mardi 10 mars 2026

La Richesse des nations, une icône mal comprise des marchés libres

« […] Le 9 mars marque le 250e anniversaire de la publication de La Richesse des nations, en 1776. Adam Smith est peut-être aussi l'un des penseurs les plus mal compris de l'histoire de la pensée économique. Smith n'est ni le père de l'économie moderne, ni celui du capitalisme, un terme qu'il n'a jamais employé.

Dans les débats actuels, Smith est souvent présenté comme un précurseur de l'économie contemporaine, une sorte de version primitive du modèle d'équilibre concurrentiel d'Arrow-Debreu. Je me souviens que Sam Bowles avait avancé cette idée (il était même allé jusqu’à dire que Smith, Marx et Arrow disaient tous la même chose) lors d'une conférence à l'Université de l'Utah. Selon cette interprétation, Smith aurait découvert que les individus, guidés par leur intérêt personnel et interagissant sur les marchés, produisent des résultats optimaux, la fameuse "main invisible".

De nombreux ouvrages, y compris la plupart des classiques sur le sujet, vont dans le sens de cette interprétation. Par exemple, le Washington Post a publié hier une tribune (en réalité deux ; l’autre est beaucoup moins problématique) de Jesse Norman, qui publiera prochainement un livre intitulé, vous l’aurez deviné, Adam Smith: Father of Economics. Il note à juste titre que "le 250e anniversaire n’est pas un moment propice à l’hagiographie. C’est l’occasion de redécouvrir une façon de penser qui est directement pertinente, voire urgente, pour les défis économiques, sociaux et politiques auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés". Il analyse ensuite la question des tarifs douaniers au prisme des concepts économiques modernes. Notons que dans les années 1790, peu après la mort de Smith, Alexander Hamilton, en utilisant les idées et la méthode de Smith, a abouti à des conclusions en matière de politiques publiques très différentes.

Ces interprétations de Smith comme père de l'économie moderne et comme défenseur du capitalisme de marché libre nous en apprennent bien plus sur l'économie néoclassique moderne que sur Smith lui-même. L'univers conceptuel de la science économique moderne est fondamentalement différent de celui de l'économie politique classique, la tradition à laquelle Smith appartenait.

Il faut comprendre Smith comme s'inscrivant dans une tradition intellectuelle plus large qui ne commence pas avec lui, mais avec William Petty, et qui se prolonge avec Cantillon, les physiocrates, Ricardo et enfin Marx, dans ce que l'on appellera plus tard l'approche du surplus. Cette tradition s'intéressait aux conditions matérielles de la reproduction de la société, à la formation du surplus et au processus d'accumulation.

Dans ce cadre, la science économique ne portait pas principalement sur le choix individuel ou la maximisation de l'utilité, mais sur la reproduction de la société. Ainsi, l'analyse de Smith concernait fondamentalement le conflit social et la répartition des revenus, et non l'équilibre harmonieux entre des individus optimisateurs. Le problème central de l'économie politique était d'expliquer comment les sociétés produisaient et distribuaient le surplus qui permettait l'accumulation et la croissance.

Un autre mythe répandu est qu'Adam Smith aurait fondé la science économique. En réalité, Smith fut le grand systématiseur d'un corpus d'idées issues de l'approche du surplus. L'économie politique émergea progressivement durant la Révolution scientifique et le début de l'époque moderne. Petty, Cantillon et les physiocrates avaient déjà développé des intuitions cruciales sur la valeur, la production et la reproduction économique avant même que Smith n'écrive la Richesse des nations. La véritable contribution de Smith fut d'organiser ces intuitions en un cadre cohérent et de les placer au centre de sa critique du système mercantiliste qu'il considérait comme dominant. Son ouvrage a certainement aidé à établir l'économie politique en discipline intellectuelle à part entière.

Smith n’a pas non plus été le théoricien du capitalisme au sens moderne du terme. Ce terme lui-même ne faisait pas partie de son vocabulaire. Smith parlait plutôt de société commerciale, une étape du développement historique caractérisée par l'expansion des marchés, de l’industrie manufacturière et des échanges. Il était certes opposé au système mercantiliste et estimait que la physiocratie avait, à tort, limité la création de richesse à l'agriculture. Mais sa défense du système de la liberté naturelle ne constituait pas une défense des marchés libres au sens moderne du terme.

Les défenseurs modernes des marchés libres présentent souvent Smith comme leur ancêtre intellectuel. Mais la relation entre le libéralisme des auteurs classiques (et non le libéralisme classique, qui est une autre source de confusions) et le néolibéralisme est bien plus complexe. La défense du laissez-faire par Smith était en grande partie une réaction contre le système mercantiliste et les survivances de la réglementation féodale qui entravaient l'activité économique au dix-huitième siècle. Le libéralisme de Smith et de Ricardo était historiquement progressiste ; il visait à démanteler les privilèges de l'Ancien Régime et à promouvoir le développement économique.

Le néolibéralisme, à l’inverse, a émergé au vingtième siècle en réaction aux réformes keynésiennes et à l'État-providence mis en place à l’époque du New Deal. Son objectif principal a été de limiter la capacité des gouvernements démocratiques à réguler les marchés ou à redistribuer les revenus. En ce sens, le néolibéralisme s'apparente davantage à une renaissance de ce que Marx appelait "l'économie vulgaire" qu'à une continuation de la tradition classique.

Aucun concept n'a peut-être été autant galvaudé que la main invisible de Smith. Dans la science économique moderne, on l'interprète souvent comme un théorème général selon lequel les marchés conduisent à des résultats optimaux. Mais dans le texte de Smith, la métaphore apparaît dans un contexte très précis : les commerçants privilégiant l'investissement domestique pour des raisons de sécurité, ce qui soutient incidemment l'emploi domestique. C'est bien loin de l'affirmation catégorique selon laquelle tout comportement guidé par l’intérêt personnel conduit à des résultats socialement optimaux.

Smith était également profondément sceptique à l'égard de la concentration du pouvoir économique. Son célèbre avertissement selon lequel "les gens du même métier se rencontrent rarement… mais la conversation se termine par une conspiration contre le public" témoigne d'une profonde préoccupation à l’égard des monopoles et de la collusion. La concurrence, et non la main invisible, était le mécanisme qui contenait l'intérêt personnel. Il s’apposait aux monopoles, pas à l’État. En fait, il était favorable à l'impôt pour financer l'éducation publique, une proposition radicale à l'époque (et encore aujourd'hui si l'on adhère aux thèses libertariennes selon lesquelles l'éducation n'est pas un bien public). »

Matías Vernengo, « The Wealth of Nations at 250! Misunderstood icon of free markets », in Naked Keynesianism (blog), 9 mars 2026. Traduit par Martin Anota

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