« Le découplage est-il en cours, oui ou non ? Et s’il ne l’est pas, pourrait-il jamais se produire ? Ces dernières semaines, The Guardian a publié plusieurs articles sur le sujet, en apparence contradictoires, affirmant à la fois que "la croissance économique n’est plus liée aux émissions de carbone" et que "la croissance économique continue de réchauffer la planète". Cela tombe à point nommé, car le Cambridge Journal of Economics vient de publier un article stimulant sur le sujet : "Degrowth as climate policy: From GDP to consumption reduction" [2026], de Jonathan Aldred, chercheur et maître de conférences en économie à l’Université de Cambridge. Je prendrai cet article comme point de départ pour affirmer (comme je l’ai déjà fait à plusieurs reprises sur mon blog) que l’hypothèse de la croissance verte est surévaluée.
Aucun miracle ici
Je déteste jouer les oiseaux de mauvais augure, mais il semble y avoir une sorte d'hystérie collective autour du découplage. Prenez l'article paru dans The Guardian sur la Roumanie, qui est d’un ton franchement emphatique. Une "transformation fulgurante" qui aurait "cassé le lien entre croissance économique et émissions élevées", aboutissant au découplage, "le Saint Graal de la transition énergétique". L'article rapporte que les émissions de gaz à effet de serre ont plongé de 75 % entre 1990 et 2023, atteignant 3 tonnes par personne, le deuxième niveau le plus bas en Europe.
Cela ressemble à un miracle, mais en est-ce un ? Je n'ai jamais étudié le cas de la Roumanie, mais un rapide examen des chiffres suffit pour comprendre qu'il ne s'agit pas d'un havre de croissance verte. Premièrement, la plupart des réductions d'émissions ont eu lieu pendant des périodes de récession, ce qui s'apparente davantage à de la décroissance qu'à la croissance verte. Les émissions ont été réduites de moitié lorsque le régime communiste s’est effondré dans les années 1990. La baisse s'est poursuivie par la suite, mais à un rythme beaucoup plus lent, passant de -3,5 % par an entre 1990 et 2005 à seulement -1,8 % par an entre 2005 et 2022. Deuxièmement, si l'on exclut l'effet du reboisement, qui a été massif en Roumanie, la baisse de 25 % n’est plus que de 15 % (cf. les données de l'Agence européenne pour l'environnement). Troisièmement, il s'agit d'émissions territoriales. Si l'on considère les émissions liées à la consommation, l'empreinte carbone par tête en Roumanie a en réalité augmenté, passant de 3,6 tonnes en 1999 à 4,1 tonnes en 2023. Et ce, uniquement pour les émissions de gaz à effet de serre, une pression environnementale parmi d’autres. L'empreinte matérielle du pays a augmenté de 88 % entre 1992 et 2021. C’est un miracle du type rendre quelqu’un invisible, si ce n’est qu’un seul bras disparaît.
Prochain miracle : l’Irlande. Selon un billet publié en 2021 sur le site Our World in Data, les émissions de CO₂ par habitant liées à la consommation en Irlande ont diminué de moitié entre 2005 et 2020, tandis que le revenu moyen a augmenté de 43 %. De même, un billet du Breakthrough Institute [2021] affirme que l’Irlande a réduit ses émissions liées à la consommation de 52 % entre 2005 et 2019, tout en faisant croître son PIB de 89 %. Dans une étude de l’ECIU [2025, p. 8], également relayée par The Guardian, l’Irlande est classée comme un "découpleur constant", un pays qui a connu un découplage absolu entre 2006 et 2015, puis entre 2015 et 2023.
Là encore, il y a une astuce. Notons tout d’abord que même l'État irlandais ne fait état d'aucun découplage absolu, ce qui devrait éveiller les soupçons, car les gouvernements sont généralement les premiers à vanter la croissance verte. Pour vérifier ce qui se passe réellement en Irlande, examinons une analyse du découplage entre croissance économique et émissions de carbone de 1995 à 2023, récemment publiée par une équipe de quatre chercheurs issus de trois universités irlandaises. Le résultat fait moins rêver : "l'Irlande a connu un découplage intermittent entre 1995 et 2023, mais n'a jamais connu de découplage absolu soutenu" [Zhao et alii, 2026, p. 7]. En réalité, leurs données montrent que les émissions de CO₂ ont augmenté au cours des années 1990 et 2000 et n'ont commencé à diminuer qu'après la crise financière de 2008. Les niveaux d'émissions en 2023 sont à peu près les mêmes que ceux de 1995 ; c'est le genre de découplage qui réjouit les économistes, mais désespère les climatologues
Arrêtons-nous un instant sur un point technique. Le cas irlandais est un parfait exemple de PIB exagéré. Afin d'exclure tous les flux financiers liés aux multinationales qui gonflent artificiellement l'économie irlandaise, Zhao et alii [2026] utilisent un revenu national brut modifié, dont la croissance est bien plus faible que celle du PIB […]. Une fois ces flux financiers superflus éliminés, les taux de découplage sont loin d'être miraculeux.
C’est ce que souligne Semienuk [2024] : chaque nouvelle révision du mode de calcul du PIB inclut de plus en plus d’activités, ce qui donne l’impression d’un découplage plus important qu’en réalité […]. Comme l’explique l’auteur, "entre deux versions [différentes méthodes de calcul du PIB], 10 à 15 % des pays alternent entre découplage relatif et recouplage énergétique ou matériel sur des périodes de dix ans et autant de pays qui se découplaient totalement lors d’une version antérieure cessent de le faire ou entament un découplage absolu lors d’une version plus récente" [p. 12]. Dans une transition écologique, la forme de la courbe environnementale importe bien plus que celle de la courbe économique, ce qui signifie que les cas de découplage induit par le PIB ne doivent pas être considérés comme des solutions miracles aux problèmes écologiques.
Pour finir, un dernier exemple pour le sport. Selon une étude (très) brève du tout nouveau think tank britannique Energy & Climate Intelligence Unit (ECIU), les pays représentant 92 % de l'économie mondiale ont désormais découplé leurs émissions de carbone liées à la consommation de la croissance du PIB. Hourra ! Et pourtant, l'une des faiblesses de cette analyse (elle en a plusieurs) est qu'elle ne considère que l'intensité carbone, sans considérer le volume des émissions ni leur lien avec les objectifs climatiques. Cela donne la fausse impression que ces économies découplées connaissent désormais une croissance décarbonée dans un monde où le changement climatique n'est plus un problème.
C’est évidemment très éloigné de la vérité. Un autre article publié dans The Guardian ("Economic growth is still heating the planet. Is there any way out?") en apporte la preuve accablante : un graphique montrant l’augmentation massive des émissions mondiales, passant de 10 Gt en 1960 à près de 50 Gt en 2024. Ces émissions n’ont jamais diminué, sauf pendant de grandes récessions (en particulier celle liée à la pandémie de Covid-19).
Au-delà du seul carbone, Fanning et Raworth [2025] estiment que le niveau médian de dépassement écologique pour les six limites planétaires franchies est passé de 75 % en 2000 à 96 % en 2022. (À noter que les 38 pays les plus riches, y compris tous les cas de découplage les plus médiatisés, sont responsables de 44 % de l’ensemble des pressions environnementales.) Cette dégradation accélérée des écosystèmes devrait nous amener à réfléchir à deux fois avant de déboucher une bouteille de champagne lorsqu'un pays réduit de quelques points l'intensité carbone de son PIB.
Ce genre de démystification me donne l'impression de vivre sans cesse les mêmes événements, comme dans le film de 1993 où Bill Murray est condamné à répéter la même journée en boucle. De temps à autre, quelqu'un brandit des données brutes comme preuve que la croissance économique est verdie. J'aimerais tellement que ce soit vrai, mais il suffit de peu d'efforts pour démontrer que la réalité est loin d'être aussi rose.
La transition écologique va-t-elle faire croître ou décroître l’économie ?
Passons maintenant à une question plus théorique : les pays à haut revenu peuvent-ils revenir dans les limites planétaires sans que leur PIB ne se contracte ? Il y a un désaccord entre ceux qui pensent que la transition écologique stimulera la croissance économique (ce sont les tenants de la croissance verte ou du découplage) et ceux qui affirment que la réduction de la production de biens et services problématiques aura un impact négatif net sur le PIB (ce sont les tenants de la décroissance).
Je dois commencer en précisant que ce n’est pas le débat le plus passionnant autour de la croissance. En exigeant radicalement une transformation systémique, la littérature sur la post-croissance va bien au-delà de cette question comptable plutôt ennuyeuse. Étudier une transformation socio-écologique complexe au prisme du PIB reviendrait à juger un film à sa durée : un détail utile à connaître, mais loin d'être essentiel.
Et pourtant, les économistes travaillant sur la décroissance ne devraient pas se dérober à la question. Dans son article, Jonathan Aldred semble se ranger du côté de la croissance verte, arguant que le retour aux limites planétaires n'implique pas nécessairement une réduction globale des niveaux de production et de consommation. "L'échelle matérielle de l'activité économique est conceptuellement distincte de la valeur de cette activité, mesurée par le PIB. La causalité, si elle existe, allant des variations de l'échelle matérielle aux variations de la valeur (PIB) dépendra des structures économiques spécifiques et des croyances spécifiques à propos de la valeur, dans le temps et l'espace" [p. 5]. Pour l'auteur, le couplage entre le matériel et le monétaire n'est "ni inévitable ni universel".
Deux scénarios de transition : décroissance et croissance verte
Je suis légèrement en désaccord et il faudra quelques étapes logiques pour comprendre pourquoi. Commençons par circonscrire le problème, en laissant de côté un débat encore plus théorique sur la possibilité à long terme d'une économie soutenable et en croissance. La discussion que nous devons avoir est bien plus pragmatique. Compte tenu des niveaux actuels de dépassement écologique et de leur évolution, nous savons que quelque chose d’historiquement inédit doit se produire pour que l’on revienne dans les limites planétaires (soit le découplage, soit la décroissance) ; ce que nous ignorons, c'est lequel de ces scénarios est le plus solide.
Pour mieux saisir les deux stratégies en jeu, partons de l'équation IPAT. Si l'on souhaite réduire un impact environnemental (I), nous avons trois options : réduire la taille de la population (P), produire et consommer moins (A) ou améliorer la technologie (T). Pour des raisons que je ne répéterai pas ici, le levier démographique n'est pas envisageable [6]. Il ne nous reste donc que deux manières idéal-typiques pour atteindre un objectif environnemental : contracter les activités économiques (la décroissance) ou accélérer le progrès technologique (le découplage).
L'identité IPAT nous permet de donner des ordres de grandeur à ces stratégies. Imaginons une économie fictive qui émet 100 MtCO₂ par an, avec l'engagement de réduire ce chiffre à 20 MtCO₂ par an en 10 ans, ce qui nécessite une réduction annuelle de 15 % (le même raisonnement peut, et devrait, s'appliquer à d'autres pressions environnementales). Supposons également qu'au cours de la décennie précédente, l'intensité des émissions de cette économie ait diminué de 20 % (soit de -2,2 % par an), tandis que son PIB par tête augmentait de 1 % par an.
À partir de ces chiffres, nous pouvons calculer deux manières d'atteindre l'objectif climatique : soit une accélération du progrès technologique conduisant à des gains d'efficacité suffisants pour réduire les émissions (dans cet exemple fictif : au moins sept fois plus vite que le taux historique de -2,2 % par an), soit une contraction des activités économiques causée par des politiques de suffisance (au moins -12,9 % par an).
Dans Cuny et Parrique [2024], nous appliquons cette méthode à l'Union européenne [...]. Pour maintenir la croissance annuelle de son PIB de +2 % tout en atteignant l'objectif climatique de -55 % en 2030, l'UE devrait améliorer son efficacité carbone deux à quatre fois plus vite ; c'est le scénario de croissance verte. En revanche, si le rythme des améliorations de l'efficacité reste le même que celui observé tout au long des années 2010, la seule façon d'atteindre l'objectif climatique est de réduire le PIB de -2 % par an (scénario de décroissance). (Avec des collègues de l'Université de Lausanne, nous publierons prochainement un article présentant une version plus sophistiquée de cette méthode, que nous appliquons à la Suisse.)
Le découplage est-il plus vraisemblable que la décroissance ?
Qu’est-ce qui est le plus probable : une accélération massive et sans précédent de l’efficacité écologique (la croissance verte) ou une contraction massive et sans précédent du PIB (la décroissance) ? "Il est loin d’être évident qu’un avenir impliquant, par exemple, un découplage de 10 % et une croissance nulle soit moins probable ou réaliste qu’un avenir impliquant, par exemple, un découplage de 4 % et une décroissance de 6 %", écrit Jonathan Aldred [p. 10].
A mes yeux, ces deux scénarios idéal-typiques sont tous deux improbables, mais pour des raisons différentes. La décroissance est socialement inacceptable, mais techniquement simple à mettre en œuvre. Autrement dit, même si elle fonctionnerait probablement, il y a peu de chances que les décideurs actuels décident de la mettre en œuvre. Si l’on fait abstraction des obstacles politiques, culturels et économiques, la décroissance a l'avantage d'être rapide et réversible.
Elle est rapide car elle réduit aujourd’hui les empreintes. Fermer des lignes aériennes nationales signifie moins d'avions en vol dès maintenant, alors que les effets des avancées technologiques en matière d'efficacité énergétique se manifestent sur un horizon plus long. La décroissance a aussi l'avantage d'être réversible. Si nous réduisons d’échelle aujourd'hui, cela ne nous empêche pas d’accroître la production plus tard, si de nouvelles technologies plus propres le permettent. Compte tenu du caractère risqué et imprévisible de la situation écologique, le caractère précautionneux de la décroissance doit être considéré comme un atout précieux.
La situation est inverse pour la croissance verte : elle est socialement acceptable, mais elle est techniquement incertaine. Pour garantir l’atteinte des objectifs écologiques, il faudrait un double changement : une accélération du rythme (une innovation plus rapide) et une réorientation du progrès technologique (plus d’innovations vertes). Pour avoir un impact global sur l’empreinte macroécologique, les innovations vertes doivent devancer les innovations polluantes tout en évitant les effets rebond. Autrement dit, les alternatives aux technologies polluantes (panneaux solaires, pompes à chaleur, vélos électriques, carburants alternatifs, viande cultivée, etc.) doivent émerger plus rapidement que les nouvelles technologies polluantes (intelligence artificielle, forage horizontal, exploitation minière en eaux profondes, chalutiers géants, piscines à vagues, etc.), tout en remplaçant efficacement les infrastructures polluantes existantes, et non en s’y superposant simplement, comme le montre Jean-Baptiste Fressoz dans son ouvrage Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie [2024]. Pour annuler l’effet d’une production croissante, les gains d’efficacité doivent toujours être supérieurs aux taux de croissance économique. La croissance du PIB étant exponentielle, cela implique une accélération constante du progrès technologique vert. Et c'est là que le risque apparaît. Si ces innovations ne se matérialisent pas, c'est la fin de partie.
J'ai écrit "techniquement incertain", mais je suis tenté de dire théoriquement impossible. Je peux concevoir que des logements soient construits sans émettre de carbone, mais j'ai du mal à imaginer qu’on puisse le faire sans utiliser de matières premières, ni impacter les sols. Certes, nous pouvons réduire l'intensité carbone de l'énergie en passant du pétrole, du gaz et du charbon aux énergies solaire, éolienne et géothermique, mais cela ne signifie pas que nous pouvons produire toujours plus tout en consommant toujours moins d'énergie. L'argument du découplage souffre d'un "biais carbone". Il part du principe que tout ce que nous observons pour le carbone (une baisse ponctuelle de l'intensité des émissions lors de transitions à portée de main) peut être généralisé à toutes les pressions environnementales et maintenu indéfiniment.
C’est ce que je me suis dit en lisant l’article de The Guardian sur la Roumanie. On peut passer une fois d’une économie industrielle à une économie de services et une fois des énergies fossiles à des formes d’énergie peu carbonées. Cela résout une partie du problème du carbone (à condition que les activités industrielles ne soient pas simplement délocalisées), mais cela ne garantit pas le respect des autres limites planétaires, dont certaines sont bien plus difficiles à découpler que le carbone.
L’étude de Fanning et Raworth [2025] montre que les indicateurs écologiques pour l’ensemble des limites planétaires se sont dégradés au rythme de 3,9 % par an entre 2000 et 2022. Pour revenir à des niveaux sûrs d’ici 2050, il faudrait inverser complètement cette tendance, en passant d’une dégradation de 3,9 % par an à une amélioration de 6,9 % par an (pour les émissions, cela correspond à une hausse de 3,1 % par an à une diminution de 3,4 % par an). C’est un défi colossal, largement sous-estimé par les optimistes du découplage qui misent trop sur la carte joker du progrès technologique.
Bien sûr, une façon de rendre possible une croissance infinie serait de modifier le mode de calcul du PIB. On pourrait, par exemple, inclure des activités encore non comptabilisées, comme cela a déjà été le cas pour les services publics dans les années 1970 et pour le trafic de drogue dans les années 2010. On pourrait aussi tenter de mieux prendre en compte les variations de qualité des produits ou de recentrer le concept de valeur ajoutée sur le bien-être (les cadres comptables nationaux ont évolué lentement jusqu'à présent, mais on ne sait jamais). Jonathan Aldred évoque cette possibilité lorsqu'il écrit que "les variations de valeur (PIB) dépendront de structures économiques spécifiques et de croyances spécifiques concernant la valeur, dans le temps et l'espace" [p. 5]. Mais changer la façon de peser un kilo de riz ne permettra pas d'obtenir plus de nourriture. La contrainte ici n'est pas économique, mais environnementale.
La transition écologique va-t-elle stimuler la croissance économique ?
Jusqu'à présent, j'ai considéré les deux scénarios comme mutuellement exclusifs : soit une accélération technologique (le découplage), soit une contraction économique (la décroissance). Les choses sont plus compliquées, dans la mesure où ces deux phénomènes peuvent se produire simultanément et s'influencer mutuellement. Il y a quatre effets possibles : la croissance économique peut accélérer ou freiner le découplage et inversement le découplage peut accélérer ou freiner la croissance économique.
Commençons par examiner comment la transition écologique pourrait affecter les activités économiques. "Une réduction sélective de l’économie matérielle peut entraîner ou non une baisse du PIB, selon que la croissance du PIB dans l’économie peu intensive en matières premières, le secteur des énergies renouvelables (et d’autres secteurs essentiels comme la santé) compense ou non les baisses de PIB ailleurs dans l’économie" [p. 4].
Malheureusement, il n’y a aucun modèle macroéconomique suffisamment puissant pour simuler ces changements en détail. L'une des simulations les plus avancées pour la France, "Transition(s) 2050" de l’Ademe [2022], conclut qu'un scénario de suffisance (S1 "Génération frugale") entraînerait une contraction du PIB pendant près d'une décennie avant que l'économie ne renoue avec la croissance (cf. graphique). Finalement, le PIB post-transition en 2050 serait inférieur de 5,7 % dans ce scénario de suffisance par rapport à une prévision de statu quo, cette perte équivalant à quatre années de croissance nulle [Ademe, 2022, p. 14].
Une autre façon d'aborder la question est de considérer ces changements secteur par secteur. Prenons l'exemple des transports. En 2023, le gouvernement français a lancé un plan quinquennal visant à investir 2 milliards d'euros dans la mobilité active. Pour mettre ce montant en perspective, il correspond approximativement à la somme investie chaque année dans les autoroutes, ce qui est faible au regard des 13 milliards d'euros dépensés annuellement pour le seul entretien des routes. Le budget consacré à la construction d'une seule autoroute (les 62 km de l'A69 entre Toulouse et Castres) est supérieur au budget annuel alloué à la mobilité active dans tout le pays. Étant donné le coût macroéconomiquement élevé de la mobilité automobile (qui se reflète dans sa contribution importante au PIB), il semble probable qu'un report massif des déplacements de la voiture vers le train, les bus et surtout le vélo et la marche entraînerait une contraction du PIB.
Dans le scénario de suffisance (S1 "Génération frugale") de l’Ademe [2022, p. 196], il y a une réduction de 26 % des distances parcourues, la moitié des déplacements se faisant à vélo ou à pied (soit une diminution de 55 % de l'utilisation de la voiture), le poids moyen d'une voiture étant réduit de 27 % et la vitesse moyenne de 12 %. Afin de minimiser les dépenses en matières premières et en énergie, des pistes cyclables et des trottoirs sont aménagés sur les routes existantes. Malheureusement, il n’y a aucune analyse macroéconomique pour déterminer l'impact net de ces changements sur la contribution du secteur des transports au PIB. Mais en imaginant un monde où les gens travaillent moins et plus près de chez eux, où ils privilégient des modes de transport plus lents et se déplacent moins loin pour leurs vacances, et où les voitures sont petites et partagées, produites par des entreprises à but non lucratif à faibles marges bénéficiaires, j'ai du mal à voir d'où toute cette croissance supplémentaire pourrait provenir.
Nous pouvons explorer un autre exemple, évoqué par Jonathan Aldred : celui des smartphones plus durables. Aujourd'hui, en France, la durée de vie moyenne d'un smartphone se situe entre 1,9 et 3 ans. La garantie légale sur le matériel d'un iPhone est de 2 ans, contre 5 ans pour un FairPhone. Si tous les utilisateurs d'iPhone optaient pour un FairPhone, ils changeraient de téléphone moins souvent, ce qui permettrait à chacun d’avoir un téléphone tout en réduisant la production de 60 %. De plus, un FairPhone (552 €) étant moins cher que son équivalent iPhone (1 329 €) et la marge bénéficiaire des produits Apple étant bien plus élevée, il est d'autant plus probable qu'un passage de l'iPhone au FairPhone entraîne une contraction du PIB.
Continuons. Imaginons un monde où les téléphones sont fabriqués par des entreprises à but non lucratif financées par des fonds publics, fortement engagées en faveur de la soutenabilité. Il semble raisonnable de supposer qu'un tel mode de production générera moins de points de PIB que son équivalent privé à but lucratif. De plus, la valeur ajoutée des services de réparation est bien moindre que celle de la fabrication, car les services de réparation (et les services en général) sont plus difficiles à externaliser vers des pays à bas salaires. Si les gens avaient accès à des logiciels libres, à des ateliers de réparation, à des bibliothèques d'outils partagés, et avaient du temps libre pour réparer eux-mêmes leurs téléphones, le secteur de la téléphonie mobile n’aurait qu’une place limitée dans les comptes nationaux.
On pourrait poursuivre l'analyse secteur par secteur, produit par produit, mais je soupçonne que les résultats seraient similaires : la suppression progressive des biens et services fortement intensifs en ressources naturelles ferait baisser les taux de croissance, car leurs alternatives contribuent moins au PIB, et ce d'autant plus dans le monde post-capitaliste, à moindre échelle, que les décroissants imaginent. Ma réponse à la question est donc un "non" théorique : il apparaît fort improbable que la transition écologique stimule la croissance économique ; en réalité, elle a bien plus de chances d'avoir l’exact opposé. Le corollaire est qu'une économie post-transition opèrerait à un niveau de PIB bien inférieur, avec des taux de croissance beaucoup plus faibles (et plus rares).
La décroissance va-t-elle ralentir la transition écologique ?
Jonathan Aldred croit que la décroissance économique nuira à la transition écologique. Pour lui, un ralentissement de la croissance du PIB se traduit par une baisse des investissements privés dans les technologies vertes, une diminution des recettes publiques (et donc une réduction des investissements publics dans ces mêmes technologies) et une "déstabilisation économique" plus générale (il évoque le chômage). "Si les décroissants pensent qu’une décroissance du PIB est possible sans peser sur les taux de découplage, il leur faut une argumentation pour appuyer cette affirmation" [p. 9].
La voici. Le premier argument que j’aimerais avancer concerne les flux d'investissements. L'idée que "la croissance facilite la transition" n'est valable que si la majeure partie du revenu national supplémentaire est consacrée à des investissements verts, non à des investissements polluants. Comme nous l'avons vu précédemment avec l'exemple des transports, ce n'est pas nécessairement le cas. Il s'agit d'un exercice d'équilibriste délicat. Si l'on souhaite que la croissance économique réduise les empreintes macroécologiques, il faut que les investissements verts évincent les investissements polluants ; sinon, la croissance économique fait l’exact opposé, aggravant encore le dépassement écologique. Dans une économie où les entreprises et les gouvernements sont enclins à investir dans des activités extractives et polluantes (construire des autoroutes, par exemple), un ralentissement de la croissance économique compromet leur capacité à le faire, ce qui est positif du point de vue de la soutenabilité.
La seconde réfutation est bien plus puissante. L'argument selon lequel "la croissance facilite la transition" est financièrement solide, mais biophysiquement infondé. D'un point de vue de comptabilité monétaire, où la monnaie est la ressource rare, plus il y a de liquidités, plus la transition est rapide. Mais cela n’est pas vrai quand il s’agit de l'énergie, des terres, de l'eau, des matières premières, etc. En réalité, la construction d'une autoroute ou d'une piste cyclable nécessite exactement les mêmes matériaux. On pourrait certes arguer que plus il y a d'autoroutes, plus les recettes pour construire des pistes cyclables sont importantes, mais cet argument ne tient pas dans un monde où les ressources naturelles constituent le facteur limitant (rappelons-nous que les économies à haut revenu doivent réduire non seulement leur empreinte carbone, mais aussi leur empreinte matérielle, ce qui exercera une pression sur les ressources naturelles disponibles).
D'un point de vue biophysique, si vous construisez moins d'autoroutes, vous disposez de davantage de ressources pour construire quelque chose d’autre. Plus généralement, la décroissance libère une partie du budget écologique soit à un non-usage délibéré, soit à des fins alternatives.
C’est pourquoi une contraction du PIB est une bonne nouvelle. Non seulement elle allège les empreintes macroécologiques, mais elle libère aussi des facteurs de production. Jason Hickel, auteur de Less is more: How degrowth will save the world [2021], soutient que la réduction de la production dans certains secteurs et pour certains produits, en commençant par les moins essentiels, pourrait dégager des ressources pour des projets écologiques : "les usines actuellement dédiées à la production de SUV pourraient fabriquer à la place des panneaux solaires. Les ingénieurs qui développent actuellement des jets privés pourraient à la place travailler à l’innovation en matière de trains et d’éoliennes plus efficaces. La main-d’œuvre actuellement employée par les entreprises de la fast fashion pourrait être libérée et se former pour contribuer à l’installation d’énergies renouvelables" [Hickel, 2023].
De ce point de vue, le chômage dans les secteurs intensifs en ressources naturelles est une aubaine car il libère des heures de travail pour d'autres activités, dont certaines sont non économiques par nature (d'où la disparition d'une partie du PIB lors d'une transition inspirée par la décroissance). Avant de paniquer à l’idée d’une hausse du chômage, rappelons-nous que la raison d'être d'une économie est d'économiser, de trouver des moyens plus parcimonieux de garantir la qualité de vie. Une économie qui détruit les emplois superflus, donc qui réduit le temps de travail moyen, est une économie qui fait ce qu’elle est censée faire.
Poursuivons le passage de Jason Hickel : "il est utile de reconnaître que lorsque l’on parle d’'investissement', l’argent n’est que le véhicule. L’investissement réel prend la forme d’une allocation de capacités productives réelles : main-d’œuvre, matières premières, énergie, etc. Une fois que l’on a compris ce fait, il devient évident qu’un scénario de décroissance permet d’investir dans la production et l’innovation vertes, en rendant disponibles des capacités productives réelles" [ibid.].
Cela nous ramène à l'aphorisme de John Maynard Keynes : "tout ce que nous pouvons faire, nous pouvons nous l’offrir". Tout ce que nous pouvons faire en termes de travail et de ressources peut être financé, mais l'inverse n'est pas vrai. Même avec toute la richesse du monde, il est impossible de cultiver des aliments sur un sol stérile ou de construire une maison sans matières premières (à moins que les murs, les sols et les fenêtres ne soient faits de billets et de pièces de monnaie). La leçon pour le développement soutenable au vingt-et-unième siècle est la suivante : biophysiquement, la décroissance est une condition sine qua non de la croissance verte sélective. […]
*
Ce parcours a été très abstrait. Résumons les deux affirmations que j'ai défendues. Premièrement, les actions nécessaires pour ramener les économies à haut revenu dans les limites planétaires vont probablement entraîner une contraction de leur PIB. Il est important de le dire haut et fort, car les implications pour l'organisation économique sont profondes. Nos systèmes économiques actuels ne sont pas conçus pour fonctionner en décroissance. Nous, économistes de l'environnement et de l'écologie, devons donc trouver d'urgence des solutions concrètes pour organiser une économie qui prospère sans croissance, comme le dirait Tim Jackson.
Heureusement, une grande partie des travaux universitaires actuels dans les études critiques de la croissance s'attaquent à cette question cruciale et la contribution de Jonathan Aldred sur les politiques de réduction de la consommation et le rationnement est à cet égard précieuse.
Le deuxième point contraste avec le premier. Du point de vue des politiques environnementales, il faut désamorcer l’affrontement entre les décroissants et les partisans de la croissance verte. En ce qui concerne les transformations concrètes de l'économie réelle, ces deux camps partagent de nombreux points communs (même si la décroissance aborde un éventail de problématiques beaucoup plus large). Pour trouver la manière la plus efficace de réduire les empreintes macroécologiques, il nous faut à la fois suffisance et efficience. Veillons donc à maintenir des ponts entre les différentes approches. »
Timothée Parrique, « A response to Jonathan Aldred: On the tortuous relationship between GDP and macroecological footprints », 15 février 2026. Traduit par Martin Anota


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