« Donald Trump et ses sbires sont en train de paniquer. Samedi, Trump s'en est pris violemment au New York Times pour un article qui ne faisait que dire l’évidence : nombre de ses objectifs de guerre initiaux, quels qu'ils aient été, n’ont pas été accomplis. À peine une heure plus tard, il a menacé de commettre des crimes de guerre à grande échelle, affirmant que si l'Iran n'ouvrait pas le détroit d'Ormuz dans les 48 heures, c'est-à-dire aujourd'hui même, il ordonnerait aux forces américaines de bombarder des centrales électriques civiles.
Pourquoi un tel désespoir ? La réponse est évidente. Il s’avère non seulement qu’un changement de régime (si c’était réellement l’objectif) est difficile à imposer, mais aussi que le monde est bien plus dépendant du détroit d’Ormuz que Trump et ses acolytes ne semblent en avoir pris la mesure. Et ce qui devient de plus en plus clair, c’est que cette dépendance va bien au-delà du pétrole et du gaz naturel.
Outre le pétrole et le gaz, la région du Golfe est une source mondiale essentielle d'engrais. Elle produit environ un tiers de l'hélium mondial ; et l'hélium ne sert pas qu'aux ballons de fête : il est indispensable à la production de semi-conducteurs et a d'importantes applications médicales. Et (ce que j'ignorais) le Golfe est un goulet d’étranglement pour l'industrie pharmaceutique, de nombreux ingrédients clés étant généralement acheminés par le détroit d'Ormuz et de nombreux produits finis étant transportés par avion vers leurs destinations via Dubaï et d'autres aéroports du Golfe.
Alors, sommes-nous en train de comprendre que le Golfe persique est un goulet d’étranglement unique pour l'économie mondiale ? Je ne le crois pas. C'est certes un goulet d’étranglement, mais il n'est pas unique. Si la crise d'Ormuz semble grave, imaginez les perturbations des chaînes de valeur mondiales si la Chine attaquait Taïwan ou si la Corée du Nord attaquait la Corée du Sud. Taïwan représente plus de 60 % de l'approvisionnement mondial en semi-conducteurs et plus de 90 % de l'approvisionnement en semi-conducteurs les plus avancés. La Corée du Sud est un exportateur majeur de puces mémoire. Un différend persistant entre le gouvernement néerlandais et le fabricant chinois de semi-conducteurs Nexperia, basé aux Pays-Bas, menace de bouleverser la production automobile mondiale. L'Inde est un exportateur majeur de produits pharmaceutiques essentiels, notamment de vaccins. Trump a renoncé aux droits de douane qu'il avait imposés à la Chine à l'occasion du Jour de la Libération, car ce pays est de loin le principal fournisseur de terres rares et elle a riposté en interrompant les exportations. Et ainsi de suite.
Il ne s'agit pas là d'exemples de mondialisation, mais d'hypermondialisation (hyperglobalization), un terme forgé par Arvind Subramanian et Martin Kessler. Dans un article de référence de 2013, mis à jour en 2023, Subramanian et Kessler ont constaté que le commerce mondial avait progressé beaucoup plus rapidement que le PIB mondial entre les années 1980 et la veille de la crise financière de 2008. Dans les années 1980, la part du commerce mondial dans le PIB mondial n'était guère plus importante qu'avant la Première Guerre mondiale ; en 2008, elle avait atteint un tout autre niveau.
Mais comme ils l'ont montré, cette croissance rapide du commerce mondial ne se résumait pas à une augmentation des échanges entre les pays, mais à une complexification et une interdépendance accrues de la production mondiale. Par exemple, si l'on se demande où est fabriqué un iPhone, la réponse n'est pas simple. Le téléphone est assemblé en Chine ou en Inde, mais ses composants sont produits dans de nombreux pays et ces composants eux-mêmes utilisent des intrants produits dans de nombreux pays.
Au cours des quarante dernières années, nous avons bâti un monde où les économies nationales sont si interdépendantes qu’il y a des points de blocage potentiels partout où l’on regarde. Pourtant, ce système mondial d'interdépendance fonctionnait relativement bien tant qu'une pièce maîtresse, en l’occurrence les États-Unis, le soutenait et veillait à la libre circulation des biens, des services et des capitaux.
Je ne dis pas que le système était parfait. Il n'est pas clair que nous devions dépendre des importations pour certains biens essentiels, comme les vaccins ou les terres rares. Mais aujourd'hui nous avons le pire des deux mondes. Le monde est désormais fortement dépendant d'une chaîne de valeur mondiale complexe et l'ancien leader du monde libre est erratique. Qui sait quelle sera notre politique envers l'Iran dans une semaine, voire demain ? De plus, la débâcle iranienne a montré que nous étions bien plus faibles que ce que la plupart des gens imaginaient, une faiblesse telle que nous craignons d'empêcher l'Iran d'exporter du pétrole, alors même que nous menaçons de détruire ses infrastructures civiles. La vérité est que même nos alliés n’ont plus confiance en nous et ne nous respectent plus.
Nous ne sommes donc pas simplement confrontés à une difficulté des consommateurs à acheter des importations. Il s'agit plutôt d'un scénario dans lequel les producteurs perdent l'accès aux intrants dont ils ont besoin pour continuer de produire. La crise du détroit d'Ormuz fait grimper les prix à la pompe, ce qui est déjà problématique. Mais elle menace aussi de priver les agriculteurs américains d'engrais pendant la saison de plantation, de couper les approvisionnements en hélium indispensables aux fabricants de semi-conducteurs en Asie, de priver les producteurs pharmaceutiques des intrants essentiels, et bien plus encore.
En résumé, aussi terrifiante que soit la crise d'Ormuz, je crains qu'il ne s'agisse que d'un début. Une économie mondiale, déjà fragilisée par de multiples goulets d’étranglement potentiels, ne peut plus compter sur une Amérique forte, fiable et digne de confiance pour jouer le rôle de garant du système. Si les choses sont déjà graves, elles risquent fort de s'aggraver bien plus encore. »
Paul Krugman, « When hyperglobalization meets chaos », 23 mars 2026. Traduit par Martin Anota
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