« Alors que certains qualifient de "G-Zéro" le monde actuel, dépourvu de puissance directrice, il serait plus approprié de parler d'un monde "G-moins-deux" (G-Negative-Two). Au lieu de fournir des biens publics mondiaux, la Chine et les États-Unis infligent des coûts économiques mondiaux et ils le font d’une telle façon que ces coûts se renforcent mutuellement.
D'une certaine façon, le mercantilisme chinois a engendré le protectionnisme américain. L’obsession de Trump pour les droits de douane tient à sa conviction, attisée par la rage, que les excédents commerciaux étrangers ont nui à l’économie américaine et notamment à son industrie manufacturière. Dans cette vision du monde, la Chine, avec ses excédents commerciaux régulièrement massifs, était le provocateur en chef, même si en pratique d’autres pays ont été ciblés.
Les droits de douane imposés par Trump lors du "Jour de la Libération" (Liberation Day) d’avril dernier et les revirements chaotiques qui ont suivi ont fait des États-Unis l’une des économies les plus protectionnistes au monde. En moyenne, les droits de douane sur les exportations de biens à destination du premier marché mondial ont bondi en passant d’un peu plus de 2 % à 17 %, soit une multiplication par huit. Non seulement l’accès aux marchés américains a été restreint, mais il est aussi devenu beaucoup plus incertain, car les droits de douane sont devenus un instrument pour satisfaire les lubies erratiques du président et servir des intérêts privés.
Dans les recours en justice contestant la justification par Trump de ces énormes droits de douane, la Cour suprême des États-Unis a indiqué qu'elle ne remettrait pas en cause le pouvoir exécutif de déterminer ce qui constitue une menace pour la sécurité nationale. Qu'importe que ce même pouvoir ait été (implicitement) invoqué pour cibler le Brésil pour des raisons ouvertement politiques et pour punir l'Inde d'avoir contredit les affirmations de Trump selon lesquelles il aurait cherché à négocier la paix lors des accrochages frontaliers avec le Pakistan en mai. C’est précisément le rôle de la Cour de limiter un tel exercice arbitraire et absurde du pouvoir présidentiel. Mais même si elle statue contre Trump, il aura d'autres moyens de poursuivre ce même programme protectionniste et les partenaires commerciaux des États-Unis continueront d'évoluer dans un brouillard d'incertitude.
Certes, l'impact direct des droits de douane imposés par Trump sur les autres pays a été masqué par d'autres développements de l'économie américaine, notamment le boom de l'IA, qui a soutenu la demande et les importations. Mais il y a aussi eu des effets indirects, dont le principal est le mercantilisme chinois.
Bien sûr, le mercantilisme est gravé dans l'ADN économique de la Chine depuis des siècles. Le Financial Times a récemment rapporté que la Chine rend le commerce impossible car "il n’y a rien qu’elle souhaite importer, rien qu'elle ne soit convaincue de pouvoir fabriquer mieux et à moindre coût". Cela fait écho aux événements de 1793, lorsque l'émissaire de la Grande-Bretagne impériale, Lord Macartney, s'était rendu en Chine pour persuader l'empereur Qianlong d'ouvrir le marché chinois aux produits britanniques. En réponse, l'empereur se vanta :
"Notre Empire Céleste possède toute chose en abondance et ne manque d'aucun produit à l'intérieur de ses frontières. Il n'est donc pas nécessaire d'importer les produits manufacturés de barbares étrangers en échange de nos propres productions. Mais comme le thé, la soie et la porcelaine que produit l'Empire Céleste sont des nécessités absolues pour les nations européennes et pour vous-mêmes, nous avons permis, en signe de faveur, que des entreprises (hongs) étrangères s'établissent à Canton, afin que vos désirs soient satisfaits et que votre pays puisse ainsi bénéficier de notre bienveillance."
Non seulement on retrouve la même attitude aujourd'hui, mais le mercantilisme chinois a été exacerbé par les droits de douane de Trump. Avec un accès réduit aux marchés américains et un modèle de croissance toujours aussi dépendant des exportations, la machine économique chinoise s’est tournée vers la conquête d'autres marchés, notamment en Asie du Sud-Est. La nécessité économique immédiate a amplifié une tendance profondément ancrée.
Comme Shoumitro Chatterjee et moi-même l'avons montré, les exportations chinoises de biens à faible valeur ajoutée vers les pays en développement ont fortement augmenté, compromettant la compétitivité des industries domestiques de ces pays. Malgré la hausse des salaires, la Chine représente toujours une part importante des exportations mondiales, y compris dans des secteurs où elle aurait dû céder de la place aux pays plus pauvres. En outre, il apparaît de plus en plus clairement que les exportations chinoises ne sont pas le fruit d'un avantage naturel ; elles sont plutôt soutenues par sa politique de change. Comme l'ont souligné Brad Setser du Council on Foreign Relations et d'autres experts, le renminbi est sous-évalué d'environ 20 %.
Ainsi, tandis que les droits de douane de Trump exacerbent le mercantilisme chinois, les pays en développement optent pour une nouvelle vague de protectionnisme pour préserver leurs industries domestiques de l’assaut chinois. Le Mexique, par exemple, vient d'imposer des droits de douane sur les produits en provenance de Chine et d'Inde. D'autres pays cherchent à se protéger de la Chine, mais il est difficile de cibler un seul pays dans un monde où les chaînes d'approvisionnement sont internationalisées. Inévitablement, le protectionnisme deviendra un phénomène plus général.
Qu’est-ce que cela nous apprend pour l’avenir à court terme ? Dans une étude récente, Dev Patel, Justin Sandefur et moi-même avons constaté que la convergence fulgurante des pays en développement vers les niveaux de vie occidentaux s'est enrayée au cours de la dernière décennie. Le ralentissement de la croissance dans les pays en développement a coïncidé avec le renversement de la mondialisation. Les exportations de produits manufacturés à faible valeur ajoutée, notamment celles de textiles, de vêtements et de meubles, sont le moteur du développement. Si ce moteur s'arrête, les populations les plus pauvres des régions les plus pauvres dans le monde en seront les premières victimes et la responsabilité en incombera aux deux hégémons mondiaux.
Les États-Unis et la Chine ont plus en commun qu'ils ne veulent bien le croire. Tous deux détournent l'économie mondiale et limitent les opportunités commerciales pour tous les autres pays. »
Arvind Subramanian, « Rogue hegemons are sabotaging the global economy », 23 décembre 2025. Traduit par Martin Anota
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