Note sur la Lettre à nos petits-enfants de Keynes
« Lors d'une récente discussion sur "l'abondance à venir" produite par l'intelligence artificielle et la réduction du besoin de main-d'œuvre humaine (un avenir qui semble radieux), j'ai cité, comme beaucoup, le court essai que Keynes a publié en 1930 : la Lettre à nos petits-enfants (Economic Possibilities for our Grandchildren), un essai quelque peu énigmatique et aux multiples niveaux de lecture. Ce qui est pertinent dans le contexte actuel, ce sont les prévisions extrêmement optimistes de Keynes concernant la croissance économique : une multiplication par quatre à huit du revenu moyen par tête dans les pays développés au cours des cent années suivantes, ce qui s'est avéré parfaitement exact ; il pensait que cette abondance matérielle entraînerait une réduction considérable des besoins en main-d'œuvre et donc une semaine de travail d'environ 15 heures ; et enfin, le dilemme de l'humanité (lorsqu’elle a enfin résolu "le problème économique), à savoir si elle saura utiliser ces heures supplémentaires de liberté et de loisirs.
Dans cette brève discussion, on trouve une similitude frappante entre le Keynes de la Lettre et le Marx de L’Idéologie allemande : tous deux partagent une vision optimiste selon laquelle le temps libre nous permettra d’exprimer pleinement notre nature humaine, en nous affranchissant de la division du travail, abrutissante et épuisante, et (pour reprendre l’exemple de Marx) de "chasser le matin, pêcher l’après-midi… critiquer [l’art] après le dîner". Keynes développe une vision tout aussi optimiste : la solution au problème économique qui, depuis des millénaires, échappe à l’humanité, nous ouvrira la voie à la liberté et à l’épanouissement de toutes les capacités humaines. Les points communs entre Marx et Keynes à cet égard sont très forts et méritent d’être approfondis. Et elles contrastent avec nos convictions actuelles, qui sont bien moins optimistes.
Cependant, ce qui m'a frappé dans cette nouvelle lecture de la Lettre, c'est quelque chose que j'avais négligé auparavant et que Keynes a, je crois, mentionné (à des fins "politiques") sans toutefois approfondir. Il s'agit de son rejet de l'activité orientée vers un but, considérée comme souhaitable pour l'humanité une fois le problème économique résolu, et de son doute quant à la nécessité des religions monothéistes une fois l'abondance atteinte.
Le raisonnement est le suivant. Selon Keynes, il y a quatre conditions pour résoudre le "problème économique" : une faible croissance démographique, l'absence de guerre, le progrès technologique et, surtout, l'épargne et l'accumulation de capital. Pour accumuler du capital, il faut faire preuve d'une capacité peu commune (en quelque sorte, anti-humaine) à différer sa satisfaction : au lieu de rechercher le plaisir immédiat dans une chose ou une activité, on met de l’argent dans un projet dont le rendement est incertain et peut ne se concrétiser que très loin dans le futur. Une société économiquement avancée n'est possible que si suffisamment de personnes disposant de ressources intègrent ce principe de satisfaction différée, principe fondamentalement étranger à l'être humain : nous désirons des choses agréables, qu'il s'agisse d'un bon café, de belles chaussures ou de superbes vacances, dès à présent et nous les voulons en tant que telles, et non sous la forme abstraite d'argent accumulé sur un compte bancaire. Autrement dit, l'hédonisme, le plaisir immédiat, est une caractéristique humaine normale et saine ; l'"abstinence", la jouissance abstraite des plaisirs futurs, est une coutume étrange, voire "morbide", ce que Marx appelait "l'hédonisme abstrait". La tendance naturelle à jouir des activités en elles-mêmes plutôt qu'à s'engager dans des activités dont les fruits se récoltent dans le futur a été renversée par ceux qui n’actualisent pas les plaisirs futurs et c'est à eux que nous devons la croissance économique.
Mais (et c’est essentiel) que se passe-t-il lorsque nous avons atteint le "royaume de la liberté" et que nous n’avons plus besoin d’accumuler davantage ? Cette capacité, indispensable en période de rareté, est soudainement perçue pour ce qu’elle est : une "propension presque semi-criminelle, semi-pathologique, que l’on confie avec effroi aux spécialistes des maladies mentales". Elle n’est plus nécessaire et, si l’on continue à s’y engager, elle révèle presque un défaut personnel : l’incapacité à vivre l’instant présent (comme vous le dira tout professeur de yoga), à apprécier les activités en tant que telles, et non à se livrer à des activités orientées vers un but dont les bénéfices ne sont récoltés que bien plus tard.
D’où provient cette capacité singulière ? Keynes fait ici un détour particulièrement intéressant et relie le report du plaisir aux religions monothéistes qui, elles aussi, promettent les bienfaits d’une vie heureuse dans un avenir indéfini et empiriquement invérifiable. Voici le passage très important de Keynes, où l’allusion ne porte que sur le judaïsme, mais dont les implications s’étendent clairement aux deux autres religions abrahamiques :
"Ce n’est peut-être pas un hasard si la race [sic] qui a le plus contribué à mettre la promesse d’immortalité au cœur et à l’essence de nos religions est aussi celle qui a le plus contribué au développement des intérêts composés et qui affectionne particulièrement cette institution humaine si utile."
Les religions abrahamiques se sont révélées extrêmement utiles pour amener les individus à entreprendre des activités dont les résultats se manifestent dans un avenir lointain. Sans accepter que leurs récompenses soient différées, nul n'épargnerait et aucun capital ne serait accumulé. Cette habitude de différer les plaisirs, ainsi que sa légitimation, voire sa valorisation, proviennent du report inhérent au judaïsme, au christianisme et à l'islam (bien que seul le premier soit implicite), dans lesquels les plaisirs futurs étaient promis à ceux qui renonçaient aux jouissances terrestres. L'abnégation religieuse et la promesse du salut, d’un côté, et le report de la satisfaction économique, d’un autre côté, étaient interdépendants et fonctionnaient de concert. (On trouve bien sûr ici des échos à Max Weber.)
Mais une fois le "problème économique" résolu, nous pouvons abandonner ce report non naturel du plaisir. Nous pouvons trouver du plaisir dans les activités elles-mêmes (et non dans ce qu’elles pourraient nous apporter dans le futur) et alors les religions qui nous enseignent le contraire deviendront superflues, voire néfastes. Bien que Keynes n’explicite pas pleinement cette implication, je pense que nous avons raison de pousser un pas plus loin le raisonnement qu’il a si soigneusement élaboré, en le construisant, pour ainsi dire, brique après brique : dans un monde d’abondance, les religions monothéistes ne sont plus nécessaires, car le plaisir n’aura plus à être différé, et l’épargne et l’investissement ne seront plus nécessaires. Tout sera consommation. Et plaisir quotidien. (Je sais que Niall Ferguson a (injustement) critiqué Keynes pour cela.)
Il a peut-être été difficile pour Keynes, compte tenu de la situation idéologique au Royaume-Uni dans les années 1930, de son rôle semi-officiel au gouvernement et de l'image déjà établie de lui comme quelque peu anticonformiste, de tirer explicitement cette conclusion pour nous ; mais je crois que quiconque lit son essai aujourd'hui ne peut manquer de faire ce pas supplémentaire, dont tous les éléments sont clairement et élégamment exposés par Keynes. »
Branko Milanovic, « Against purposeful activity and Abrahamic religions in a world of abundance », 28 septembre 2026. Traduit par Martin Anota
Aller plus loin…
« Où est la semaine de travail de 15 heures promise par Keynes ? »

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