du pouvoir de marché a précédé le recul démocratique mesuré, ce qui soulève une question cruciale : ce décalage temporel est-il une simple coïncidence ou les deux tendances sont-elles liées ?
Les graphiques illustrent l'évolution du pouvoir de marché et le recul démocratique à l'échelle mondiale, ainsi que dans les pays en développement et dans les pays développés. Les graphiques supérieurs présentent l'évolution des marges agrégées ; en moyenne, le pouvoir de marché a augmenté d'environ 50 %. Les graphiques inférieurs montrent l'évolution temporelle des scores de démocratie, les valeurs négatives indiquant un recul démocratique. Dans chaque graphique, le trait épais représente le groupe mis en évidence, tandis que les traits plus fins représentent les autres groupes à titre de comparaison.
Identifier un lien causal
Il n’est pas facile d’établir un lien de causalité. La causalité pourrait aller dans les deux sens. Le pouvoir de marché mine-t-il la démocratie ou l'affaiblissement des institutions démocratiques favorise-t-il l'émergence d'entreprises puissantes ? Bien que les deux hypothèses soient plausibles, mes travaux portent sur la causalité allant dans le premier sens, car la hausse du pouvoir de marché des entreprises a clairement débuté avant le recul démocratique.
Pour identifier ce mécanisme, j'ai utilisé une approche par variables instrumentales granulaires. L'idée est simple : le pouvoir de marché reflète à la fois des facteurs systémiques (tels que les tendances macroéconomiques, les changements technologiques, voire les conditions politiques et les choix réglementaires) et des événements aléatoires propres aux entreprises. Dans la mesure où les grandes entreprises représentent une part disproportionnée de l'activité économique, les chocs non anticipés qui les affectent (tels que des perturbations opérationnelles, les innovations de produits ou les problèmes d'approvisionnement) entraînent des variations mesurables de la concentration globale du pouvoir de marché.
Ces chocs au niveau des entreprises servent d'instrument. Ils sont indépendants des conditions politiques (car ils sont aléatoires), mais ils affectent directement le pouvoir de marché au niveau agrégé. Si le pouvoir de marché nuit réellement à la démocratie, alors les variations aléatoires de ce pouvoir devraient prédire les variations ultérieures des scores démocratiques.
Les résultats empiriques confirment nettement cette hypothèse. Les chocs aléatoires qui accroissent le pouvoir de marché entraînent une érosion démocratique statistiquement significative. L’ampleur de cet effet est loin d’être négligeable. […] Aux États-Unis, par exemple, près de 42 % de l'érosion démocratique depuis 1995 peut être attribuée à la croissance du pouvoir de marché des entreprises. Sans cette augmentation du pouvoir de marché, la démocratie américaine aurait bien moins décliné fortement ; le déclin aurait été deux fois moindre. Autrement dit, la hausse du pouvoir de marché a ramené la qualité de la démocratie américaine à des niveaux comparables à ceux observés dans les années 1970. […]
Ce sont les plus grandes entreprises qui comptent
Lorsque je décompose les sources de la hausse des marges agrégées, il apparaît que les plus grandes entreprises (celles qui figurent parmi les 5 % au chiffre d’affaires le plus élevé) sont presque entièrement responsables de l'impact total de la concentration économique sur le recul démocratique. Une hausse des marges de l’ensemble des entreprises n'a aucun impact décelable sur la démocratie. C'est la concentration du pouvoir économique au sommet qui se traduit en pouvoir politique.
Pourquoi ? Parce que ces très grandes entreprises ont à la fois les moyens et l’incitation pour s'engager dans le champ politique. Leurs vastes ressources financières leur en donnent la capacité et leur position dominante dans leur marché les incite à influencer les politiques et les réglementations afin de protéger leurs rentes.
Une analyse des données relatives au lobbying obtenues au niveau des entreprises aux États-Unis confirme ce mécanisme. Les entreprises avec les marges les plus élevées dépensent davantage dans le lobbying et cette relation est principalement déterminée par la taille de l'entreprise : des marges plus élevées se traduisent par des parts de marché et des revenus plus importants qui, à leur tour, donnent plus de ressources pour s’engager dans le champ politique. Pour ces entreprises géantes, les dépenses de lobbying ne représentent qu'une infime partie de leurs revenus, un faible prix à payer pour conserver leur influence politique. Il y a cependant d'autres canaux d'influence, que les données disponibles peuvent difficilement capturer.
Comment le pouvoir du marché érode la démocratie : les mécanismes
Les grandes entreprises cherchent à acheter de l’influence politique, mais est-ce tout ce qu'elles achètent ? Mon analyse montre que cette influence politique se fait au prix d'une érosion des institutions démocratiques fondamentales.
Les mécanismes les plus directs sont la corruption accrue et la dégradation de l'intégrité des élections. Le pouvoir de marché est significativement corrélé avec une baisse de la qualité des élections et avec une hausse de la fraude électorale et des pots-de-vin. De plus, il exacerbe la corruption au sein des branches exécutive, législative et réglementaire de l'État.
Un autre canal clé est le contrôle des médias. J'observe une forte corrélation positive entre, d’une part, le pouvoir de marché des entreprises et, d’autre part, les biais et la censure des médias. Cela peut passer par la propriété directe des médias ou par les pressions exercées par les grands annonceurs sur les médias pour les inciter à s’autocensurer. Lorsque de puissantes entreprises peuvent façonner l'information que reçoivent les citoyens, cela réduit leur capacité à demander des comptes à leurs gouvernants.
En effet, l'analyse montre que le pouvoir de marché diminue la responsabilité (accountability) politique, c'est-à-dire la capacité des citoyens à sanctionner leurs dirigeants. En revanche, je ne décèle aucun effet significatif sur l'Etat de droit ni sur la capacité de l'État (comme son efficacité dans la fourniture de services publics et le maintien de la stabilité budgétaire). Cela suggère que les entreprises puissantes ne cherchent pas nécessairement à détruire l'État lui-même, mais plutôt à manipuler ses leviers à leur propre bénéfice.
Enfin, j'ai examiné si les inégalités de revenus constituent un médiateur clé entre la concentration économique et le recul démocratique. Bien que théoriquement plausible, cette hypothèse n'est pas étayée par les données empiriques. Le principal dommage ne résulte pas du creusement des écarts de revenus, mais de l'érosion institutionnelle causée directement par la corruption et l'influence politique. […]
Les implications pour la politique et la recherche
Les grandes entreprises agissent dans leur intérêt économique. En tant qu'entités dont l’objectif est de maximiser leurs profits, elles cherchent naturellement à protéger et étendre les conditions leur permettant de dominer leur marché. Ce comportement n’est pas surprenant en soi. Cependant, lorsque le pouvoir de marché s'enracine, ces incitations débordent dans la sphère politique.
Les conclusions de cette étude ont d’importantes implications pour notre compréhension des liens entre marchés et gouvernance. Les constats empiriques suggèrent qu’il faut élargir le débat autour des politiques antitrust et de la concurrence au-delà de sa focale économique traditionnelle.
Alors que le bien-être des consommateurs et l'innovation demeurent des considérations essentielles, cette étude indique que la concentration des marchés peut avoir de profondes conséquences politiques et civiques. Par conséquent, les politiques visant à promouvoir la concurrence peuvent servir un double objectif : elles ne sont pas seulement des outils pour favoriser le dynamisme des marchés et l’équité entre les entreprises, mais peuvent également être comprises comme des investissements dans la résilience institutionnelle. »
Seda Basihos, « How rising corporate market power undermines democracy », ProMarket, 5 janvier 2026. Traduit par Martin Anota
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