« Le thatchérisme est mort, du moins dans un domaine : presque personne ne souhaite de marchés libres. En voici quatre exemples récents au Royaume-Uni : les libéraux-démocrates veulent réduire les taxes sur les carburants, ignorant ainsi le signal envoyé par la hausse des prix des carburants qui nous dit de moins en consommer ; le Russell Group, qui regroupe des universités, souhaite augmenter les frais de scolarité, ce qui nous rappelle qu’elles forment un cartel ; la parlementaire Vikki Slade souhaite imposer l’inscription des coiffeurs et des barbiers à un registre professionnel, comme si les clients étaient incapables de juger eux-mêmes de la qualité de leur coupe de cheveux ; les fournisseurs de Jaguar Land Rover demandent l'aide du gouvernement pour se tourner vers la production d'équipements militaires et aérospatiaux, comme s'ils étaient incapables de s’adapter par eux-mêmes à l'évolution des conditions de marché.
Ce ne sont évidemment pas les seuls signes d'hostilité envers les véritables marchés libres. En quittant le marché unique, nous avons montré que nous ne voulions pas de libre-échange avec nos voisins, un message renforcé par l'imposition de droits de douane élevés sur les importations d'acier. Le contrôle de l'immigration constitue une forme de planification de la main-d'œuvre ; une atteinte à la liberté des employeurs, des propriétaires et des universités de choisir leurs salariés, leurs locataires et leurs usagers. Et la volonté du gouvernement de s’enfermer dans une relation de dépendance à l’égard de Palantir confirme l'observation de Sam Freedman selon laquelle "une grande partie des relations entre l'État et les prestataires privés ne s’apparente plus à un marché fonctionnel".
Cette hostilité envers le bon fonctionnement des marchés libres transparaît aussi dans ce que les politiciens ne disent pas. Qui a un plan sérieux pour améliorer le fonctionnement des principaux marchés ? Oui, les conservateurs britanniques parlent de déréglementation, mais c’est comme s’ils disaient "abracadabra" : les gens préfèrent la déréglementation sur le papier que ses applications concrètes.
Tout cela déconcerte ceux qui, comme moi, ont grandi en entendant régulièrement Thatcher louer les marchés libres. Cela pose la question : pourquoi les gens ne veulent-ils pas des marchés libres ?
Certes, il y a beaucoup à dire contre les marchés. Beaucoup d'entre eux sont loin de fonctionner aussi bien que dans les fantasmes des partisans des marchés libres, car ils sont truffés de barrières à l'entrée et à la sortie, de pouvoir de monopole et d'externalités, et (comme nous l'avons vu en 2008) ils sont une source d'instabilité. Ils ne sont souvent pas les mécanismes d’émancipation que Friedman et Hayek imaginaient, mais plutôt des domaines où l’on n’a que notre peau à offrir et où l’on ne récolte que des coups. Et bien sûr, comme l'a souligné Ronald Coase, il y a des coûts à l’utilisation des marchés : les contraintes liées aux comparaisons des offres, au changement de fournisseur d’accès à internet ou d’énergie, à la recherche d'un emploi ou même à la simple anticipation de ses besoins futurs. L'économie des coûts de transaction s'applique aussi bien aux particuliers qu'aux entreprises.
Rien de tout cela, cependant, n'explique vraiment l’opposition des politiciens et du public aux marchés libres. Si c’était le cas, nous verrions une offensive contre les monopoles de services publics, des exigences de démocratie économique et un renforcement des associations de défense des consommateurs. Or, nous ne voyons rien de tout cela, peut-être en partie parce que la politique s'est affranchie de toute notion de rationalité économique.
Il y a d'autres raisons à la défaveur des marchés. Joseph Schumpeter en a souligné une en 1942. Selon lui, à mesure que le capitalisme se développe, les grandes entreprises, contrôlées par des bureaucrates "rationalistes et peu héroïques", évincent progressivement les petites entreprises dirigées par des entrepreneurs. Il y a alors moins de personnes pour défendre les vertus d’un marché libre. Cette idée ne dispose plus de clientèle significative.
Cette tendance est renforcée par un problème d'action collective. Les bénéficiaires des marchés concurrentiels sont les millions de consommateurs qui bénéficieraient de prix plus bas, tandis que les bénéficiaires des monopoles sont les grandes entreprises déjà en place. Il est beaucoup plus facile pour ces dernières de s'organiser pour payer des lobbyistes et acheter des politiciens en leur offrant des emplois bien rémunérés. Et les politiciens répondent aux incitations.
Mais il n’y a pas que les incitations qui amènent les politiciens à préférer le monopole à la concurrence. Leur déformation professionnelle y contribue également.
Comme l'a souligné Hayek, l'argument en faveur des marchés réside dans leur capacité, lorsqu'ils fonctionnent bien, à agréger des connaissances dispersées et fragmentaires qu'une instance centrale ne peut détenir. Cependant, les politiciens ont tendance à ne pas accorder assez de poids à cette considération, car le processus de sélection politique tend à favoriser les individus excessivement confiants dans les politiques top-down : on ne se lancerait pas en politique si ce n'était pas le cas.
Le public n'est pas non plus particulièrement favorable aux marchés. Certes, des marchés qui fonctionnent bien contribuent à contenir les prix. Mais cela se fait à un prix, celui de la destruction créatrice. Et cela engendre de l'incertitude : la précarité de l'emploi et la disparition de commerces familiers auxquels on était attaché […]. Il y a une tension entre dynamisme économique et sécurité individuelle, surtout dans un contexte politique hostile à l'idée d'un État-providence intelligent.
Tout cela soulève une question : quelqu’un a-t-il jamais réellement voulu des marchés concurrentiels ? La privatisation n’a pas créé de tels marchés. Elle était davantage motivée par le désir de financer des baisses d'impôts que celui de créer des marchés fonctionnels. Et la plus grande tentative de réforme d’un marché par Thatcher (le "Big Bang") a engendré une instabilité financière et, comme l'a montré Guillaume Bazot, un fort pouvoir de monopole. La droite se disait favorable aux marchés lorsque le faire était une façon de s'attaquer au pouvoir des travailleurs, mais ce soutien s'est évaporé avec la baisse du chômage.
Mais, mais, mais… Dans un contexte institutionnel et culturel approprié, les marchés peuvent parfois constituer une technologie utile pour allouer les biens et les services. La question est la suivante : pouvons-nous créer un tel contexte tout en minimisant les coûts économiques et culturels liés au recours aux marchés ? Deux cent cinquante ans après la publication de La Richesse des nations d’Adam Smith, cette question a disparu de l’agenda politique. »
Chris Dillow, « Who wants free markets? », 29 septembre 2026. Traduit par Martin Anota
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