« Lorsque Donald Trump a pris ses fonctions en janvier dernier, la plupart des économistes craignaient qu'il n'adopte les droits de douane élevés qu’il avait promis pendant sa campagne. Ils craignaient que de tels droits de douane entraînent une hausse des prix des biens de consommation pour les ménages et des biens intermédiaires pour les entreprises aux Etats-Unis. La conséquence serait une hausse de l'inflation, ainsi qu’une baisse du revenu réel. En tant que choc d'offre, ce n’est pas le genre d’événement que la Réserve fédérale peut contrer. Les dégâts auraient été particulièrement importants si d'autres pays avaient choisi de riposter en relevant leurs propres droits de douane.
Les droits de douane annoncés par Trump au cours des mois suivants se sont avérés pires que prévu. Les annonces étaient fréquentes, importantes et semblaient déconnectées de toute logique économique. Elles allaient bien au-delà des mesures commerciales déjà néfastes de son premier mandat. Elles s'écartaient de ce qui était considéré comme l'orthodoxie des républicains en matière de libre-échange. Leur sévérité et leur caractère perturbateur dépassaient même ceux du tristement célèbre tarif Smoot-Hawley de 1930. Elles ignoraient les accords internationaux que les États-Unis avaient signés.
Les effets macroéconomiques
On s'attendait à des répercussions négatives importantes sur l'inflation, l'emploi et le revenu réel. Pourtant, la réalité de 2025 s'est avérée moins mauvaise que ne s’y attendaient de nombreux économistes, compte tenu de l'ampleur des droits de douane annoncés. Les représailles des partenaires commerciaux n'ont pas été aussi importantes qu'on aurait pu le craindre. (Certaines ont toutefois eu lieu, pénalisant par exemple les agriculteurs américains qui exportaient des céréales vers la Chine.)
L'inflation selon l'indice des prix à la consommation n'a peut-être pas augmenté du tout. Elle était de 2,7 % à la fin de 2024, et le chiffre le plus récent, pour les douze mois se terminant en novembre, est identique : 2,7 %. (Bien sûr, l'affirmation de Trump selon laquelle le niveau des prix a baissé est totalement fausse.)
Le taux de chômage a augmenté, mais en passant seulement de 4,1 % fin 2024 à 4,6 % en novembre dernier. Le Bureau of Economic Analysis (BEA) indique que la croissance économique a été forte au troisième trimestre, même si elle a probablement légèrement ralenti au quatrième. En résumé, bien que tous les chiffres de l'année ne soient pas encore disponibles, on peut affirmer sans trop de risques que les dégâts économiques subis jusqu'à présent sous la présidence de Trump semblent avoir été moins importants que prévu.
Mais alors, la plupart des effets économiques attendus en 2025 se feront-ils sentir en 2026 ? Ou bien nous, les économistes, nous sommes-nous trompés dès le départ ?
Comment expliquer que les effets aient été limités ?
Il y a quatre raisons qui expliquent pourquoi les effets les plus importants des droits de douane ne se sont pas manifestés en 2025. En résumé : il faut s’attendre à observer davantage d’effets au cours de l’année à venir.
Premièrement, les statistiques économiques sont plus vulnérables que d’habitude aux erreurs de mesure en raison de la fermeture (shutdown) des services gouvernementaux américains du 1er octobre au 12 novembre. Il manque certaines données de l’indice des prix à la consommation car le BLS n’a pas pu les collecter comme il le fait d’habitude et il n’a pas été en mesure de recueillir de données en octobre. On peut penser que, même en novembre, en l’absence de nouvelles données, l’inflation des coûts du logement a pu être enregistrée à tort comme nulle. Si c’est le cas, l’estimation globale de l’indice des prix à la consommation pour octobre-novembre est biaisée vers le bas. […]
La fermeture des services gouvernementaux a également perturbé la collecte d’autres données, notamment les statistiques de croissance. Le Bureau of Economic Analysis accuse un énorme retard. Nous devons attendre dans les prochains mois la publication de nombreuses informations concernant les performances économiques du second semestre de l’année 2025.
La seconde raison pour laquelle nous avons observé moins d’effets qu’attendu est que beaucoup des droits de douane les plus élevés annoncés par Trump (par exemple, les droits de douane réciproques annoncés lors du tristement célèbre "Jour de la Libération" du 2 avril) ont été reportés (à plusieurs reprises) ou annulés lorsqu’on a constaté qu'ils entraînaient une hausse des prix des produits alimentaires (notamment le café, le bœuf et d'autres denrées alimentaires, le 15 novembre) ou ils ont fait l'objet d'importantes exceptions (par exemple, les importations en provenance du Mexique et du Canada couvertes par l'ALENA/ACEUM). Il était peu probable qu'il persiste dans l'application des droits de douane les plus excessifs, car ils auraient été extrêmement préjudiciables aux entreprises américaines. Par exemple, l'industrie automobile intégrée de l’Amérique du Nord aurait été dévastée s'il n'avait pas changé d'avis le 6 mars et décidé d'accorder des exceptions pour le Mexique et le Canada au taux de 25 % entré en vigueur deux jours auparavant.
On s’est moqué de la tendance de Trump à reculer au dernier moment, même s'il n'obtient pas ce qu’il a demandé de l’autre partie […]. Mais lorsqu'un fou menace de déclencher l’Armageddon, il est insensé de le pousser à bout. Il vaut mieux le laisser se dégonfler, cela limitera les dégâts.
Les droits de douane qu'il a effectivement mis en place sont déjà suffisamment néfastes. Selon le Yale Budget Lab, le droit de douane effectif moyen sur les importations américaines est passé de 2 % à 18 %, un niveau jamais atteint depuis les années 1930 (cf. graphique).
Troisièmement, les entreprises ont anticipé la hausse des droits de douane en en augmentant leurs importations entre les élections de novembre 2024 et mai 2025, constituant d'importants stocks de marchandises, notamment d'or importé de Suisse et de médicaments amaigrissants importés d'Irlande. Même après l'entrée en vigueur des droits de douane, la plupart des détaillants n'ont probablement pas augmenté leurs prix avant d'avoir écoulé leurs importants stocks acquis à bas prix. C’est une pratique courante chez les détaillants, même si un économiste dirait qu’elle va à l’encontre du principe de maximisation des profits. Selon les estimations tirées du modèle Penn Wharton, cette stratégie d'accélération des importations (et de modification des habitudes d'achat bilatérales) aurait permis aux importateurs d'économiser jusqu'à 6,5 milliards de dollars, soit 13,1 % du montant des nouveaux droits de douane jusqu'en mai.
Quatrièmement, et surtout, même après avoir épuisé leurs stocks antérieurs à la hausse des droits de douane, les importateurs ont continué à protéger leurs clients, du moins temporairement, en absorbant l’essentiel de la hausse des coûts avec leurs marges de profit.
Alberto Cavallo et ses coauteurs ont collecté des données en temps réel auprès de très grands distributeurs américains, concernant les prix de milliers de biens, dont beaucoup sont importés. Ils ont constaté que les articles soumis aux droits de douane ont effectivement subi des hausses significatives de leur prix à partir d'avril 2025 – non seulement les produits importés eux-mêmes, mais aussi les produits américains qui leur sont de proches substituts (cf. graphique). Environ 5,4 % au niveau du commerce de détail. C’est assez pour mécontenter les consommateurs attentifs aux prix de certains produits. Et c’est assez pour faire grimper le taux d'inflation de l'ensemble du panier de biens et services de l'IPC de 0,7 % par rapport à ce qu'il aurait été autrement. Mais cela ne représente qu'une faible fraction de l'augmentation totale des droits de douane qui pourrait potentiellement être répercutée.
Ce n'est pas que les exportateurs étrangers baissent leurs prix pour compenser les droits de douane (contrairement à ce qu'affirme Trump) : les prix que payent les importateurs ont effectivement augmenté proportionnellement au montant des droits de douane. C'est plutôt que les entreprises américaines ont, jusqu'à présent, absorbé une grande partie de la hausse des coûts au lieu de la répercuter intégralement sur les consommateurs. Ce phénomène est bien connu des études sur la transmission retardée et incomplète de la dépréciation du dollar sur les prix de détail américains.
L’incertitude liée aux droits de douane
L'une des raisons pour lesquelles les importateurs américains ont tardé à relever leurs prix est la grande incertitude quant à la durée des droits de douane. On ne sait jamais si et quand Trump changera d'avis, ni quand la Cour suprême décidera de faire appliquer la loi. C'est cette même incertitude qui a également dissuadé les entreprises américaines concernées de licencier du personnel. Mais les effets de ces droits de douane se feront certainement davantage ressentir en 2026. La distorsion et, également, l'incertitude qui entoure ces droits de douane pénaliseront le revenu réel tant qu'ils seront en vigueur. »
Jeffrey Frankel, « Why didn’t Trump’s tariffs crash the economy in 2025? », décembre 2025. Traduit par Martin Anota

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