samedi 13 juin 2026

Les conséquences budgétaires et économiques des droits de douane

« Les droits de douane sont devenus un instrument important de politique économique aux États-Unis. Il s'agit d'une forme de taxe d'accise appliquée aux marchandises importées. Ils peuvent être imposés pour trois raisons, parfois contradictoires : générer des recettes, protéger les secteurs domestiques et prendre des mesures de représailles contre d'autres pays pour des raisons économiques ou non économiques. Comme pour toute taxe, les droits de douane soulèvent d'importantes questions d'équité et d'efficacité. Bien qu'ils puissent générer des recettes et protéger certains secteurs domestiques, ils réduisent la production économique, entraînent une mauvaise allocation des ressources, diminuent la quantité et la qualité des biens et services disponibles pour les consommateurs et pèsent sur les ménages en réduisant leur revenu réel après impôt. Dans le contexte actuel, la politique tarifaire est source d'incertitude pour les entreprises et les ménages, en raison des annonces de droits de douane suivies de modifications de taux ou de reports d'application par l'administration, mais aussi en raison des recours juridiques ayant invalidé certains droits de douane.

I. Les principes de base des droits de douane

Les droits de douane constituent une taxe sur les biens importés. Ils sont perçus lorsque les biens entrent sur le territoire. Les droits de douane peuvent être calculés soit sous forme de pourcentage fixe de la valeur de l'importation, soit sous forme de montant fixe en dollars par bien importé, soit encore sous forme de contingent tarifaire, qui applique une taxe lorsque la valeur de certaines importations dépasse un certain seuil [Pomerleau et York, 2025].

Comme toutes les taxes, les droits de douane affectent le prix et la quantité des biens sur lesquels ils s’appliquent. Une taxe d'accise augmente le prix payé par les consommateurs et diminue le prix perçu par les vendeurs. Un aspect important de toute taxe est son incidence : de combien les prix à la consommation augmentent-ils et de combien le prix perçu par les producteurs diminue-t-il ? Dans le cas des droits de douane, les consommateurs sont des résidents américains tandis que les producteurs sont étrangers, ce qui a des conséquences sur la répartition du coût des droits de douane entre les consommateurs américains et les vendeurs étrangers. La mesure dans laquelle un droit de douane est supporté par les résidents est appelée son taux de répercussion. Par exemple, si un droit de douane de 10 % entraîne une augmentation de 6 % du prix des biens domestiques, le taux de répercussion est de 60 %. Les recherches suggèrent que les droits de douane sont principalement répercutés sur les importateurs américains sous forme de prix à l'importation plus élevés [Amiti et alii, 2019] et que l’ampleur de la répercussion sur les prix augmente avec le temps. Les données relatives à la dernière série de droits de douane indiquent que la répercussion est quasi intégrale, c'est-à-dire que les consommateurs américains supportent l'intégralité du coût de ces droits [Gopinath et Neiman, 2026]. Entre mars 2025 et mai 2026, le prix des produits importés a augmenté de 6,8 % par rapport à la tendance des prix avant l'instauration des droits de douane, selon une étude qui suit les prix en ligne de plus de 350 000 produits vendus chez cinq grands détaillants américains. Les plus fortes hausses de prix observées concernent les tapis et autres revêtements de sol (54 %), les articles d'habillement et accessoires vestimentaires (24 %), le café, le thé et le cacao (16 %), ainsi que le poisson et les fruits de mer (16 %) [Cavallo, Llamas et Vazquez, 2025b].

Les droits de douane qui augmentent le prix des biens importés peuvent également entraîner une hausse des prix des substituts domestiques. Lorsque le prix d'un bien importé augmente en raison d'un droit de douane (ou pour d'autres raisons), les producteurs domestiques qui vendent des biens concurrents augmentent également le prix de leurs produits, car ils subissent une moindre pression concurrentielle de la part des produits étrangers [Cavallo, Llamas et Vazquez, 2025a]. L'expérience du premier mandat du président Trump montre que même les biens complémentaires non taxés peuvent subir des hausses de prix dues aux droits de douane. Par exemple, le prix des sèche-linge a augmenté après l'application de droits de douane sur les machines à laver importées en 2019. Il est important de noter que l'augmentation du prix des produits domestiques ne génère aucune recette douanière pour l'État.

Le fardeau des droits de douane est réparti dans la population. Les études montrent que si les droits de douane pèsent sur les ménages de tous les niveaux de revenus, ils ont tendance à constituer des impôts régressifs : autrement dit, ils pèsent proportionnellement plus lourd sur les ménages à faibles revenus, qui consacrent une part plus importante de leurs revenus à la consommation de biens soumis à des droits de douane ou concurrents des importations taxées [Tax Policy Center, 2024]. À titre d’exemple, le Tax Policy Center a estimé que si les droits de douane en vigueur en décembre 2025 étaient maintenus en 2026, ils réduiraient le revenu disponible des 95 % des ménages les plus modestes de 2 %. Parallèlement, cette taxe réduirait le revenu disponible des 1 % et des 0,1 % les plus riches de respectivement 1,7 % et 1,5 %.

II. Les droits de douane et les finances publiques

L'histoire du dix-neuvième siècle n'offre pas de parallèle pertinent pour saisir l'importance des droits de douane comme source de revenus. À la fondation des États-Unis, alors que le gouvernement fédéral ne prélevait ni impôt sur le revenu ni cotisations sociales (cf. graphique ci-dessous), les droits de douane représentaient environ 90 % des recettes fédérales. Quelle que soit leur part des recettes publiques, les recettes douanières n'ont représenté en moyenne que 1,7 % du PIB entre 1790 et 1900 [Carter et alii, 2006]. Or, à cette époque, et tout au long du dix-neuvième siècle, le total des recettes et des dépenses fédérales ne représentait qu'environ 2 % du PIB [Johnston et Williamson, 2025], contre environ 20 % aujourd'hui. Après la guerre de Sécession, les recettes douanières ont chuté à environ 50 %, leur objectif principal devenant alors la protection des industries domestiques. Après la Seconde Guerre mondiale, les recettes douanières ont finalement chuté à moins de 1 % des recettes totales en raison de la libéralisation du commerce et du fait que d'autres impôts, comme l'impôt sur le revenu, sont devenus des sources de recettes plus importantes.

Les recettes douanières représentent toujours, et continueront de représenter, une faible proportion des recettes publiques totales. La récente hausse des taux des droits de douane a considérablement augmenté ces recettes. En 2025, le gouvernement fédéral a perçu 264 milliards de dollars de droits de douane, soit environ 185 milliards de plus qu'en 2024. On estime que si les droits de douane avaient été maintenus aux niveaux appliqués en 2025, ils auraient généré entre 2 100 et 2 800 milliards de dollars de recettes fédérales supplémentaires au cours des dix prochaines années par rapport aux recettes antérieures [Swagel, 2025 ; Penn Wharton Budget Model, 2025 ; York et Durante, 2025 ; Tax Policy Center, 2025 ; Yale Budget Lab, 2025a]. Même dans ce scénario, les recettes douanières resteraient une part relativement faible (4 % au maximum) des 67 500 milliards de dollars de recettes que le gouvernement fédéral devrait percevoir au cours de la prochaine décennie. Cependant, la Cour suprême a invalidé les droits de douane imposés par l’administration Trump en vertu de la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationaux (IEEPA) en février 2026, réduisant ainsi les recettes douanières prévues. Le Congressional Budget Office a estimé que cette réduction des recettes douanières, suite à la décision de la Cour suprême, entraînerait une augmentation cumulée des déficits fédéraux de 2 000 milliards de dollars sur la période 2026-2036. (Ces estimations ne tiennent pas compte des éventuels remboursements que le gouvernement pourrait effectuer sur les droits de douane déjà perçus.) 

Les recettes douanières pourraient être compensées par d'autres facteurs. L'impact positif des droits de douane sur les finances fédérales reste incertain. Le président Trump annonce, suspend et annule fréquemment des droits de douane. Cette instabilité accroît l'incertitude quant à l’évolution de la politique commerciale, rendant difficile toute prévision des réactions des entreprises et des particuliers face à de telles taxes sur les échanges. Des études sur les réactions comportementales montrent que les droits de douane peuvent induire des changements significatifs chez les consommateurs et les producteurs [Boehm et alii, 2023], mais il n’est pas clair que ces résultats s’appliquent dans un contexte de modifications fréquentes ou à des taux de droits de douane aussi élevés.

III. Les droits de douane et le solde commercial

Les partisans des droits de douane s'inquiètent du déficit commercial et souhaitent le réduire, mais ils se trompent généralement sur les conséquences de l'utilisation des droits de douane pour y remédier. Les États-Unis connaissent un déficit commercial depuis plusieurs décennies : le pays importe plus qu'il n'exporte. Réduire, voire éliminer, ce déficit a été un objectif de l'administration Trump. Cependant, l'utilisation des droits de douane pour y remédier pose plusieurs problèmes. Premièrement, si les droits de douane réduisaient effectivement les importations, ils ne constitueraient pas une source de revenus fiable. Deuxièmement, il y a des raisons de penser que les droits de douane n'auraient, au mieux, que des conséquences limitées sur le solde commercial américain. De plus, il y a une méconnaissance fondamentale des déterminants du solde commercial global et de ses implications pour la performance économique du pays.

Les États-Unis ont connu un déficit commercial persistant depuis 50 ans. Bien que leur histoire ait été marquée par des excédents et des déficits commerciaux, le pays connaît un déficit commercial chronique depuis 1975. En 2024, ce déficit s'élevait à environ 900 milliards de dollars, soit environ 3,1 % du PIB. Mais il convient de noter que les exportations et les importations sont aujourd'hui bien plus importantes qu'en 1975. La part des exportations dans la production a augmenté, passant de 8 % à 11 %, tandis que celle des importations est passée de 8,1 % à 14 %. La balance commerciale inclut les transactions de biens et de services tels que le tourisme, le divertissement et le conseil. Alors que les États-Unis enregistrent un déficit commercial pour les biens, ils dégagent un excédent pour les services. En 2024, leurs exportations de services ont dépassé leurs importations de 310,9 milliards de dollars, soit un excédent équivalent à 1,1 % du PIB. Dans le même temps, les États-Unis ont importé pour 1 200 milliards de dollars de biens de plus qu'ils n'en ont exportés (soit un déficit équivalent à 4,1 % du PIB).

La balance commerciale globale reflète la consommation, l'épargne et l'investissement nationaux, et non des facteurs microéconomiques comme le prix relatif des biens et services selon leur pays d’origine. Le solde commercial d'un pays est équivalent à la différence entre son épargne nationale et son investissement national (cf. encadré ci-dessous). Lorsqu'un pays épargne plus qu'il n'investit (par exemple dans les usines et les équipements) (ou, de manière équivalente, qu'il gagne plus qu'il ne dépense), il dégage un excédent commercial. Cet excédent d'épargne (ou de revenu) est prêté au reste du monde et représente une sortie de capitaux. Inversement, lorsqu'un pays investit plus qu'il n'épargne (ou, de manière équivalente, qu'il dépense plus qu'il ne gagne), il emprunte auprès du reste du monde, ce qui entraîne une entrée de capitaux. Ces relations sont nécessairement vraies : ce sont des identités comptables.


Les droits de douane n'influencent pas le solde commercial global. Bien qu'ils soient préconisés pour réduire les "déséquilibres commerciaux", ils n'ont pas d'impact direct sur le solde commercial, car ils n'affectent ni l'épargne ni l'investissement nationaux. Si l'épargne et l'investissement restent inchangés, les droits de douane pourraient réduire le volume total des échanges, mais pas le déficit commercial. En réalité, le solde commercial global des États-Unis est influencé par des politiques qui influent sur l'attractivité de l'épargne et de l'investissement aux États-Unis. Les politiques qui rendent l'investissement domestique plus attractif, telles que la réduction des taxes à la source sur l’investissement des entreprises, la déréglementation, les infrastructures, une main-d'œuvre qualifiée et l'état de droit, peuvent attirer les investissements étrangers et, toutes choses égales par ailleurs, tendent à creuser le déficit commercial. De même, les politiques qui rendent l'épargne plus attractive, toutes choses égales par ailleurs, tendent à réduire le déficit commercial en augmentant l'épargne nationale relativement à l'investissement national [Pomerleau et York, 2025]. Le déficit commercial peut également être influencé par le budget fédéral. Comme indiqué précédemment, l'épargne nationale comprend en partie l'épargne ou la désépargne de l’État fédéral, des États fédérés et des administrations publiques locales. L’État fédéral affiche un déficit budgétaire d'environ 3 % du PIB. Une grande partie de ce déficit est financée par des prêteurs étrangers, ce qui permet aux États-Unis de dépenser plus qu’ils ne gagnent. Une augmentation du déficit budgétaire qui ne s’accompagne pas d’une hausse de l'épargne privée peut creuser le déficit commercial en réduisant l'épargne nationale relativement à l'investissement national. À l'inverse, une réduction du déficit budgétaire peut accroître l'épargne nationale relativement à l'investissement national et ainsi diminuer le déficit commercial. Ce phénomène est souvent désigné sous le nom de "déficit jumeau" (twin deficit). 

Les droits de douane peuvent affecter les soldes commerciaux bilatéraux. Ces derniers, qui représentent la différence entre les importations et les exportations des États-Unis avec un partenaire commercial donné, reflètent l'avantage comparatif, la structure des chaînes de valeur et la localisation des ressources naturelles. Des pays comme le Vietnam et Madagascar, avec lesquels les États-Unis enregistrent des déficits commerciaux persistants, excellent dans la production de biens recherchés par les États-Unis, mais ils ne sont pas assez riches pour acheter beaucoup de biens et services produits par les États-Unis. Parallèlement, les États-Unis dégagent un excédent commercial important avec les Pays-Bas, car une grande partie des exportations américaines destinées au reste de l'Europe transitent par Rotterdam et sont donc comptabilisées comme des importations néerlandaises. Les droits de douane peuvent influencer les soldes commerciaux bilatéraux en renchérissant les importations en provenance de certains pays. Cela peut réduire certains déficits commerciaux bilatéraux et en aggraver d'autres. Les droits de douane faussent notamment les échanges commerciaux en raison du "transbordement", c'est-à-dire du détournement de marchandises vers des pays tiers afin d'éviter les droits de douane. Après l'entrée en vigueur des droits de douane chinois en 2019, des entreprises ont commencé à exporter des produits chinois vers le Vietnam et à les réétiqueter comme produits vietnamiens pour échapper à la taxation [Iyoha et alii, 2024].

Les soldes commerciales bilatéraux enregistrés peuvent différer de la véritable valeur des biens échangés entre pays en raison des chaînes de valeur internationales et du commerce de biens intermédiaires. Par exemple, si la Corée du Sud, le Japon et d'autres pays vendent à la Chine des intrants nécessaires à la fabrication d'un iPhone, et que cet iPhone, assemblé en Chine, est vendu aux États-Unis, la valeur totale de l'iPhone est comptabilisée comme une importation en provenance de Chine. Or, la valeur ajoutée par la Chine lors de l'assemblage de l'iPhone peut ne représenter qu'une faible fraction du prix d'importation enregistré [Klein et Melitz, 2017]. Ainsi, les pays situés plus en aval de la chaîne de valeur internationale auront tendance à afficher des valeurs d'exportation enregistrées plus élevées, car ils exportent des produits à plus forte valeur ajoutée, même s'ils ne contribuent que faiblement à la valeur ajoutée totale. 

Un déficit commercial n'est pas en soi un signe de faiblesse économique. Les partisans des droits de douane affirment aussi qu'un déficit commercial freine la croissance économique. Par exemple, Peter Navarro a évoqué l'"effet de frein du déficit commercial "(trade deficit drag) [Klein et Chinn, 2017]. Cette observation confond une identité comptable avec une formule expliquant le PIB. Une hausse du déficit commercial ne reflète pas forcément un affaiblissement de l’économie. Les États-Unis peuvent afficher un déficit commercial même lorsque leur économie est florissante, attirant ainsi les investissements étrangers. De même, un déficit commercial peut diminuer si les investisseurs étrangers perçoivent l'économie américaine comme fragile. En réalité, le déficit commercial tend à se creuser les années où l'économie américaine est performante [Klein et Chinn, 2017]. Par exemple, le déficit commercial a plus que doublé en proportion du PIB entre 1982 et 1984, alors que le PIB réel progressait de 12,1 %. En revanche, la dernière grande réduction du déficit commercial a eu lieu pendant la Grande Récession, le déficit commercial étant passé de 5 % du PIB en 2008 à 2,9 % du PIB en 2009.

IV. Les droits de douane et l’économie

Les droits de douane peuvent protéger les secteurs domestiques à un coût élevé. Un autre argument classique en leur faveur est qu'ils protègent les secteurs domestiques de la concurrence étrangère. On affirme, par exemple, que les droits de douane peuvent rendre la fabrication domestique plus rentable et favoriser la relocalisation de l’industrie aux États-Unis. Dans cette optique, le coût pour les consommateurs est justifié par l'avantage de protéger certains secteurs comme la sidérurgie ou les semi-conducteurs. Cet arbitrage est probablement bien plus défavorable qu'on ne le pensait initialement, compte tenu de la complexité des chaînes de valeur. Notamment, les droits de douane peuvent finir par nuire bien plus aux secteurs en aval qu'ils ne leur profitent. L'exemple le plus frappant de ce phénomène est celui de la sidérurgie et des droits de douane sur l'acier imposés sous la première administration Trump. Pour chaque emploi dans les entreprises sidérurgiques, on compte 80 emplois dans les industries utilisatrices d'acier. Par conséquent, les études montrent généralement que les droits de douane sur l'acier n'ont finalement généré que peu ou pas de créations d'emplois dans les industries sidérurgiques [Russ et Cox, 2020]. 

Les droits de douane peuvent réduire la production. Ils se traduisent par un PIB plus faible à long terme en faussant les incitations économiques. L'un des principaux mécanismes de cette distorsion est l'augmentation des coûts de production. Les entreprises qui utilisent des biens d'équipement importés connaissent de plus faibles rendements de l’investissement en présence de droits de douane [Swagel, 2024]. Les droits de douane peuvent aussi réduire les salaires réels des travailleurs [York et Durante, 2025]. Plusieurs organisations estiment que les droits de douane réduisent la production à court et à long termes. Selon une modélisation du Yale Budget Lab, la politique tarifaire de Trump réduirait le niveau de production à long terme de 0,4 % [Yale Budget Lab, 2025]. De même, la Tax Foundation estime que la politique tarifaire actuelle réduira le niveau de production de 0,6 % [York et Durante, 2025]. Ce ralentissement de l'activité économique se traduit par une baisse des revenus des ménages, de la productivité des travailleurs et, en définitive, du niveau de vie.

Droits de douane et incertitude économique. Outre leurs effets directs sur les coûts de production, les droits de douane peuvent réduire la production en alimentant l'incertitude [Swagel, 2024]. L’instauration de droits de douane, puis leur abaissement ou leur suppression contribuent à cette incertitude. La plupart des taux tarifaires annoncés en avril 2025, à l'occasion du "Jour de la Libération" (Liberation Day), ont depuis été augmentés, diminués, annulés ou reportés. Par exemple, l'imposition de droits de douane "réciproques" généralisés à tous les partenaires commerciaux des États-Unis a été reportée suite à la réaction négative des marchés boursiers à l’annonce de cette mesure [York et Durante, 2025]. Les contestations judiciaires des droits de douane ont également contribué à cette situation d'incertitude. La tentative du président Trump d'utiliser les pouvoirs étendus que lui confère l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour instaurer des droits de douane généralisés sur toutes les importations a été invalidée par la Cour suprême en février 2026 dans les affaires Learning Resources, Inc. contre Trump et Trump contre VOS Selections, Inc. La Cour a statué que l'IEEPA ne confère pas au président le pouvoir d'imposer des droits de douane. Le Président a alors imposé un droit de douane mondial supplémentaire de 10 % en vertu de l'article 122 du Trade Act de 1974. Cette loi autorise les présidents à imposer des surtaxes temporaires à l'importation pour remédier aux "déficits importants et graves de la balance des paiements des États-Unis". Cependant, en mai 2026, la Cour du commerce international des États-Unis a invalidé ces droits de douane, en les considérant comme excédant les pouvoirs du président, tout en limitant sa décision aux trois importateurs plaignants, laissant tous les autres importateurs soumis à la surtaxe de 10 %. L'incertitude liée à ces droits de douane peut nuire à l'activité économique, les entreprises reportant leurs embauches et leurs investissements, car ces décisions ont des conséquences à long terme qui deviennent plus risquées avec la possibilité d'une modification future de la politique tarifaire.

Les droits de douane pénalisent les consommateurs au-delà de leurs effets sur l'inflation. Le commerce international offre une plus grande variété de biens, et pas seulement des biens moins chers. Par exemple, les États-Unis ne produisent pas de café ; ils l'importent de pays comme le Brésil, l'Éthiopie et le Costa Rica. Les droits de douane sur le café augmentent non seulement son prix, mais pourraient aussi interrompre les importations en provenance de certains pays. Cela vaut également pour de nombreux autres produits comme les bananes, le chocolat, certains thés et les médicaments. De plus, les importations à bas prix permettent aux consommateurs d'acheter une plus grande variété de biens avec le même revenu. 

Les droits de douane peuvent aussi entraîner des représailles étrangères. L'effet direct négatif des droits de douane américains sur l'économie sous-estime les dommages économiques ultimes du protectionnisme [Pomerleau et York, 2025]. Les autres pays peuvent riposter aux droits de douane américains en imposant leurs propres taxes sur les exportations américaines, ce qui représente un fardeau supplémentaire pour les producteurs américains. Durant le premier mandat de Trump, plusieurs juridictions, comme la Chine et l'Union européenne, ont appliqué des droits de douane à environ 9 % des exportations américaines [Williams et Hammond, 2020]. Outre leurs larges répercussions économiques, les représailles peuvent annuler toute protection offerte par les droits de douane. Des études suggèrent que les représailles étrangères durant le premier mandat de Trump, combinées aux droits de douane américains sur les intrants, ont annulé tout avantage supposé de la protection pour le secteur manufacturier [Flaaen et Pierce, 2024].

V. Les implications pour la politique économique

Les droits de douane doivent être considérés comme toute autre taxe : ils peuvent générer des recettes, mais ont d’importantes conséquences économiques et redistributives que les législateurs doivent prendre en compte. L’analyse précédente suggère que les droits de douane ne constituent pas un moyen efficace d’atteindre leurs objectifs déclarés, à savoir générer des recettes substantielles, revitaliser l’industrie manufacturière ou réduire le déficit commercial. Une différence majeure entre l’expérience actuelle avec les droits de douane et celle avec d’autres taxes réside dans la volatilité de la politique tarifaire, due à la fois aux changements opérés par l’administration et aux contestations judiciaires de ces politiques. Cette volatilité engendre une incertitude qui nuit à l’économie. »

Kyle Pomerleau, « Fiscal and economic effects of tariffs », EconoFact, 26 mai 2026. Traduit par Martin Anota


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