vendredi 13 mars 2026

Combien de temps le monde peut-il supporter une fermeture du détroit d'Ormuz ?

« Le détroit d'Ormuz longe la côte sud de l'Iran, entre l'Iran et Oman. Il constituait déjà l’un des principaux points de passage stratégiques pour l'énergie à l’échelle mondiale. Et ces dernières semaines, il est devenu central dans le conflit actuel autour de l'Iran. Le président Donald Trump a publiquement mis en garde le gouvernement de Téhéran contre toute tentative de fermeture du détroit et les événements récents se sont largement concentrés sur la question du maintien du trafic commercial dans le détroit. Des pétroliers et d'autres navires ont été attaqués dans le détroit et dans le Golfe Persique. En ce sens, Ormuz n'est plus seulement un théâtre d'opérations parmi d'autres ; c'est de plus en plus le lieu où convergent les temporalités militaires et économiques du conflit.

Pourquoi le détroit d'Ormuz est si important

L'importance économique de ce détroit de 160 kilomètres est évidente. Selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA), environ 20 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers liquides ont transité chaque jour par le détroit d'Ormuz en 2024, soit près de 20 % de la consommation mondiale. L'Agence internationale de l'énergie (IEA), utilisant une base de calcul différente, estime qu'en 2025, environ 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers ont transité chaque jour par le détroit, soit environ 25 % du commerce mondial de pétrole par voie maritime. L'IEA indique également qu'environ 19 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) dépend d'Ormuz. Ces chiffres ne mesurent pas tous la même chose, mais ils convergent : les perturbations à Ormuz ne sont pas qu’un problème pétrolier régional. Elles ont des répercussions sur l'inflation, le transport maritime et la croissance économique à l'échelle mondiale.

La charge est très inégalement répartie. L’EIA rapporte que 84 % du pétrole brut et du condensat transitant par le détroit d'Ormuz en 2024 étaient destinés aux marchés asiatiques, tandis que l’IEA estime qu'environ 80 % des flux actuels transitant par le détroit sont dirigés vers l'Asie. Cela signifie que ce sont les grands importateurs asiatiques, et non les États-Unis, qui sont les plus directement exposés. L'Europe n'est pourtant pas épargnée. Même si sa dépendance au pétrole brut du Golfe est moindre, les perturbations à Ormuz affectent le diesel, le fret, le carburant d’aviation et les anticipations d'inflation à travers les prix mondiaux.

C’est pourquoi la question centrale n’est pas simplement de savoir si le pétrole du Golfe perdu peut être remplacé. La question essentielle est de savoir combien de temps le monde peut amortir une grave perturbation avant qu’il ne devienne difficile de supporter les coûts politiques et macroéconomiques. À cet égard, on peut considérer le détroit d’Ormuz comme une sorte d’horloge économique de la guerre. Si les États-Unis et leurs partenaires parviennent à rétablir un trafic commercial viable à travers le détroit, le pic économique de la crise pourrait être derrière nous, même si le conflit se poursuit sous d’autres formes. Sinon, la durée réelle de la perturbation à Ormuz donne une indication approximative de la durée économiquement tolérable de la guerre elle-même. Il s’agit d’une déduction plutôt que d’une prévision officielle, mais elle découle directement du rôle du détroit dans la transmission des chocs aux marchés mondiaux.

Maintenir le flux

Il y a deux principaux amortisseurs face à une interruption prolongée. Le premier consiste à rediriger les flux par des oléoducs contournant le détroit d'Ormuz. Mais cette option ne permet pas de faire transiter autant de volumes que ceux qui traversent habituellement le détroit. L'IEA estime que seuls 3,5 à 5,5 millions de barils par jour peuvent être redirigés par les oléoducs saoudiens et émiratis situés en dehors d'Ormuz. C’est important, mais cela laisse néanmoins un déficit considérable si le transit normal s’effondre. Si l'on part d'un volume de référence de 20 millions de barils par jour et que l'on soustrait 3,5 à 5,5 millions, le déficit net serait alors compris entre 14,5 et 16,5 millions de barils par jour. C'est ce chiffre qui est pertinent pour évaluer le gain de temps que peuvent apporter les réserves stratégiques. C’est mon calcul, mais il est directement dérivé des capacités de transit et de contournement publiées par l'IEA.

Les stocks d'urgence de pétrole constituent le deuxième amortisseur. À cet égard, le monde est mieux préparé que dans les années 1970. L'IEA indique que ses pays-membres détiennent actuellement plus de 1,2 milliard de barils de stocks publics d'urgence, en plus des 600 millions de barils de stocks industriels détenus en vertu d'obligations gouvernementales. Le 11 mars 2026, l'IEA a annoncé une libération coordonnée de 400 millions de barils, la plus important de son histoire, précisément pour faire face aux perturbations engendrées par la guerre au Moyen-Orient.

Ces chiffres paraissent considérables, mais ils deviennent moins rassurants lorsqu'on les compare à l'ampleur d'un choc touchant le détroit d'Ormuz. En termes purement volumétriques, 1,2 milliard de barils de stocks publics d'urgence permettraient de couvrir environ 73 à 83 jours d'une perte nette d'approvisionnement de 14,5 à 16,5 millions de barils par jour. Si l'on ajoute les quelque 600 millions de barils de stocks industriels détenus par l’industrie sous obligation gouvernementale, la limite supérieure théorique passe à environ 109 à 124 jours. Il ne s'agit pas de prévisions opérationnelles, mais de simples ratios stock-flux. Ils éclairent le problème. Même un système de réserves très important n'implique pas que le monde puisse absorber sans difficulté une quasi-fermeture du détroit d'Ormuz pendant six mois, voire plus. Tout au plus, cela suggère que le système peut amortir le choc pendant quelques semaines, voire quelques mois. Cette conclusion est directement tirée des données de l'AIE concernant les stocks et du déficit net mentionné précédemment.

Des réactions différées

Ce qui importe encore davantage, c'est que les pays ne présentent pas le même niveau de résilience. Le Japon dispose de réserves pétrolières d'urgence équivalentes à environ 254 jours de consommation domestique et la Corée du Sud dispose de stocks couvrant environ 208 jours. Les réserves chinoises sont moins transparentes, mais les analystes les estiment à environ 900 millions de barils, soit un peu moins de trois mois d'importations. L'Inde semble plus exposée : les autorités évoquent une capacité de stockage pouvant couvrir environ 74 jours, mais des sources dans les raffineries suggèrent que les stocks actuels se situent plutôt entre 20 et 25 jours. Il en résulte que les pressions économiques et politiques engendrées par une fermeture prolongée du détroit d'Ormuz ne se feraient pas sentir partout au même moment.

Le Japon et la Corée du Sud pourraient absorber une perturbation bien plus longue que l'Inde ; la Chine dispose d’importantes réserves, mais pas d'une protection illimitée.

C’est pourquoi la limite économique probable de la guerre n’est pas seulement déterminée par le volume total des stocks d’urgence mondiaux. Elle dépend aussi de la durée pendant laquelle les principaux importateurs les plus exposés peuvent tolérer des prix élevés, la hausse des coûts de transport et d’assurance, ainsi que le resserrement des marchés du diesel et des carburants. En pratique, la fenêtre économiquement gérable se situe probablement plus près d’un à trois mois que de six mois ou plus. Non pas parce que le monde manquerait physiquement de pétrole après trois mois, mais parce que les coûts politiques et macroéconomiques pour les importateurs vulnérables s’intensifieraient probablement bien avant que les réserves ne s’épuisent. Il s’agit d’une déduction tirée de l’arithmétique des réserves et de la répartition inégale de la vulnérabilité en Asie, et non d’une prévision officielle.

Si la guerre se poursuit et que le détroit d'Ormuz reste effectivement fermé, l'évolution probable des prix variera également selon la phase. En cas de brève interruption, les libérations stratégiques et les anticipations de réouverture du détroit peuvent limiter la hausse. En cas d'interruption de durée moyenne, c’est-à-dire de plusieurs semaines à plusieurs mois, les prix sont davantage susceptibles d'augmenter car les stocks sont utilisés tandis que l'approvisionnement futur demeure incertain. En cas d'interruption prolongée, l'enjeu principal ne se limite pas à l'approvisionnement en pétrole brut, mais inclut également le diesel, l'assurance maritime, les coûts de transport et la crédibilité du réapprovisionnement. C'est pourquoi le danger économique lié à la fermeture d'Ormuz est cumulatif. Une fermeture de courte durée constitue un choc pétrolier. Une fermeture prolongée engendre un choc inflationniste et de croissance plus général. Les prévisions de l'EIA identifient une interruption prolongée du détroit d'Ormuz comme le principal facteur de risque de hausse des prix du pétrole.

Le tic-tac de l'horloge

La conclusion générale est donc claire. Les réserves stratégiques rendent moins probable un effondrement catastrophique et immédiat de l’approvisionnement. Elles réduisent la probabilité d'une répétition du choc pétrolier des années 1970. Mais elles ne rendent pas une guerre prolongée sans coût économique. Le président Donald Trump a suggéré à plusieurs reprises ces derniers jours que la guerre pourrait se terminer bientôt, allant même jusqu'à dire qu'il ne reste "pratiquement plus rien" à cibler, mais il a également, à d'autres moments, présenté le conflit en des termes beaucoup plus maximalistes, exigeant notamment la "capitulation sans condition" de l'Iran. Il vaut mieux interpréter ces messages contradictoires non pas comme un guide fiable d'une stratégie fixe à long terme, mais comme faisant partie d’une tentative à court terme visant à influencer les anticipations et à limiter le choc économique tandis que la pression militaire se poursuit. En termes pratiques, l'administration Trump pourrait être plus encline à prolonger le conflit tant qu'elle estime que le déficit d’approvisionnement en pétrole qui en résultera peut être compensé par le redéploiement des flux et l’utilisation des stocks d'urgence. Mais cette marge de manœuvre n'est pas illimitée. Si les États-Unis parviennent à rétablir un trafic commercial viable par le détroit d'Ormuz, la phase économique la plus dangereuse du conflit pourrait être raccourcie. Sinon, le monde passera d'une panique pétrolière de court terme à une phase plus durable de prix de l'énergie plus élevés, de marchés des carburants plus tendus, d'inflation renouvelée et d'une croissance économique plus lente.

En ce sens, le détroit d'Ormuz n'est pas seulement une conséquence du conflit autour de l'Iran. Il constitue l'indicateur économique le plus clair de la durée, et du coût, potentiels de ce conflit. »

Mohsen Khezri, « Disruption in the Strait of Hormuz is a global inflation, shipping and growth story », LSE Business Review, 12 mars 2026. Traduit par Martin Anota


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