« […] La semaine dernière, j'ai abordé la question de savoir si l'Europe est réellement en train de prendre du retard sur les États-Unis. J'ai affirmé que le discours dominant sur un déclin relatif marqué est erroné. J’ai ensuite présenté un petit modèle formel illustrant la logique sous-jacente à cette situation, telle que je me la représente.
Je suis ravi d'avoir suscité un débat plus large, auquel des observateurs éclairés comme Noah Smith et Luis Garicano ont contribué. Cependant, au vu de ce qui a été dit jusqu’à présent, il me semble nécessaire d’expliquer mon point central : les comparaisons habituellement faites de la croissance de la productivité ne permettent pas d’évaluer la réussite économique de l'Europe par rapport à celle des États-Unis.
Dans le billet d’aujourd’hui, je vais donc tenter d'apporter davantage d'explications, étayées par des données supplémentaires et, je l'espère, par des analogies utiles. [...]
Comparer l'Europe avec l'Amérique
Lorsqu'on compare l'économie européenne, ou du moins celle d’Europe du nord, à celle des États-Unis, certains points sont incontestables. Ce sont deux économies prospères qui utilisent largement les technologies modernes, sans qu'aucune ne se distingue vraiment par sa sophistication ; l'époque où Jacques Chirac déplorait qu'Internet soit un "réseau anglo-saxon" est révolue. Les Américains possèdent cependant davantage de biens matériels : leurs maisons et leurs voitures, notamment, sont bien plus grandes. Les Européens, quant à eux, ont plus de temps, travaillent moins et prennent plus de vacances, et ils bénéficient de la sécurité et de l'espérance de vie plus longues qu'offrent des systèmes de protection sociale plus développés, tels que l'accès aux soins de santé et une réglementation censée des armes à feu.
De quel côté de l'Atlantique vit-on le mieux ? Tout dépend des critères retenus. En tant qu'Américain progressiste partisan de solides filets de sécurité sociale (ce que les Européens appelleraient un social-démocrate), j'admire beaucoup le mode de vie européen. Et même le rapport Draghi, qui lance un appel à la mobilisation face à ce qu’il présente comme une perte de compétitivité européenne, commence par vanter les réussites économiques et sociales de l'Europe.
Cependant, même si la question de savoir quel continent offre une meilleure vie est évidemment importante sur le plan politique, elle est quelque peu distincte de celle de la comparaison entre les États-Unis et l'Europe. Mario Draghi, comme de nombreux observateurs, concède que l'Europe est un endroit où il fait bon vivre actuellement, mais prévient qu'elle prend du retard, notamment en raison d'une faible croissance de la productivité par rapport aux États-Unis. Noah conclut sa réponse en disant qu'"il faut reconnaître que la production par heure travaillée américaine a explosé tandis que celle de l'Europe occidentale n'a progressé que très lentement".
Mais est-ce vraiment un fait ? Ou du moins, est-ce le fait pertinent ? Ce que j’essaie de dire, c’est que je ne pense pas que la production par heure travaillée, c’est-à-dire la productivité, ait la signification que beaucoup lui attribuent.
Je vais donc tenter d'expliquer ce point plus en détail en utilisant des données quelque peu différentes et une présentation différente de celle que j'ai utilisée la semaine dernière.
Le paradoxe apparent entre les États-Unis et l'Europe
Le produit intérieur brut (PIB) est la valeur totale des biens et services produits par une économie sur une période donnée, généralement une année. En soi, le PIB d'une année donnée n'est pas un indicateur très informatif (bien que de nombreux sujets seraient bien mieux compris si davantage de personnes connaissaient l'ampleur du PIB américain, qui dépasse actuellement les 30 000 milliards de dollars par an). Normalement, on aimerait comparer le PIB dans le temps et dans l'espace : le PIB de deux années différentes ou celui de deux pays différents.
De telles comparaisons nécessitent certains ajustements. Pour comparer le PIB au cours du temps, les économistes examinent généralement non pas le PIB brut, mais le "PIB réel" — le PIB à prix constants, c’est-à-dire mesuré aux prix d’une année de base, actuellement 2017 dans la plupart des données américaines, mais 2021 dans les données de la Banque mondiale que j’utilise ci-dessous.
Pour comparer le PIB entre pays, les économistes pourraient utiliser, et utilisent parfois, simplement les valeurs en dollars. Mais ces comparaisons varient fortement avec les fluctuations des taux de change ; c’est pourquoi les économistes ont souvent recours à la "parité de pouvoir d’achat" (PPA) – le PIB ajusté en fonction des différences globales de niveaux de prix entre pays.
Comment, dès lors, comparons-nous les performances économiques des pays au fil du temps ? Les analyses qui s’inquiètent de la compétitivité européenne examinent généralement la croissance du PIB réel, soit par tête, soit par heure travaillée, c’est-à-dire la productivité, dans chaque pays. Mais on peut aussi simplement comparer le PIB par tête ou par heure travaillée à chaque période en utilisant la PPA.
On pourrait penser que ces deux approches (l'une basée sur le PIB à prix constants et l'autre sur le PIB en PPA) aboutiraient aux mêmes conclusions. Or, ce n'est pas le cas. C'est ce que j'appelle le paradoxe États-Unis-Europe apparent. J'emploie le terme « apparent » car, comme je l'expliquerai très bientôt, ce paradoxe se résout dès que l’on tient compte de l’effet de la productivité sur les prix.
Commençons par examiner le PIB par tête en Europe (plus précisément de la zone euro) en pourcentage du PIB par tête aux États-Unis. Si nous le faisons en utilisant les prix constants (la Banque mondiale utilise les prix de 2021), nous obtenons la courbe "aux prix de 2021" dans le graphique 1. Cette courbe suggère que l'Europe a pris du retard au cours des 25 dernières années.
Si, en revanche, nous utilisons simplement les prix de chaque année donnée, nous obtenons la courbe "en PPA", qui montre que l'Europe réduit son retard vis-à-vis des États-Unis.
On obtient une image similaire si l’on regarde le PIB par heure travaillée. L’OCDE, basée à Paris, calcule la productivité ; les données sont disponibles sur l'OECD Data Explorer. Voici la productivité dans la zone euro relativement à la productivité aux États-Unis, à prix constants et à prix courants :
La ligne bleue "à prix constants" confirme le récit Draghi-Smith d’un retard important de la productivité européenne : l’Europe, initialement bien au-dessus du niveau américain, a rapidement accusé un retard considérable. En revanche, la courbe noire "à prix courants" montre que l’Europe maintient son niveau de productivité.
Laquelle de ces courbes est "correcte" ? Si l’on veut comparer des économies, il faut se concentrer sur la valeur à chaque instant. Autrement dit, il faut examiner la courbe noire, qui calcule la valeur de la production en utilisant les prix actuels en PPA, et non la courbe bleue, qui calcule la valeur de la production en utilisant un niveau de prix statique. Sur le graphique 2, la courbe en PPA montre qu’en 2000, la valeur des biens et services produits par heure par un travailleur européen moyen représentait environ 86 % de celle produite par heure par un travailleur américain. En 2024, ce pourcentage était d’environ 87 %. Par conséquent, si vous voulez démontrer qu’entre 2000 et 2024 la productivité européenne a chuté relativement à la productivité américaine, alors, comme je l’ai dit précédemment, je ne pense pas que le terme "productivité" ait le sens que vous avez en tête.
Pourtant, la croissance de la productivité, telle que mesurée de façon conventionnelle, a en réalité été bien plus rapide aux États-Unis qu'en Europe. Comment cela peut-il être cohérent avec le fait que la valeur relative des biens produits par heure est restée pratiquement inchangée ? C'est le paradoxe États-Unis-Europe apparent. Ce paradoxe s'explique par le fait que les économies américaine et européenne ne produisent pas les mêmes paniers de biens, un facteur qui n’est pas pris en compte par les mesures conventionnelles de la productivité. Cette différence de structures productives influe sur les prix auxquels les mesures de productivité doivent être calculées pour permettre une comparaison pertinente entre les pays.
L’explication du paradoxe
Un fait essentiel concernant la croissance économique dans toutes les économies avancées au vingt-et-unième siècle est que les progrès se sont fortement concentrés dans un secteur relativement restreint : le secteur de la "tech" ou des technologies de l’information.
La Réserve fédérale de Chicago a récemment publié une étude intitulée "Concentrated growth: The role of the IT sector". Les auteurs y analysent la "productivité totale des facteurs", qui est liée à la productivité du travail, mais qui s’en distingue. La conclusion est néanmoins claire : depuis la fin des années 1980, la productivité dans le secteur des technologies de l’information a progressé beaucoup plus rapidement que dans le reste de l’économie.
Selon la définition retenue par les auteurs, les technologies de l'information ne représentent que 8 % de la valeur ajoutée américaine (autrement dit, elles ne représentent que 8 % de la valeur nette totale générée par la production aux États-Unis) et donc 8 % du PIB. Pourtant, elles sont responsables de près de la moitié de la croissance de la productivité américaine.
Cela ne signifie pas pour autant que la moitié des bénéfices de la croissance de la productivité américaine de ces quarante dernières années a profité aux travailleurs et aux entreprises du secteur des technologies de l'information, même si c'est bien là que cette croissance a été générée. Cela s’explique par le fait que les bénéfices de cette forte hausse de la productivité dans le secteur des technologies de l'information se diffusent au reste de l'économie.
Pourquoi les bénéfices des technologies de l'information n'ont-ils pas profité aux seules entreprises de ce secteur ? Parce qu'il y a une concurrence effective, si ce n’est parfaite, entre les entreprises américaines de technologies de l'information. En conséquence, l’essentiel des avancées technologiques est répercuté sur les consommateurs sous forme de prix plus bas. Parallèlement, si les travailleurs du secteur de technologies de l'information ont vu leur productivité augmenter considérablement par rapport à ceux des autres secteurs, leurs revenus n'ont pas suivi la même progression.
Un exemple concret : selon le Bureau of Labor Statistics, la production par heure travaillée dans le secteur de la fabrication d’ordinateurs a été multipliée par plus de 14 depuis 1988, soit environ 10 % par an. D’après les données du BLS, la production par heure travaillée dans les hôpitaux a à peine évolué sur la même période. Pourtant, on n’a pas observé de hausse proportionnelle des salaires des informaticiens par rapport à ceux des médecins et des infirmiers. Ce qui s’est passé, c’est que les ordinateurs sont devenus beaucoup moins chers que les soins de santé, la valeur ajoutée par travailleur dans les deux secteurs restant similaire.
Pourquoi est-ce pertinent dans le cadre de la comparaison États-Unis-Europe ? Parce que les États-Unis occupent une position dominante dans le secteur des technologies de l'information, en grande partie grâce à des effets de réseau auto-renforçants (ce qu'on appelle, en termes économiques, des "externalités locales"). Les entreprises de technologies de l’information sont fortement incitées à s'implanter dans la Silicon Valley et quelques autres pôles technologiques, précisément parce que de nombreuses autres entreprises du secteur y sont déjà implantées. Cela s'explique en grande partie par des raisons historiques : même si ce n'est plus le cas aujourd'hui, les États-Unis étaient autrefois bien plus avancés technologiquement que les autres pays développés. Par conséquent, la plupart des grands pôles technologiques mondiaux se trouvent aux États-Unis. (Certains émergent désormais en Chine, mais c'est une autre histoire.)
En conséquence, l'économie américaine dans son ensemble, vis-à-vis de l'Europe, se trouve dans une situation similaire, quoiqu’à un moindre degré, à celle des travailleurs du secteur des technologies de l’information par rapport aux médecins. Nous dominons des secteurs où la production par heure augmente rapidement au cours du temps, si bien que la productivité américaine, mesurée à prix constants, croît plus vite qu'en Europe. Mais les biens produits par ces secteurs deviennent progressivement moins chers par rapport à ceux produits aussi bien par les travailleurs américains des autres secteurs que par les travailleurs européens. Ainsi, la productivité relative de l'Europe, mesurée par la valeur des biens produits par heure à un instant donné (production relative par heure en PPA), n'a pas diminué.
Et par conséquent le pouvoir d'achat de l'Europe, et donc son niveau de vie matériel, n'a pas reculé par rapport à celui des États-Unis malgré une croissance de la productivité plus lente en Europe, telle qu’on la mesure conventionnellement.
J'ai présenté il y a quelques jours un modèle formel illustrant comment cela fonctionne. Pour résumer les principaux résultats, on peut considérer deux secteurs, celui des technologies de l’information et un secteur produisant d’autres biens, avec une croissance de la productivité nettement supérieure dans le premier. Pour l'économie dans son ensemble, le taux de croissance de la productivité, tel qu’il est mesuré de façon conventionnelle, sera de :
Taux de croissance global de la productivité = (Taux de croissance de la productivité dans le secteur des technologies de l'information x part des technologies de l'information dans le PIB) + (Taux de croissance de la productivité dans le secteur ne produisant pas de technologies de l'information * part de ce secteur dans le PIB)
Supposons que la croissance de la productivité soit de 10 % par an dans le secteur des technologies de l'information et nulle dans les autres secteurs. Supposons aussi que les technologies de l'information représentent 10 % de l'économie américaine et 0 % de l'économie européenne. La croissance de la productivité mesurée sera alors de 1 % par an aux États-Unis et de 0 % en Europe. Cependant, comme les progrès des technologies de l’information se répercutent sur tous les consommateurs par le biais de prix plus bas, la valeur relative de la production dans les deux économies (et donc la valeur relative des biens produits par heure travaillée) restera inchangée.
En résumé, nous allons voir ce que j'appelle le paradoxe États-Unis-Europe : une croissance de la productivité beaucoup plus rapide (telle qu’elle est mesurée habituellement) en Amérique, mais aucun changement dans le rapport entre les valeurs produites par heure.
Au passage, notons que les différences de croissance de la productivité liées à l’implantation des clusters technologiques ne sont pas un phénomène propre aux États-Unis et à l'Europe. On observe le même phénomène en comparant les régions au sein même des États-Unis. J'ai publié le graphique suivant il y a quelques mois :
L'écart de croissance de la productivité mesurée entre la Californie et le reste des États-Unis est plus important que celui entre les États-Unis et l'Europe. Pourtant, cette différence n'est pas source d'inquiétude constante pour les autres États américains. Il ne suscite pas non plus de vives inquiétudes quant à la supériorité supposée de la culture d'entreprise californienne, ni quant aux politiques prétendument hostiles aux entreprises du reste du pays.
Les Européens devraient-ils se montrer aussi sereins face à la croissance plus rapide de la productivité américaine que les Texans face à la croissance plus rapide en Californie ? De quoi les Européens devraient-ils s’inquiéter ?
Ce dont l'Europe devrait s'inquiéter et ce dont elle ne devrait pas s'inquiéter
C’est un fait que les États-Unis jouent un rôle bien plus important que l'Europe dans l'industrie mondiale des technologies de l’information. Rares sont les grandes entreprises technologiques européennes. La course actuelle à la domination de l'IA est avant tout un affrontement entre entreprises américaines. Les entreprises chinoises, qui adoptent une approche différente, moins gourmande en calcul, pourraient être de sérieuses concurrentes, mais l'Europe est hors jeu.
Mais est-ce vraiment important ? Les principaux bénéfices des technologies de l’information viennent davantage de leur application que dans leur création. Et comme j’ai essayé de le montrer, les données montrent que l’Europe maintient sa position en termes de valeur relative des biens qu’elle produit, ce qui indique que les économies européennes se portent bien pour exploiter les avancées technologiques.
Il est vrai que, dans certains cas, l'adoption des nouvelles technologies en Europe est freinée par la fragmentation du marché : le marché unique, comme le souligne le rapport Draghi, reste incomplet, et c'est l'une des raisons pour lesquelles la productivité européenne, même mesurée en PPA, est inférieure à celle des États-Unis.
Mais globalement, l'Europe a su tirer profit des technologies développées ailleurs. Et il n’y a pas de raison sérieuse de croire que cela va changer, que, par exemple, le fait que les entreprises américaines soient à la pointe du développement des modèles d'IA permettra à l'économie américaine, dans son ensemble, de surpasser l'Europe en matière d'utilisation de l'IA dans les années à venir.
Ce qui devrait inquiéter l'Europe, en revanche, ce sont les implications géopolitiques du leadership sino-américain dans les technologies de pointe. Autrefois, notre système économique mondial était supervisé par un hégémon généralement bienveillant et, en tout état de cause, respectueux du droit international. Ce système s'est toutefois progressivement érodé avec la montée en puissance de la Chine et a subi un coup dur avec l'abandon par les États-Unis des règles qu'ils avaient en grande partie créées.
Dans ce nouveau monde, l'Europe (l'une des trois grandes superpuissances économiques) ne peut malheureusement plus être certaine d'avoir toujours accès aux nouvelles technologies développées et produites par les autres superpuissances. Le risque d'être coupée de technologies stratégiques, autrefois minime, est désormais bien réel.
Et c’est ce risque, plutôt que des chiffres trompeurs concernant l’évolution du PIB réel par heure travaillée, qui devrait préoccuper les décideurs européens. »
Paul Krugman, « Challenging the narrative of European decline: Revised, free repost », 21 mai 2026. Traduit par Martin Anota
Aller plus loin…
« Transferts technologiques, Etat-providence et diversité des capitalismes »



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