samedi 23 mai 2026

Qu’est-ce qui faisait l’originalité de Keynes ?

« Il y a quelques années, l’un de mes articles a été refusé par une prestigieuse revue hétérodoxe, car il ne saisissait pas l'importance des journaux intimes de Keynes. En réalité, je ne les avais pas lus (je plaide coupable). Mes travaux étaient dépassés, m'a affirmé un relecteur furieux (le numéro 1, en l'occurrence). Peu après, on m'a demandé d'évaluer, pour cette même revue, un article sur la sexualité de Keynes et ses implications possibles pour sa pensée économique. Il portait sur les journaux intimes de Keynes du début du vingtième siècle et suggérait que sa sexualité, ainsi que ses conceptions philosophiques plus générales, pouvaient contribuer à expliquer certaines de ses idées économiques ultérieures. La question est intéressante, notamment parce qu'elle a souvent été soulevée dans des contextes différents et avec des implications politiques très diverses.

Il y a une dizaine d'années, Niall Ferguson suggérait que le laxisme budgétaire keynésien était lié à l'homosexualité de Keynes et à son prétendu manque de considération pour les générations futures. L'idée que la théorie de Keynes portait sur le court terme parce qu'il n'avait pas d'enfants est loin d'être nouvelle et est associée à d'autres figures conservatrices comme Joseph Schumpeter. Murray Rothbard a avancé les mêmes arguments, comme le notait l'article mentionné précédemment. En définitive, cet argument est analytiquement faible, car il tente de passer directement de la biographie aux conclusions en matière de politique économique sans établir les liens pertinents.

L'article que j'ai lu était favorable à Keynes et tentait de relier sa sexualité à sa sensibilité à l'économie dans son ensemble, à ses conceptions du "bien", à son rapport à la philosophie de G.E. Moore et, finalement, à ses idées concernant l'incertitude, la monnaie et la vie économique.

Mais le problème demeure. C’est une chose de dire que les expériences personnelles, notamment la sexualité, contribuent à façonner la sensibilité d'un auteur ; c'est presque certainement vrai, et d'une certaine manière, trivial. C’en est une autre de prétendre que la sexualité explique un ensemble particulier de propositions analytiques en est une autre. Cette affirmation est bien plus ambitieuse et infiniment plus difficile à défendre. Dans le cas de Keynes, la pertinence de ses journaux intimes pour la compréhension des idées analytiques centrales de la Théorie générale est loin d'être évidente.

Il ne fait aucun doute que les idées philosophiques de Keynes ont été importantes. Ses échanges avec Moore, son appartenance au groupe de Bloomsbury et son rejet de certaines conventions victoriennes ont façonné sa conception de la vie, de la morale, de la beauté, de l'amitié et de la société idéale et de la vie bonne. Ces éléments ont probablement aussi influencé son impatience face à un utilitarisme étroit et à une vision purement mécanique du comportement économique. Mais la question difficile est de savoir comment passer de ces sensibilités philosophiques et personnelles aux propositions analytiques concrètes qui définissent la contribution de Keynes à la science économique.

La question de savoir quelle est exactement la principale contribution de Keynes à la pensée économique ne reçoit souvent que de vagues réponses, et même au sein des groupes post-keynésiens, les avis divergent considérablement. Si la réponse est simplement l'incertitude, comme le soutiennent nombre d'économistes hétérodoxes, alors l'argument est incomplet. Keynes a certes accordé une importance croissante à l'incertitude, notamment dans sa réponse de 1937 aux critiques de la Théorie générale. Le chapitre 12, avec son analyse des anticipations à long terme, des conventions et de la célèbre métaphore du concours de beauté, est essentiel à cette interprétation. Mais la contribution de Keynes ne saurait se réduire à l'incertitude.

En outre, l'incertitude à elle seule ne suffit pas à distinguer Keynes. Frank Knight et Friedrich Hayek considéraient eux aussi l'incertitude comme un élément central de la vie économique, mais ils ont abouti à des conclusions très différentes de celles de Keynes. G.L.S. Shackle, élève de Hayek et figure importante de certaines interprétations post-keynésiennes de Keynes, a combiné des éléments des conceptions keynésienne et hayékienne. Cela suggère que la reconnaissance d'une incertitude fondamentale peut s'appuyer sur des cadres théoriques très différents et conduire à des conclusions en matière de politique économique radicalement différentes. Une question plus difficile n’est donc pas de savoir si Keynes se souciait de l'incertitude, mais plutôt pourquoi elle occupait une telle place dans sa théorie plus large du capitalisme.

Selon moi, la proposition centrale de la Théorie générale n'est pas simplement l'incertitude inhérente à une économie monétaire, mais le principe de la demande effective. La principale rupture analytique de Keynes fut sa rupture avec la loi de Say et l'idée que l'investissement s'ajusterait automatiquement au niveau d'épargne associé au plein emploi, même lentement. L'objectif de la Théorie générale, comme Keynes l'a lui-même clairement indiqué, était avant tout une théorie de l'emploi. Les dépenses autonomes déterminent le revenu. L'investissement ne s'ajuste pas automatiquement au niveau d'épargne de plein emploi. Le niveau d'activité peut se stabiliser en deçà du plein emploi, non pas comme un écart temporaire provoqué par des rigidités, mais comme la conséquence normale d'une économie de production monétaire.

L'incertitude importe dans ce raisonnement, mais elle n'en est pas le cœur. C'est l'incertitude concernant la demande autonome qui importe. En fait, l'importance accordée par Keynes à l'incertitude s'est affirmée davantage lorsqu'il a répondu aux critiques et tenté d'expliquer pourquoi l'investissement ne pouvait être considéré comme une simple fonction s'ajustant sans à-coups au niveau d'épargne de plein emploi, notamment parce qu’il acceptait d’importants éléments de l'économie marginaliste. Présenter l'incertitude comme l'explication centrale risque de faire passer Keynes pour un théoricien des imperfections du marché convaincu que les marchés fonctionneraient suffisamment bien si seulement les anticipations étaient moins volatiles et si l'information était complète. Or, ce n’était pas l’idée fondamentale de Keynes.

Sa proposition la plus radicale était que le capitalisme pouvait être économiquement stable en situation de sous-emploi. C'est précisément cette stabilité économique en deçà du plein emploi qui rendait le système politiquement instable.

Il y a également un problème de comparaison. Michal Kalecki a développé une version du principe de la demande effective de manière indépendante, et sans doute avant Keynes. Le parcours intellectuel de Kalecki a été très différent, marqué par Marx et les auteurs marxistes plutôt que par Moore et le groupe de Bloomsbury. Cela nous amène à la question de savoir comment la sexualité de Kalecki a influencé sa théorie de la demande effective. À la lumière de cette perspective, la question semble moins pertinente. Cela ne signifie pas pour autant que la biographie soit sans importance. Mais cela suggère que le cheminement de la vie personnelle à la théorie analytique est indirect, structuré par des traditions intellectuelles, des engagements politiques, des circonstances historiques et des problèmes théoriques propres à la science économique.

Il y a aussi la question du développement intellectuel de Keynes lui-même. Ses conceptions philosophiques se sont formées relativement tôt, si l'on en croit Robert Skidelsky et de nombreux autres auteurs sur le sujet. Mais ses idées économiques ont considérablement évolué au fil du temps. Le Keynes du Traité sur la réforme monétaire, du Traité de la monnaie, du Comité Macmillan et de la Théorie générale ne sont pas les mêmes. Si ses sensibilités philosophiques et personnelles fondamentales étaient déjà présentes dès le début, on peut se demander pourquoi le principe de la demande effective n'a émergé que plus tard, après les débats avec le Cambridge Circus au début des années 1930. On ne peut répondre à ces questions en invoquant simplement la sexualité ou ses premiers engagements philosophiques.

Une position plus plausible serait que la sexualité et la vie personnelle de Keynes s'inscrivaient dans un rejet plus large des conventions morales et sociales victoriennes. Ce rejet l'a peut-être rendu plus enclin à remettre en question les doctrines économiques établies, notamment la foi néoclassique dans les mécanismes d'ajustement, l'épargne et les vertus morales de cette dernière. Il a également pu contribuer à nourrir son scepticisme envers les conceptions purement ascétiques ou axées sur l'efficacité de la vie sociale. Keynes ne considérait pas l'économie comme une fin en soi. Il estimait que les institutions économiques devaient être jugées au regard d'objectifs humains plus vastes. En ce sens restreint, son univers philosophique et personnel comptait.

Mais le cœur analytique de la pensée économique de Keynes demande encore une explication théorique. Sa théorie de la demande effective est née de débats concrets sur l'épargne, l'investissement, la monnaie, l'emploi et les échecs de la théorie orthodoxe dans le contexte de la Grande Dépression. Son homosexualité peut nous aider à comprendre Keynes en tant que personne, et peut-être aussi certaines de ses sensibilités plus générales. Elle n'explique cependant pas, à elle seule, la logique de la Théorie générale.

Il est également singulier, dans les écrits consacrés à la pensée philosophique de Keynes, de présenter ses motivations de façon quelque peu simpliste comme étant apolitiques. Il se souciait de la vie bonne, mais non du bien public. Accepter l'idée que Keynes était apolitique va à l'encontre de son engagement profond dans la vie politique, non seulement en tant que bureaucrate, mais surtout en tant qu'acteur direct des campagnes électorales, impliqué par exemple dans l'élaboration du programme de Lloyd George lors des élections de 1929.

En définitive, la question la plus intéressante n'est pas de savoir si la sexualité explique l'économie keynésienne. Ce n'est pas le cas. La question est plutôt de savoir si la position de Keynes, en marge de certaines conventions sociales, l'a aidé à concevoir le capitalisme différemment des économistes orthodoxes de son époque. Cela semble plausible. Peut-être qu’un bon chercheur en sciences sociales, un bon économiste, doit être plus qu'un "mathématicien, un historien, un homme d'État et un philosophe, dans une certaine mesure", comme le suggérait Keynes. Il faut être un peu en marge pour voir les choses autrement.

Même alors, ce qui faisait la singularité de Keynes n'était pas simplement sa vie personnelle. C'était sa capacité à transformer un ensemble de préoccupations philosophiques, politiques et historiques en une puissante critique analytique de l'économie de marché autorégulée. »

Matías Vernengo, « What made Keynes, Keynes », in Naked Keynesianism (blog), 6 mai 2026. Traduit par Martin Anota


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« Une introduction à la Théorie générale »

« Keynes était-il socialiste ? »

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