« À l'échelle mondiale, les femmes perçoivent environ un tiers du revenu total du travail : leur part a augmenté, passant d'environ 29 % dans les années 1990 à près de 35 % aujourd'hui, selon les estimations du World Inequality Lab. Ce chiffre reste toutefois bien inférieur aux 50 % que l'égalité impliquerait. L'écart de rémunération entre les sexes s'est peut-être réduit, mais il reste important.
Dans les pays les plus riches du monde, nous estimons que 80 à 90 % de l’écart de rémunération restant entre les sexes s'expliquent par un unique événement : l’arrivée d'un premier enfant. Il ne s’agit ni de discrimination, ni de différences de niveau d'éducation, ni des trajectoires professionnelles distinctes que suivent généralement les hommes et les femmes. L'écart se creuse, pour l’essentiel, à un moment précis.
Nous appelons cela la "pénalité liée à l’enfant" (child penalty). Mes collègues et moi avons passé la dernière décennie à la mesurer, à en retracer les origines et à nous interroger sur les mesures de politique publique susceptibles d’y remédier, un travail que j’ai récemment présenté lors d’une session de la conférence du World Inequality Lab sur l’égalité de genre, aux côtés de chercheurs de l’Agence française de développement et de l’IRD .
Il est important de noter que la moyenne mondiale citée ci-dessus masque d'importantes disparités régionales. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la part des femmes dans le revenu du travail avoisine les 17 % ; dans certaines parties de l'Europe de l'Est, elle est plus proche de 40 %. L'Afrique subsaharienne présente une image différente : le taux d'activité des femmes y est relativement élevé, mais concentré dans des emplois peu rémunérés, informels et agricoles, ce qui limite leur part dans le revenu total. Dans ce contexte de fortes disparités entre les pays, la pénalité liée à l'enfant est utile précisément parce qu'elle isole un moment précis et bien défini, que l'on peut mesurer précisément et comparer d'un pays à l'autre.
Le lien entre le fait d’avoir des enfants et les revenus est remarquablement constant
Notre méthode est simple. Nous utilisons des données administratives sur les rémunérations et suivons les trajectoires d’hommes et de femmes pendant plusieurs années avant et après la naissance de leur premier enfant. Avant la naissance, les rémunérations des futurs parents suivent des tendances quasi identiques. Immédiatement après la naissance, ces trajectoires divergent fortement. En France, par exemple, les rémunérations des femmes chutent brutalement et durablement après l'arrivée du premier enfant, ce qui entraîne à long terme une pénalité d'environ 30 % par rapport à ce qu'elles auraient sinon gagné. Les rémunérations des hommes, au sein des mêmes ménages, n’en sont pour l’essentiel pas affectées.
On observe la même divergence, à des degrés divers, dans presque tous les pays pour lesquels nous disposons des données. Au Danemark, la pénalité à long terme est proche des 20 %. Lors de la constitution d'un Child Penalty Atlas couvrant 134 pays, ce schéma se retrouvait quasiment partout, bien que son ampleur varie considérablement selon le niveau de développement du pays.
Ce dernier point est celui que nous trouvons le plus intéressant. On pourrait s'attendre à ce que les inégalités de genre déclinent progressivement à mesure que les économies s'enrichissent, que les écarts en matière d'éducation se referment et que les obstacles juridiques à l'emploi des femmes sont levés. Or, les données montrent le contraire. Les inégalités de genre sur le marché du travail décrivent une courbe en U inversé au cours du développement : relativement faibles pour les faibles niveaux de revenu, plus élevées pour les niveaux moyens de revenu, puis à nouveau plus faibles pour les niveaux élevés de revenu, une évolution qui rappelle la courbe de Kuznets, qui fut autrefois utilisée pour décrire l’évolution des inégalités de revenus au cours du développement.
La pénalité liée à l'enfance, en revanche, se comporte différemment. Elle est quasi nulle dans les économies les plus pauvres, essentiellement agricoles, augmente régulièrement à mesure que les pays s’industrialisent, puis (contrairement à la courbe de Kuznets) ne diminue que très peu une fois que les pays atteignent des niveaux de revenus élevés. Il en résulte que, à mesure que les économies se développent, la plupart des autres sources d'inégalité de genre s'estompent, tandis que la pénalité liée à l'enfant persiste, jusqu'à représenter l’essentiel des inégalités de genre qui subsistent.
Pourquoi la pénalité liée à l’enfant augmente-t-elle avec le niveau de développement
C’est sur ce point que cette conclusion va à l’encontre de l’intuition commune. Dans les économies agricoles de subsistance, comme dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne aujourd’hui, hommes et femmes travaillent, souvent à proximité de leur domicile, et les jeunes enfants sont fréquemment gardés par leurs grands-parents, des frères et sœurs plus âgés ou d’autres membres de la famille, et non exclusivement par leur mère. Des enquêtes détaillées sur l’emploi du temps menées dans des dizaines de pays à différents niveaux de revenus le montrent clairement : à de faibles niveaux de revenus, l’arrivée d’un enfant modifie à peine la façon par laquelle les mères et les pères allouent leur temps.
Avec l'industrialisation et l'urbanisation des économies, le travail salarié quitte le domicile pour les usines, les bureaux et les villes, créant ainsi, pour la première fois, une nette séparation entre le lieu de travail et le foyer. Quelqu’un doit désormais être physiquement présent auprès des jeunes enfants, et la nature de cette prise en charge évolue, passant d'une simple surveillance à un investissement actif et chronophage : la lecture, le soutien scolaire et la logistique des activités scolaires et extrascolaires.
C’est cette transition structurelle, plutôt qu’une quelconque différence biologique innée entre les femmes en tant que mères et les hommes en tant que pères, qui est à l’origine de la pénalité liée à l’enfant dans les sociétés modernes. Le modèle intensif de garde d’enfants, centré sur la mère, est souvent perçu comme une caractéristique immuable de la vie familiale. Or, les données suggèrent plutôt qu’il s’agit d’un phénomène relativement récent, lié à une étape spécifique de la transformation économique plutôt qu’à la nature humaine elle-même.
Que peuvent faire les décideurs politiques face à la pénalité liée à l’enfant ?
Si la pénalité n'est pas principalement liée à la biologie, ni à la logique économique classique de l'avantage comparatif, l'explication la plus plausible réside dans les croyances et les normes concernant la personne responsable de la prise en charge des enfants et la personne qui, inversement, pourra se concentrer sur sa carrière professionnelle. Or, ces croyances et normes s'avèrent plus malléables qu'on ne le pense.
L'exemple le plus clair vient d'une réforme danoise qui a instauré un congé de paternité supplémentaire réservé aux pères, congé qui était perdu si le père ne le prenait pas. Notre étude de cette réforme a révélé qu'elle ne se limitait pas à redistribuer quelques semaines de prise en charge des enfants des mères aux pères : elle a modifié les convictions profondes des parents en ce qui concerne les rôles de genre et a remis en cause leur conviction que les mères étaient intrinsèquement plus aptes que les pères à s'occuper des enfants. Un an après la naissance, bien après la fin du congé, l'écart de revenus entre les nouveaux parents restait sensiblement inférieur à ce qu'il aurait été sans cette réforme. Puisque le dispositif de congé n'influençait plus directement les incitations individuelles à ce stade, l'interprétation la plus plausible est qu'il a modifié ce que les parents perçoivent comme normal.
C’est encourageant, car cela suggère que les politiques publiques n’ont pas besoin d’attendre que les normes évoluent d’elles-mêmes au fil des générations. Mais cela a des limites évidentes, comme l’illustre l’expérience de l’Agence française de développement. En Jordanie, les femmes ont un niveau d’éducation élevé, pourtant seulement 16 % environ sont sur le marché du travail. Les obstacles ne résident pas dans les compétences ou l’ambition, mais dans les normes sociales, les transports peu fiables ou peu sûrs et le manque de solutions de garde d’enfants. Ces obstacles varient considérablement entre les femmes vivant en ville et celles vivant à la campagne, ainsi qu’entre les réfugiées et les citoyennes. Dans ce contexte, une réforme du congé parental à elle seule aurait peu d’effet. Il est nécessaire de mettre en œuvre un ensemble plus large de politiques, portant simultanément sur les transports, les infrastructures de garde d’enfants et la réforme du droit.
L'implication plus générale est que les inégalités de genre ne diminuent pas spontanément à mesure que les pays s’enrichissent. Les obstacles juridiques et éducatifs cèdent la place, au fil du développement, à une pénalité liée à la garde d’enfants, qui est inscrite dans l'organisation du travail et de la vie de famille modernes. La conclusion la plus encourageante est que, contrairement à certaines sources d'inégalités de genre antérieures, celle-ci semble réagir aux politiques publiques, à condition de bien comprendre le contexte sociétal plus large dans lequel elle s'inscrit. »
Camille Landais, « Why having children – not discrimination or education – now drives most of the remaining gender pay gap in rich countries », 2 septembre 2026. Traduit par Martin Anota
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