dimanche 4 janvier 2026

Capture de Maduro : les précédents historiques

« Maintenant que les États-Unis ont exfiltré Nicolás Maduro du Venezuela, il peut être utile d’examiner quatre précédents. Aucun événement actuel n'est identique à un épisode du passé. Mais en nous remémorant l'histoire, nous pouvons discerner des aspects du présent qui, autrement, seraient occultés par la propagande ou l'émotion.

1. L'intervention américaine en Amérique latine. Durant toute la guerre froide, et même bien avant, les États-Unis sont intervenus dans les pays d’Amérique centrale et du Sud, revendiquant un droit implicite à choisir leurs dirigeants. Ces interventions visaient parfois à renverser le résultat des élections, en remplaçant le dirigeant ou le gouvernement élu par des personnes soutenues par Washington.

Durant la guerre froide, ces opérations étaient dissimulées sous un voile de propagande pro-démocratie, l'idée étant, d’une part, que tout ce que faisaient les États-Unis visait forcément à stopper le communisme et, d’autre part, que le communisme était antidémocratique.

Cette fois-ci, il n'est plus question de prétendre que la démocratie est l'objectif. Nicolás Maduro et ses alliés ont volé l'élection vénézuélienne de 2024, mais ce crime bien réel n'est pas ce que l’entourage de Trump cherche à punir : les trumpistes préfèrent le concept, pour l’essentiel fictif, de "narco-terrorisme". Le Venezuela a un président légitimement élu : Edmundo González. Rien ne suggère qu'il figure dans les plans de Trump. Ce dernier qualifie la courageuse militante María Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, de "gentille femme" qui manque de soutien populaire. (Et ce, après qu'elle lui a dédié le prix ! Il est important de se souvenir de la règle d'or lorsqu’il s’agit de traiter avec Trump : il vous décevra toujours.)

À la lumière de l’exfiltration de Maduro par les États-Unis en janvier 2026, il convient de revenir sur l’exfiltration de María Machado par les États-Unis en décembre 2025, il y a à peine quatre semaines. À l'époque, cette manœuvre semblait destinée à lui permettre d'assister à la cérémonie du prix Nobel de la paix en Norvège. Aujourd'hui, elle apparaît bien plus comme une tentative américaine d'éliminer un rival au pouvoir et de préparer le terrain pour un impérialisme américain dirigé moins contre Maduro que contre le peuple vénézuélien dans son ensemble.

Pourtant, cet impérialisme ne semble pas très réfléchi. Par le passé, les gouvernements américains ont choisi des dirigeants en Amérique latine qui défendraient les intérêts des entreprises américaines. En apparence, c’est la même chose qui semble se répéter. Trump propose le pétrole vénézuélien aux compagnies américaines et les profits potentiels servent de prétexte à toute cette opération. Or, le pétrole vénézuélien est peu rentable à court terme ; des investissements colossaux seraient nécessaires à long terme. Et ces derniers exigeraient une stabilité politique. De prime abord, il semble que les compagnies pétrolières y croient.

On peut dire beaucoup de choses sur la démocratie. L'un des principaux arguments en sa faveur est la continuité : elle offre la possibilité de se relever d'une catastrophe. Au Venezuela, la solution la plus évidente serait d'organiser des élections.

2. La seconde guerre d'Irak. L'invasion de l'Irak en 2003 a marqué un tournant pour la puissance et les principes américains. Elle a coûté la vie à des centaines de milliers d'Irakiens. Elle a été fondée sur des mensonges, ce qui a sapé la crédibilité et l'influence des États-Unis. Elle a mobilisé beaucoup d’argent et d’attention de la part des Américains, offrant ainsi à la Chine une fenêtre d’opportunité pour s’imposer sur la scène internationale. 

L'invasion de l'Irak reposait sur l'idée que l'élimination des mauvaises institutions et d'un mauvais dirigeant conduirait à une forme de gouvernement différente et meilleure. Les États-Unis n'avaient élaboré que des plans très limités pour l'avenir politique du pays, l'administration Bush imaginant que la défaite de l'armée, la chute du dictateur et l'interdiction d'un parti politique suffiraient à créer les conditions de la démocratie. 

Cette fois-ci, on ne parle pas de démocratie, mais on retrouve la même conviction, celle selon laquelle le simple fait d’évincer un mauvais dirigeant, Maduro, créera les conditions d’un changement souhaité, d’un Venezuela que les Etats-Unis "dirigeraient". Mais au Venezuela, l’armée n’a pas été vaincue et le régime de Maduro ne montre aucun signe de changement.

En Irak, aussi embarrassant que cela puisse paraître, les occupants américains ont fini par coopérer avec ceux qu'ils prétendaient avoir renversés. En Irak, cette évolution a pris des années ; au Venezuela, elle a pris quelques heures. S'il existe un plan américain, c'est que les Vénézuéliens se plient désormais aux exigences des Américains, à commencer par le gouvernement de Maduro, qui est toujours au pouvoir. 

Trump affirme que Delcy Rodríguez, que Maduro considérait comme sa vice-présidente, peut tenir les rênes pour les Américains. Elle occupe ce poste grâce à une élection volée ; il semble désormais qu'elle bénéficie du soutien de la violence américaine, ainsi que de celui des services secrets de Maduro et de bandes armées civiles. De son côté, Rodríguez déclare que l'opération était illégale et semble croire qu'elle a été menée pour le compte d'un complot juif international. 

Un autre argument de poids en faveur de la démocratie est la légitimité. Le régime de Maduro se maintient au pouvoir par la violence et l'intimidation. Ses vestiges ne gagnent pas en légitimité lorsqu'ils sont soutenus par la violence et l'intimidation américaines.

3. L’invasion russe de l’Ukraine. Il est frappant d’entendre Donald Trump qualifier l’exfiltration de Maduro d’"opération militaire extraordinaire", car il s’agit essentiellement du même langage que celui employé par Vladimir Poutine dans son discours annonçant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022. On peut se demander quel terme les traducteurs ont utilisé lors de tous ces longs échanges téléphoniques entre Trump et Poutine.

En envahissant l'Ukraine, Poutine a délibérément exploité le langage juridique, prétendant que son agression était justifiée par la Charte des Nations Unies. Il ne s'agissait pas d'affirmer, mais de ridiculiser les principes du droit international. La Russie s'est employée à créer un monde où le droit international est tourné en dérision. Le gouvernement américain n'a fait aucun effort pour justifier l’exfiltration de Maduro au regard du droit international, ce qui constitue une victoire intellectuelle russe incontestable, même si le Kremlin lui-même pourrait être mécontent des conséquences dans ce cas précis.

De façon moins évidente, mais plus profonde, le mépris du droit est une victoire pour la Chine. Jusqu'à présent, ce sont les Russes qui se chargeaient du sale boulot dans l’effort de la Chine de remodeler l'ordre international […]. Désormais, les Américains contribuent eux aussi à l'instauration d'un ordre mondial chinois.

Comme Poutine en ce qui concerne l'Ukraine, Trump ne cache pas son ambition de "diriger" le Venezuela. Et sur un point, il a même surpassé Poutine. L'invasion russe de 2022 a été marquée par de multiples tentatives d'assassinat contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Les États-Unis, quant à eux, sont parvenus à exfiltrer Maduro.

Il convient de souligner que l'intervention américaine, bien qu'étant clairement un acte de guerre, était en réalité une opération de renseignement avec un soutien militaire. Pour autant que je sache, il s'agissait d'un plan de longue haleine de la CIA, mis en œuvre grâce à des frappes aériennes contre les systèmes antiaériens vénézuéliens afin de permettre aux hélicoptères d’opérer. Trump l'a présentée comme "une offensive sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale", ce qui est absurde. Le ton général de sa conférence de presse laissait entendre que l'armée a accompli un miracle et que l’histoire est finie. Mais que se passera-t-il lorsque l'on découvrira le contraire ?

Un troisième argument de poids en faveur de la démocratie est la prévisibilité. Poutine a été surpris par la résistance des Ukrainiens face à son invasion et il a donc dû la poursuivre, à un coût lourd et absurde pour son peuple. S'il apparaît clairement, comme cela deviendra sans aucun doute le cas, que les États-Unis ont exfiltré Maduro pour imposer leur propre version de Maduro, ils se heurteront à une résistance de toutes sortes, dont une grande partie sera imprévisible. Les États-Unis sont désormais entrés dans une logique d'escalade, où chaque surprise dans un autre pays devra être accueillie par une force militaire toujours plus importante. Le moyen d'éviter le chaos et les massacres est d'organiser des élections (ou, dans ce cas précis, de reconnaître comme président la personne ayant remporté la dernière élection présidentielle vénézuélienne).

4. Les guerres fascistes. Les régimes fascistes furent vaincus en 1945, mais, durant toute leur existence, ils ont été légitimés par la guerre. Les fascistes affirmaient que leurs dictatures étaient justifiées par le fait que leurs opposants politiques étaient en réalité au service d'ennemis étrangers et de complots internationaux. L'Allemagne, l'Italie et la Roumanie menèrent des guerres afin d’aligner l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur. Il était alors bien plus aisé d'opprimer l'ennemi intérieur lorsque la population était en guerre.

Personne ne peut être certain de ce que Trump envisage, mais il est raisonnable de supposer que l’exfiltration de Maduro poursuivait des objectifs intérieurs. Les accusations portées contre Maduro concernent le trafic de drogue plutôt que les actes plus graves (et bien plus faciles à prouver) d'exécutions extrajudiciaires et de torture perpétrés par son régime. L’angle de la drogue sert un objectif politique : unir l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur. Comme le trafic de drogue implique des acteurs étrangers et nationaux, il permet à l'entourage de Trump d'affirmer que ses adversaires politiques sont au service d'un complot international. À l'instar de la question migratoire, une "guerre contre la drogue" menée par Trump pourrait servir à créer une force paramilitaire plus vaste, sur le modèle de l'ICE.

Trump et ses conseillers semblent vouloir engranger des gains politiques d’une guerre sans avoir à la mener réellement. Ils veulent un raccourci vers le fascisme, en revendiquant une victoire éclatante sur-le-champ, tout en tweetant sur les ennemis intérieurs. Or, le fascisme exige non pas des opérations éclair, mais de vrais combats qui mettent en danger et donc engagent des civils. Même en supposant que la base électorale de Trump et les Américains en général soutiennent cette intervention au Venezuela, ce dont on peut douter, elle sera oubliée en quelques jours, à moins d'une escalade.

Poutine était enclin à suivre les fascistes des années 1930 dans une guerre ouverte, conjuguée avec l’adoption du fascisme à l'intérieur de son pays. Trump souhaite sans doute un tel résultat ; mais il est improbable qu'il soit disposé ou capable d'aller aussi loin.

Trump est faible sur le plan intérieur et on peut l'arrêter, à condition que l’on comprenne et retourne contre lui la logique politique intérieure qui sous-tend l'intervention étrangère. Cet acte de guerre vise davantage un changement de régime aux États-Unis que de quoi que ce soit au Venezuela. Il ne peut se muer en fascisme que si les Américains le permettent. Si les journalistes et les juges perçoivent le lien entre aventures à l'étranger et autoritarisme domestique, un acte de violence à l'étranger risquera davantage de discréditer que d’accélérer notre propre transition vers l'autoritarisme. Et avec un peu de travail et de chance, nous pourrons enfin organiser nos prochaines élections.

Un dernier argument de poids en faveur de la démocratie est la paix. Si le Venezuela pouvait organiser des élections aujourd’hui ou si son président élu pouvait entrer en fonction, il est improbable que les États-Unis aient des plaintes légitimes à propos de la drogue ou autre chose. Si la démocratie américaine était plus fonctionnelle, nous n'en serions pas là. Le président américain est le commandant en chef des forces armées, mais c'est le Congrès qui doit autoriser tout acte de guerre.

Le propos de ces quatre comparaisons n’est pas que l'histoire se répète, mais qu’elle est révélatrice. Elle peut nous aider à anticiper les événements et à entrevoir des futurs possibles. J'espère que chacun de ces exemples apporte un éclairage utile : l'impérialisme américain est une tradition ; on ne peut prévoir les conséquences de la suppression d'une chose ou d'une personne ; le non-respect du droit international est non seulement condamnable, mais également indésirable ; les interventions militaires étrangères peuvent viser un changement de régime domestique. Ce que nous voyons, nous pouvons l'arrêter ; ce que nous comprenons, nous pouvons le changer. »

Timothy Snyder, « Venezuela: The precedents », 4 janvier 2026. Traduit par Martin Anota

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