« Le retour des droits de douane au cœur de la politique étrangère américaine n’est pas qu’un simple retour au protectionnisme. Il signale quelque chose de plus lourd de conséquences : l’instrumentalisation du commerce international au service d’une stratégie géopolitique. […] Si la vision du monde de Donald Trump a inspiré les guerres tarifaires, leurs effets se feront sentir longtemps après son départ de la Maison-Blanche.
Pendant la majeure partie de l'après-guerre, les droits de douane ont été l'instrument de politique économique que les pays industrialisés avaient discrètement abandonné. Au fil des cycles de négociations successives menées dans le cadre de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), les taux tarifaires moyens parmi les pays-membres du GATT sont passés d'environ 22 % en 1947 à environ 5 % au milieu des années 1990. Les droits de douane étaient perçus comme des outils grossiers et perturbateurs, voire économiquement aberrants. Puis Donald Trump est entré sur la scène politique.
Depuis son retour à la Maison-Blanche en 2025, Trump a bouleversé le système commercial mondial d'une manière que son premier mandat lui-même ne laissait présager. Le 2 avril 2025, baptisé "Jour de la Libération" (Liberation Day), il a décrété l'état d'urgence économique national et imposé des droits de douane massifs sur les importations en provenance de plus de 90 pays. En août, le taux effectif moyen des droits de douane américains avait atteint les 18,6 %, un niveau inédit depuis la Grande Dépression. Même après que la Cour suprême a invalidé nombre de ces mesures pour inconstitutionnalité en février 2026, Trump a réagi presque immédiatement en instaurant un nouveau droit de douane généralisé de 10 %, sur une base juridique différente. Quelle que soit la décision des tribunaux, l'ère des droits de douane est là pour durer.
Bien plus que du protectionnisme
L'analyse économique classique en parle comme d’une politique industrielle dévoyée, une tentative malavisée de relocaliser l’industrie, de réduire le déficit commercial et de générer des recettes fédérales. Il y a une part de vérité là-dedans. Mais cela passe à côté de l’essentiel.
Ce qui caractérise la politique tarifaire de Trump 2.0, c'est que les droits de douane sont devenus un levier géopolitique à usage général. Les exemples sont frappants. En juillet 2025, un droit de douane de 40 % a été imposé au Brésil, non pas pour des raisons commerciales, mais afin de sanctionner son système judiciaire pour avoir poursuivi l'ancien président brésilien et allié de Trump, Jair Bolsonaro. En août, l'Inde a été confrontée à des droits de douane de 50 %, notamment parce qu'elle refusait de cesser d'acheter du pétrole russe bradé. Les alliés européens ont été menacés de nouveaux droits de douane pour s'être opposés à la tentative d'annexion du Groenland par Trump. La menace tarifaire a également été utilisée contre des pays envisageant une taxe sur les services numériques visant les géants technologiques américains et contre les pays BRICS explorant des alternatives aux échanges libellés en dollars. Il ne s'agit pas d'une politique commerciale au sens conventionnel du terme. C'est une coercition économique à des fins géopolitiques.
L'arrière-plan géopolitique
Pour comprendre les raisons de cette situation, il est nécessaire d'examiner le contexte international dans son ensemble. La rivalité sino-américaine est devenue le fait structurel déterminant de la politique internationale du vingt-et-unième siècle. Tout comme la Guerre froide, qui a fracturé le système commercial mondial selon des lignes idéologiques, les blocs américain et soviétique développant des sphères économiques largement distinctes, l'intensification de la compétition entre grandes puissances éloigne désormais économiquement les États-Unis et la Chine. Conformément à la logique des "externalités de sécurité" (security externalities), les États renforcent naturellement leurs liens commerciaux avec leurs alliés et les réduisent avec leurs adversaires à mesure que les tensions s'accroissent.
La politique domestique de l'antimondialisation
La guerre commerciale sino-américaine s'inscrit dans ce schéma. Mais la situation actuelle est plus complexe que ne le laisse entendre l'analogie avec la Guerre froide. L'Amérique et la Chine sont bien plus étroitement liées économiquement que ne l'ont jamais été les États-Unis et l'Union soviétique. Un découplage économique n'est ni simple ni bon marché, et ses conséquences sur les chaînes de valeur mondiales, les marchés financiers et la croissance seraient sévères. Si la logique géopolitique tend à favoriser la séparation, la logique économique mondiale actuelle s'y oppose fermement.
Au sein des démocraties occidentales, quelque chose de décisif s’est également opéré chez les électeurs. Le scepticisme du public américain à l'égard du libre-échange est antérieur à l'arrivée de Trump au pouvoir. En fait, le soutien bipartisan à la libéralisation des échanges s'est effondré depuis longtemps. En Europe, la montée des partis nationalistes économiques reflète elle aussi un profond virage antimondialisation dans l'opinion publique. Le fossé entre les recommandations des économistes et les aspirations des électeurs est devenu un abîme.
Ce climat antimondialisation a créé un terreau fertile pour la résurgence des droits de douane. Mais l'opinion publique à elle seule n'explique pas l'ampleur extraordinaire des événements qui sont survenus depuis avril 2025. La contestation de la mondialisation aurait pu s'exprimer par des mesures politiques plus subtiles, telles que des barrières non tarifaires, des subventions industrielles ciblées ou des actions en justice plus offensives devant l'OMC. Il a fallu l'intervention d'une personne en particulier pour transformer une inquiétude publique diffuse en une véritable guerre tarifaire.
Le facteur "homme des droits de douane"
Cet individu, c'est Donald Trump. Son attachement au protectionnisme et plus particulièrement aux droits de douane constitue le fil conducteur le plus constant d'une carrière politique par ailleurs marquée par une grande flexibilité idéologique. Déjà en 1987, M. Trump faisait publier des annonces dans les journaux pour alerter sur le déficit commercial américain avec le Japon. Dans les années 2010, la Chine avait remplacé le Japon comme ennemi principal à ses yeux, mais le diagnostic restait le même. Pour Trump, les droits de douane ne sont pas un dernier recours ; ils constituent l'instrument privilégié de puissance économique.
Ce qui rend Trump important, ce ne sont pas seulement ses préférences en matière de politique économique, mais sa volonté de les poursuivre sans se soucier des principes économiques établis, des turbulences sur les marchés financiers ou des répercussions politiques. Les droits de douane du "Jour de la Libération" ont été impopulaires auprès des marchés financiers, des chefs d'entreprise et même d'une partie de son propre électorat. L'hostilité des marchés obligataires a contraint à une suspension temporaire, lui valant le surnom de "Trump se dégonfle toujours" ("Trump Always Chickens Out", TACO). Mais Trump a repris sa politique de droits de douane élevés dès que les conditions l'ont permis. Aucun calcul coût-bénéfice conventionnel ne semble guider cette approche.
Quelles conséquences pour les entreprises et les décideurs politiques ?
Les conséquences pratiques sont significatives et il est peu probable qu'elles s'inversent rapidement. Pour les entreprises, l'ère des chaînes de valeur mondiales fluides, fondées sur des droits de douane faibles et des règles commerciales prévisibles, est révolue. Les sociétés doivent désormais intégrer la perspective de droits de douane comme une composante permanente du paysage commercial, non seulement à l'encontre de la Chine, mais potentiellement aussi à l'encontre de tout pays se trouvant du mauvais côté d'un différend géopolitique avec la Maison-Blanche.
Pour les décideurs politiques hors des États-Unis, le défi est de taille. Peu de pays peuvent se permettre des représailles de même nature sans nuire gravement à leur propre économie. Il s'avère complexe de coordonner une réponse collective. L'adaptation la plus probable est progressive : diversifier les relations commerciales, réduire la dépendance au marché américain lorsque cela est possible et renforcer la résilience des chaînes d'approvisionnement.
Une chose semble claire : les droits de douane resteront élevés après la présidence de Trump. Les conditions politiques qui ont rendu possible sa révolution commerciale (un profond scepticisme de la population à l’égard de la mondialisation, une méfiance partagée par les deux partis politiques vis-à-vis de la Chine et l’affaiblissement institutionnel du plaidoyer en faveur du libre-échange à Washington) ne disparaîtront pas. Une future administration pourrait modérer le ton, mais un retour à la politique tarifaire d’avant Trump s’avérera complexe tant politiquement que juridiquement.
L'ère de l'hypermondialisation reposait sur l'hypothèse que l'interdépendance économique se renforçait elle-même et était globalement bénéfique. Cette hypothèse a volé en éclats. Désormais, la politique commerciale est devenue un instrument de politique étrangère, les droits de douane sont des armes et l'ordre commercial fondé sur des règles est plus contesté que jamais depuis les années 1930. Pour ceux qui naviguent sur les marchés mondiaux, comprendre que la logique géopolitique sous-tend désormais la politique commerciale constitue peut-être la clé stratégique la plus importante de la décennie. »
Robert Falkner, « Donald Trump’s tariff wars are not just about trade », LSE Business Review, 13 mai 2026. Traduit par Martin Anota
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