jeudi 22 août 2024

Le paradoxe de la mondialisation chinoise


« Les partenaires commerciaux de la Chine s'inquiètent de nouveau de ses pratiques économiques qu’ils jugent déloyales. Cette fois-ci, l'attention se porte sur la tentative présumée de la Chine d'exporter ses excès de production, notamment dans des secteurs émergents comme celui des véhicules électriques, et de nuire aux industries étasuniennes et européennes.

Mais avant que le monde n'entame une nouvelle série de mesures de rétorsion à l’encontre de la Chine, il est essentiel de comprendre la résilience tenace, voire déconcertante, de la puissance exportatrice chinoise. Comme mes co-auteurs et moi le démontrons dans une récente étude, la part de la Chine dans les exportations mondiales a continué de progresser fortement, malgré les réponses commerciales plus restrictives et les mesures domestiques prises par d'autres pays qui auraient dû corriger ce déséquilibre. Ce paradoxe a d’importantes implications pour les politiques économiques.

Du milieu des années 1980 jusqu'à la crise financière mondiale de 2008, le ratio des importations chinoises au PIB a plus que doublé, passant d'environ 14 % à près de 33 %. Mais la balance des transactions courantes de la Chine (l'excédent des exportations sur les importations) est passée d'un déficit de 4 % du PIB à un excédent de près de 10 %.

Ces deux résultats témoignent de l'ouverture de la Chine au reste du monde. L'augmentation du ratio des importations au PIB résulte généralement de la libéralisation des échanges, notamment de la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires. La Chine a abandonné son orientation autocentrée après les réformes de Deng Xiaoping, qui ont culminé avec son adhésion à l'OMC en 2001.

Dans le même temps, la hausse des excédents courants s'explique par la stratégie agressive de promotion des exportations menée par la Chine, ce qui impliquait que le gouvernement maintienne l'économie fermée aux entrées de capitaux étrangers et que la banque centrale achète les devises étrangères issues des excédents afin de maintenir un taux de change compétitif. En conséquence, les réserves de change ont explosé, atteignant un pic de 4 000 milliards de dollars.

L'ouverture commerciale et un mercantilisme agressif ont ensuite contribué à un troisième résultat : la hausse de la part de la Chine dans les exportations mondiales. Plus précisément, sa part dans les exportations mondiales de biens manufacturés est passée de moins de 1 % en 1985 à 12 % en 2007, atteignant des niveaux astronomiques jusqu’à 50 % dans des secteurs comme l'habillement et la chaussure. Autrement dit, les politiques commerciales et d’autres politiques ont entraîné une croissance plus de la productivité dans le secteur manufacturier en Chine que dans le reste du monde.

La hausse des exportations chinoises et son excédent courant ont suscité l'inquiétude aux États-Unis et ailleurs, entraînant une série de mesures. Tout d'abord, sous la pression américaine, la Chine a commencé à laisser le renminbi s'apprécier par rapport au dollar juste avant la crise financière mondiale. Le renminbi s’est apprécié d'environ 50 % en dix ans et l'excédent courant du pays est passé d'un pic de 10 % du PIB en 2006 à un niveau quasi nul en 2018.

Deuxièmement, la Chine a lancé un vaste plan de relance dans les années qui ont suivi la crise financière mondiale, finançant un boom dans l’immobilier et les infrastructures. Cette réorientation des dépenses publiques a réorienté la structure de la production au profit des produits non échangeables. Troisièmement, sous la présidence de Xi Jinping, la Chine a amorcé un repli sur elle-même, privilégiant la "production locale" et la "circulation intérieure" afin de restreindre la concurrence étrangère dans son économie. Enfin, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, ont augmenté les droits de douane sur les importations de produits chinois, une stratégie que le président Joe Biden a poursuivie encore plus agressivement.

Ces mesures (une appréciation forte et durable du renminbi, des dépenses publiques massives et des mesures protectionnistes agressives) auraient dû nuire à la compétitivité de la Chine. Il est logique qu'un renminbi plus fort et le virage protectionniste américain aient réduit les exportations chinoises. Et de manière plus subtile, mais non moins importante, le protectionnisme et la relance chinois auraient dû avoir le même effet.

L'effondrement des importations après la crise financière mondiale aurait dû affaiblir la compétitivité des exportations, selon l’analyse de l'économiste Abba Lerner, qui considérait qu'"une taxe à l'importation est une taxe à l'exportation". Et le boom relatif que les mesures de relance ont entraîné dans le secteur des produits non échangeables aurait dû nuire à la compétitivité du secteur des produits échangeables en raison de la hausse des salaires et de l'inflation domestiques (phénomène également connu sous le nom d'effet Balassa-Samuelson). Or, rien de tout cela ne s'est produit. La progression de la puissance exportatrice chinoise a été inexorable, la part de la Chine dans les exportations mondiales de biens manufacturés passant de 12 % au moment de la crise financière mondiale à 22 % en 2022.

Aujourd’hui, l'excédent courant de la Chine est de nouveau en forte hausse (malgré des données sujettes à caution, comme l'a montré Brad Setser du Council on Foreign Relations) et sa monnaie se déprécie. La pression s'accentue sur les États-Unis et l'Europe pour qu'ils prennent des mesures de rétorsion.

Mais la première étape consiste à comprendre ce paradoxe de la mondialisation chinoise : pourquoi les exportations chinoises résistent-elles aux effets correctifs des instruments conventionnels de politique économique ? Par exemple, la Chine subventionne peut-être massivement ses exportations, mais de manière non conventionnelle ou dissimulée. Ou bien, il se peut que les entreprises chinoises aient été très efficaces, notamment dans la maîtrise des nouvelles technologies dans des secteurs comme celui des véhicules électriques. Les États-Unis et l’Europe devraient aborder ces questions avec la Chine et adapter leurs réponses au diagnostic, plutôt que d’adopter des mesures protectionnistes hâtives qui ne font qu’attiser les tensions. »

Arvind Subramanian, « The paradox of China’s globalization », août 2024. Traduit par Martin Anota 

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