mardi 3 mars 2026

Philippe Aghion, ou comment la destruction créatrice alimente la croissance soutenue

« Ma première pensée en apprenant que mon ami et co-auteur Philippe Aghion venait de recevoir le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en l'honneur d'Alfred Nobel a été : "eh bien, il était temps !"

Philippe a reçu à juste titre presque tous les prix prestigieux en économie : du prix Yrjö Jahnsson en 2001 au prix Frontiers of Knowledge en économie de la fondation BBVA en 2020. Il est aujourd’hui co-lauréat du prix Nobel d’économie, avec Peter Howitt, de l’Université Brown, et Joel Mokyr, de l’Université Northwestern.

Comme le décrit élégamment la citation complète du prix Nobel, son article de 1992, coécrit avec Howitt, "A Model of Growth Through Creative Destruction", pose les fondements analytiques modernes de la compréhension de la croissance économique.

Il y a deux éléments clés. Premièrement, la recherche-développement (R&D) non rivale se diffuse à d'autres entreprises. Les futurs innovateurs "montent sur les épaules de géants", en utilisant le savoir déjà accumulé pour générer de nouvelles idées. Cette externalité intertemporelle positive signifie que l'inventeur initial ne gagne qu'une faible part du bénéfice social total de l'innovation. Comme l'écrivait Gustave Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues : "Inventeurs: Meurent tous dans la misère. Un autre profite de leur découverte, ce n'est pas juste". Cela montre que la société peut bénéficier du subventionnement de la R&D.

Le second élément fondamental, tirant en sens inverse, est le fait que, lorsque la concurrence est imparfaite, les innovations des entrepreneurs qui réussissent génèrent des profits pour leur entreprise, tandis que ceux de leurs concurrents diminuent, un phénomène connu sous le nom de "détournement de clientèle" (business stealing). Cela fait de l'innovation un processus intrinsèquement déstabilisant, car il crée aussi bien des gagnants que des perdants.

L'article de 1992 a combiné ces forces dans un élégant modèle d'équilibre général, qui offrait une manière tractable d'aborder des questions de croissance économique.

Protection versus concurrence

L'économie de marché décentralisée ne génère pas des niveaux d'innovation socialement optimaux. Les externalités de connaissance conduiront en général à un sous-investissement, tandis que le détournement de clientèle poussera vers le surinvestissement. Savoir quel effet prédomine est en définitive une question empirique, bien que les données empiriques tendent à montrer qu’il y a trop peu d'investissement en R&D, les rendements sociaux dépassant largement les rendements privés.

Surtout, la théorie moderne de la croissance endogène rompt avec l'idée traditionnelle selon laquelle la croissance de la productivité globale des facteurs (PGF) est une "manne tombée du ciel". Les gouvernements peuvent influencer et influencent le taux de croissance en modifiant le rythme (et la direction) du progrès technique, pour le meilleur ou pour le pire.

C’est important pour les débats actuels. La croissance de la productivité au Royaume-Uni et ailleurs a fortement ralenti depuis la crise financière mondiale de 2007-2009, mais nous ne devons pas pour autant considérer que c’est inévitable. De meilleures politiques et de meilleures institutions peuvent faire la différence. Philippe lui-même s'est pleinement investi dans ces débats de politique économique, en tant que commentateur et en tant que conseiller auprès des gouvernements.

La lutte pour les rentes tirées de l’innovation incite à investir davantage dans la R&D. Mais elle incite aussi les entreprises établies à ériger des barrières à l’entrée pour freiner l'arrivée de nouveaux concurrents. Cela peut prendre la forme d’activités de lobbying et de pratiques anticoncurrentielles. Une société prospère doit embrasser le dynamisme de la destruction créatrice et se prémunir contre les abus de position dominante des entreprises établies.

Les formes précises des interventions publiques sont souvent subtiles, car la théorie explique pourquoi il peut y avoir trop d’innovation destructrice en raison du détournement de clientèle. L'innovation crée des perdants et peut donc creuser les inégalités. Mais l’important est de lever les barrières rencontrées par les inventeurs et entrepreneurs potentiels, par exemple en améliorant l'accès à une éducation et à une formation de qualité pour les personnes issues de milieux défavorisés.

De la théorie macroéconomique à l'empirie microéconomique

Le paradigme d'Aghion-Howitt a permis de faire le lien entre la théorie macroéconomique de la croissance et les apports microéconomiques de l’économie industrielle. La publication de cet article a coïncidé avec l'émergence de vastes bases de données de panel sur les entreprises, provenant de sources administratives, comptables et d'enquêtes. Ces données, de plus en plus nombreuses, fournissaient des informations sur la productivité, l'emploi et l'innovation, notamment via les brevets et la R&D. Elles ont ainsi permis de tester rigoureusement les modèles à l'aide de méthodes plus crédibles et d'affiner et de développer la théorie de la croissance.

Un exemple de l'interaction entre données et théorie est le travail portant sur la relation entre la concurrence sur le marché des produits et l'innovation. Les modèles de croissance endogène sans destruction créatrice prévoient généralement que la concurrence réduit les incitations à innover, parce qu’elle érode les rentes temporaires sur les marchés des produits que génèrent les nouvelles idées. Cette prédiction entre en tension avec de nombreuses études de panel menées au niveau des entreprises depuis les années 1990, qui ont montré que la concurrence tendait à stimuler l'innovation.

Aghion-Howitt a suggéré une extension du modèle de croissance de base, dite "innovation pas à pas" (step-by-step innovation), qui permet aux entreprises d'occuper différentes positions sur l'échelle de l'innovation et remet en cause la prédiction schumpétérienne simpliste. Dans ce modèle, lorsque les entreprises sont au coude à coude, sans être trop en avance ni trop en retard, elles sont fortement incitées à innover pour échapper à la concurrence. Par conséquent, l'impact de la concurrence dépend du contexte spécifique.

Au niveau macroéconomique, ces forces compensatrices peuvent générer une relation en "U inversé", où une concurrence plus forte accroît généralement l'innovation lorsque la rivalité est modérée, mais peut la réduire lorsque la rivalité est déjà très intense.

Un second exemple est l’explosion des travaux sur la dynamique des entreprises. Le processus d'entrées et de sorties est fondamental pour la diffusion de l'innovation dans le paradigme Aghion-Howitt et les nouvelles microdonnées sur les entreprises ont permis une documentation détaillée du taux de rotation des entreprises et de son lien avec la croissance de la productivité.

La recherche montre qu'environ 10 % des entreprises américaines entrent ou sortent du marché chaque année. Cette rotation s'opère principalement au sein de secteurs bien spécifiques, donc il ne s'agit pas d'une simple transformation structurelle intersectorielle. Une plus forte rotation est associée à une plus forte productivité et à une réallocation des ressources entre les entreprises (et au sein même des entreprises), ce qui explique une part substantielle de la croissance agrégée de la PGF.

Une vie d’innovateur

Près de trois décennies après la publication de l'article d'Aghion et Howitt, j'ai contribué à l'organisation d'un colloque de quatre jours à Paris afin d'évaluer l'impact de leurs travaux sur la discipline. Des centaines d'universitaires, plusieurs lauréats du Nobel d’économie et même le président de la République française ont débattu de ces travaux. La publication issue de cet événement a mis en lumière l'influence majeure de Philippe, non seulement sur l’économie de la croissance et sur l’économie industrielle, mais aussi sur des domaines aussi variés que le commerce international, le travail, la fiscalité, l'environnement, l'économie politique, la finance et l'économie des organisations.

Ce qui frappe, ce n'est pas seulement l'influence intellectuelle de Philippe sur la discipline, mais aussi sa capacité à collaborer avec de nombreux autres chercheurs pour faire progresser les connaissances. Il consacre généreusement son temps aux jeunes chercheurs. C’est un innovateur par excellence ; il ne se repose jamais sur ses lauriers et est toujours avide de nouveaux défis et de nouvelles grandes idées.

Sur le plan personnel, ce qui frappe le plus chez Philippe est son enthousiasme débordant. Dans son travail de recherche, il est toujours plein d'idées et constamment en quête de nouvelles pistes et approches. Travailler avec lui sur des articles a été une expérience formidable et l’un des sommets de ma vie professionnelle.

Philippe s'intéresse également aux grandes questions de politique économique : les inégalités, la fiscalité, la politique monétaire, la politique budgétaire et l’intelligence artificielle. Il échange volontiers avec les décideurs politiques. Lors de ses cours et de ses présentations, il captive son auditoire tant par le fond que par la forme, bondissant souvent sur scène, au risque parfois de tomber.

Alors, bien que lui-même ne boive pas d’alcool, j'espère que vous vous joindrez tous à moi pour lever votre verre virtuel à notre nouveau lauréat du Nobel d’économie, Philippe Aghion. »

John Van Reenen, « Philippe Aghion: explaining sustained growth through creative destruction », Centre for Economic Performance, CentrePiece, vol. 31, n° 1, février. Traduit par Martin Anota


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