mercredi 15 juillet 2026

Comment les capitalistes occidentaux utilisent le dénigrement de la Chine pour détourner l'attention de leurs profits


« La discussion a commencé lorsque, lassé des incessantes jérémiades franco-allemandes concernant les excédents commerciaux de la Chine, j'ai écrit ceci sur Twitter : "Personne ne peut prendre au sérieux les critiques européennes à l'égard de la Chine. La Chine fabrique aujourd'hui des choses plus efficacement et à moindre coût que l'Allemagne ou la France. Lorsque la France et l'Allemagne fabriquaient mieux et à moindre coût que les autres, elles ridiculisaient ces critiques. Aujourd'hui, elles sont en difficulté et cela leur déplaît. En outre, l'Europe est arrivée à cette position en exploitant le reste du monde. Ce n’est pas le cas de la Chine."

Les plaintes franco-allemandes concernant les subventions chinoises, la durée du travail excessive des Chinois, etc., m'ont rappelé une plainte similaire, mais venant d'un autre camp, que j'avais entendue il y a de nombreuses années en Afrique, alors que je travaillais pour la Banque mondiale. Les Africains se plaignaient eux aussi de déficits commerciaux permanents avec l'Europe et dénonçaient une concurrence déloyale : "Regardez, les Européens ont ces machines sophistiquées et produisent dix biens en une heure. Nous, en Afrique, devons travailler dix heures pour faire la même chose. De toute évidence, nous ne pouvons pas rivaliser, nous accumulons des déficits commerciaux permanents et devons ensuite emprunter auprès du FMI à des conditions très défavorables. Nous sommes tous pour une concurrence loyale, mais les Européens devraient se débarrasser de leurs nouvelles machines et nous laisser rivaliser comme des hommes : mano a mano, équitablement." Bien entendu, les propos des Africains ont été accueillis avec dérision : ils étaient, selon les Français et le FMI, des luddistes, des ignorants, des ennemis de la productivité et du progrès technique.

Mais maintenant que les rôles sont inversés, les Européens adressent les mêmes reproches aux Chinois : ils devraient travailler moins, innover beaucoup moins et payer leurs travailleurs beaucoup plus (je reviendrai sur ce dernier point).

En réponse à mon tweet, Michael Pettis a écrit : "Bien que je sois en grande partie d’accord avec Milanovic en ce qui concerne les inégalités, je suis en désaccord avec lui ici. Je pense qu'il confond production 'efficace' et production 'compétitive'. La Chine ne produit pas nécessairement de meilleures choses à moindre coût que l'Allemagne ou la France, mais elle les vend beaucoup moins cher, et cette différence se manifeste à la fois par la part extrêmement faible que les ménages perçoivent de ce qu’ils produisent et par l'augmentation fulgurante du ratio dette/PIB de la Chine. C'est la même stratégie que le Japon avait suivie dans les années 1980, et non seulement elle s'est avérée insoutenable, mais le niveau d'endettement élevé et la faible part de la consommation ont finalement contraint le Japon à un ajustement extrêmement difficile. Si l'Allemagne et la France étaient enclines à comprimer leurs salaires (ou, ce qui revient au même, à éliminer les transferts sociaux), ou si elles étaient enclines à emprunter des sommes comparables pour subventionner la compétitivité de leurs fabricants, il est évident que les fabricants français et allemands seraient également en mesure de vendre beaucoup moins cher sur les marchés mondiaux. Mais si ces politiques renforçaient la compétitivité du secteur manufacturier, elles ne le rendraient pas pour autant plus efficace. Elles ne feraient que transférer une partie des coûts économiques de production au reste de l’économie."

J'ai à mon tour répondu à Michael :  "Michael, je suis d'accord avec ce que tu dis, mais c'est la nature même de la concurrence internationale. La France et l'Allemagne ne peuvent (ou ne veulent) pas baisser les salaires et elles perdent des parts de marché. Tu sembles supposer que tout le monde devrait suivre l'exemple de l'Europe. Franchement, c'est comme si les Africains disaient aux Français : 'Votre concurrence n'est pas loyale parce que vous utilisez des machines sophistiquées, contrairement à nous.' Alors, oui, si la France et l'Allemagne comprimaient les salaires et les transferts, elles pourraient rivaliser avec la Chine. Mais la politique européenne n'est pas une politique que tout le monde devrait suivre et elle ne définit pas ce qu'est une politique 'équitable'."

Et la conversation (du moins à ce stade) a été conclue par Michael : "Oui, Branko, mais parce qu’il serait politiquement déstabilisateur (et néfaste pour l'économie mondiale) que l'Europe comprime également les salaires et les transferts sociaux suffisamment pour regagner en compétitivité, l'alternative pour l'Europe est d'intervenir dans ses comptes extérieurs afin d'inverser l'avantage dont jouissent les économies qui se font concurrence en comprimant les revenus des ménages. C'est ce dont avait mis en garde Joan Robinson. Dans une économie mondialisée où certaines économies sont relativement ouvertes, tandis que d'autres interviennent pour accroître leur compétitivité, les excédents persistants de ces dernières contraindront finalement les premières à intervenir, au détriment du commerce mondial. Michael Kalecki a fait une observation similaire. Il a montré que si un pays comprime les salaires par rapport à la productivité, la consommation des ménages tend à diminuer. Le pays peut néanmoins maintenir une production élevée si le manque de consommation qui en résulte est compensé soit par un investissement plus important (comme ce fut le cas en Chine dans les années 1990 et lors de la phase finale de la bulle immobilière dans les années 2010), soit par un excédent commercial. Le problème, a-t-il souligné, est que cela ne fonctionne que si certains pays le font. Dans un environnement commercial ouvert, si mes salaires sont inférieurs (par rapport à la productivité) aux vôtres, mes produits seront plus compétitifs et je pourrai croître plus rapidement en absorbant une partie de votre demande (vous laissant le choix entre une croissance plus rapide ou une stimulation de la demande domestique avec un surcroît de dette). Mais cela ne fonctionne que si vous ne réduisez pas vos propres salaires relativement à votre productivité. Si nous agissons tous les deux de la sorte, notre situation sera plus mauvaise car, comme l'a démontré Kalecki, ce sont les salaires qui stimulent la demande, laquelle, à son tour, génère les profits (et la croissance) des entreprises. Le point crucial est que si un pays parvient à réduire les prix de ses biens manufacturés de manière généralisée en comprimant les salaires et en subventionnant la production, ces prix plus bas ne témoignent pas d'une plus grande efficacité. Ils témoignent surtout de la mesure dans laquelle les travailleurs et le système financier subventionnent les prix. En revanche, si (conformément à la théorie de l'avantage comparatif) certains de ses biens sont relativement moins chers tandis que d'autres sont relativement plus chers et que ces biens sont échangés par le biais du commerce international, on pourrait alors dire que ce pays a produit les premiers biens plus efficacement tandis que son partenaire commercial a produit les seconds plus efficacement."

Maintenant, la partie intéressante commence. Je suis un grand admirateur du livre de Matt Klein et Michael Pettis, Les guerres commerciales sont des guerres de classes. J'en parle très favorablement dans mon ouvrage Great Global Transformation. Je trouve leur explication des raisons pour lesquelles les entreprises d'État chinoises doivent "comprimer" les salaires et dégager d'importants excédents commerciaux très convaincante : il s'agit d'une explication d'économie politique : la Chine a besoin d'importants bénéfices non distribués de la part des entreprises d'État, soit pour influencer la production et l'innovation domestiques dans la direction souhaitée, soit pour investir ces bénéfices à l'étranger, pour des raisons politiques ou économiques. Elle vise donc structurellement des excédents commerciaux car, selon les termes de Pettis, "elle comprime les salaires".

Mais notons plusieurs problèmes ici. Que signifie concrètement "comprimer" les salaires ? Y a-t-il un taux de salaire que l’on puisse définir comme approprié pour la Chine ? Et si tel est le cas pour la Chine, peut-on alors déterminer le salaire adéquat pour la France ? Le problème est simple : les salaires français (compte tenu notamment des transferts sociaux et du faible nombre de jours travaillés) sont relativement élevés (le PIB par habitant de la France est également nettement supérieur à celui de la Chine), et les Français se plaignent ensuite que les salaires chinois soient trop bas. Ce sont les Français qui s’arrogent le droit de décider si les salaires chinois sont trop bas ou trop élevés. Pourtant, disposer d’un système capable de "comprimer" les salaires constitue un avantage structurel, comparable à tout autre avantage "normal" dans le commerce international : posséder une meilleure machine que son concurrent ou un accès moins coûteux aux ressources constitue un avantage structurel, comparatif et même absolu. De même, si l’on peut faire fonctionner une économie avec des salaires inférieurs à ceux de vos concurrents, cela constitue aussi un avantage structurel. Il n’y a rien d’injuste à cela.

C'est une plainte courante que Marx avait déjà identifiée il y a longtemps : tous les capitalistes souhaitent que les travailleurs des autres capitalistes soient mieux payés afin de devenir leurs clients, mais ils veulent que leurs propres travailleurs soient payés le moins possible. C'est précisément ce que fait l'Occident aujourd'hui : les journaux financiers londoniens et new-yorkais, qui s'attaquent habituellement à toute amélioration des conditions de travail dans leur pays d'origine, regorgent d'articles exhortant la Chine à "décompresser" les salaires et à mettre en place des transferts sociaux plus généreux. Soudain, le Financial Times et le Wall Street Journal s'inquiètent du bien-être des travailleurs chinois.

De plus, et c'est très important, on peut tout aussi bien affirmer que l'Occident a également "comprimé" les salaires. Le célèbre graphique ci-dessous illustre le découplage entre la production par travailleur (la ligne bleu foncé) et le salaire par travailleur (la ligne bleu clair). C’est une autre façon de dire que, depuis le début des années 1980, les profits ont progressé bien plus vite que les revenus du travail dans les pays occidentaux. Non seulement cela relève de la compression salariale, mais on pourrait renverser l’argument en demandant aux capitalistes occidentaux pourquoi, s'ils veulent vraiment concurrencer la Chine, ils ne réduisent pas leurs propres profits pour rendre leurs produits plus attractifs. Mais non, ils préfèrent ne pas parler de leurs profits, mais adorent s'en prendre aux salaires des autres.

Adam Smith, il y a 250 ans, l'a très bien dit : "Nos marchands et nos maîtres manufacturiers se plaignent beaucoup des effets néfastes des salaires élevés qui font grimper les prix et, par conséquent, diminuent les ventes de leurs marchandises, tant au pays qu’à l’étranger. Ils ne disent rien des effets néfastes des profits élevés." (La Richesse des nations, livre I, chapitre 9, "Des profits du capital")

Le problème est en réalité très simple. Pendant quarante ans, les capitalistes occidentaux décentralisés ont essoré le travail domestique et engrangé des profits exorbitants. Mais ils se retrouvent aujourd'hui face à un capitaliste centralisé (à savoir l'État chinois) qui est encore plus efficace pour comprimer les salaires et accroître la productivité. Ce capitaliste centralisé est en train d’évincer les capitalistes occidentaux décentralisés. C'est pourquoi ces derniers doivent remuer ciel et terre pour empêcher le capitaliste centralisé de l’emporter. Mais ils doivent le faire sans jamais mentionner le rôle que leurs propres profits jouent dans cette histoire.

Post-sciptum. Il est intéressant de noter que le soir même où Michael Pettis et moi avions eu cette discussion, j'écoutais sur NPR un débat, assez médiocre, entre le sénateur Moreno et un autre homme, co-auteurs d'une proposition de loi visant à interdire les importations de véhicules et autres pièces détachées chinoises aux États-Unis. Le fait que ce débat se soit tenu sous les auspices de l'American Enterprise Institute a eu pour conséquence que la question des profits exceptionnellement élevés, qui rendent de nombreux produits américains non compétitifs, n'ait même pas été abordée. Et comment aurait-elle pu l'être alors que ces mêmes capitalistes américains qui font d'énormes profits financent aussi les campagnes des politiciens américains ? »

Branko Milanovic, « Don’t ask me about my profits, but let’s talk about your wages », 14 juillet 2026. Traduit par Martin Anota

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