samedi 6 juin 2026

Le nouveau choc chinois n'est pas le même que celui du début des années 2000

« L’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 a marqué le début d’un des épisodes les plus importants de l’histoire du commerce mondial. Le boom des exportations chinoises qui s’en est suivi, souvent qualifié de "choc chinois" (China shock), a été largement associé à d’importants ajustements des structures productives, des marchés du travail et des balances commerciales à travers le monde [Autor et alii, 2016 ; Pierce et Schott, 2016].

Ces dernières années, le commerce mondial est entré dans une nouvelle phase d'expansion rapide des exportations chinoises, souvent qualifiée de "choc chinois 2.0". Depuis 2018 environ, la part de la Chine dans les exportations mondiales a sensiblement augmenté, soutenue par une hausse des exportations de produits manufacturés plus avancés technologiquement, ancrée dans son plan phare de politique industrielle "Made in China 2025".

Cependant, l'une des caractéristiques de l'expansion des exportations chinoises est son élan vers une plus grande autonomie par le biais de sa politique industrielle, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes. Comme l’ont montré de Soyres et Moore [2024], la Chine a, depuis 2018, davantage mis l'accent sur l'autosuffisance technologique et la résilience de ses chaînes d'approvisionnement. Cette stratégie a ensuite été formalisée dans le plan de "double circulation" de la Chine en 2020, qui privilégie le renforcement des capacités domestiques ("Made in China for China") tout en continuant à développer les exportations chinoises.

Cette note affirme que le "choc chinois 2.0" reflète non seulement une politique de stimulation des exportations, mais aussi une réorientation stratégique vers un renforcement des capacités domestiques et une plus grande autonomie. En conséquence, l'épisode actuel doit être interprété comme un choc commercial asymétrique, ou un choc induit par un excédent commercial, dans lequel les exportations augmentent rapidement tandis que la demande d'importations croît beaucoup plus lentement. Si la Chine a également connu une forte augmentation de ses excédents commerciaux au début des années 2000, cet épisode s'est produit alors que sa part dans l'économie mondiale était bien moindre et que la croissance des exportations était plus étroitement liée aux importations par le biais des chaînes de valeur internationales et du commerce de transformation. À l'inverse, l’expansion actuelle des exportations repose davantage sur les chaînes d'approvisionnement domestiques, tandis que les importations se concentrent de plus en plus sur les matières premières et les intrants de base, ce qui affaiblit le lien direct entre la croissance des importations et celle des exportations.

Deux caractéristiques amplifient davantage les effets mondiaux de cet excédent. Premièrement, l’expansion actuelle des exportations chinoises se produit alors que celles-ci sont déjà à un niveau élevé, la Chine représentant aujourd'hui environ 18 % de l'économie mondiale. À son niveau actuel, ses exportations nettes représentent une part historiquement importante du revenu du reste du monde, si bien qu'une augmentation proportionnelle donnée de l'excédent commercial se traduit par un ajustement de la production plus important chez les partenaires commerciaux qu'auparavant. Deuxièmement, la croissance des exportations du pays se concentre de plus en plus dans des secteurs intensifs en capital et en technologie, dont beaucoup recoupent des secteurs traditionnellement dominés par les économies avancées, intensifiant ainsi les pressions concurrentielles directes.

L’ensemble de ces éléments suggère que le "choc chinois 2.0" ne constitue pas une simple continuation des tendances antérieures, mais une nouvelle phase d’intégration commerciale mondiale. Il se caractérise par une réallocation à grande échelle de la production, amplifiée par le poids économique de la Chine et l’évolution des échanges commerciaux, avec des implications potentiellement plus importantes pour la production mondiale, les réponses des politiques économiques et la dynamique géopolitique que celles observées lors du premier choc chinois. Dans l’analyse qui suit, nous désignerons la période 2000-2007 comme "choc chinois 1.0" (China shock 1.0) et la période depuis 2018 comme "choc chinois 2.0" (China shock 2.0).

1. Un excédent commercial sans précédent relativement à l'économie mondiale

L'excédent commercial de la Chine a explosé pour atteindre le niveau record de 1 200 milliards de dollars en 2025, marquant un nouveau jalon dans son intégration et sa domination au sein du système commercial mondial [de Soyres et alii, 2026]. Pour mettre ce chiffre en perspective, le cadran de gauche du graphique 1 représente les exportations et les importations chinoises en pourcentage du PIB du reste du monde.

Le graphique met en lumière un aspect important du développement de la Chine : comme sa croissance est plus rapide que celle du reste du monde et que sa part dans la production mondiale augmente, la croissance continue des exportations se traduit par une part toujours plus importante du revenu du reste du monde. Cette dynamique se reflète aussi dans la hausse de l’excédent commercial (l’écart entre les exportations et les importations) qui doit être absorbé par ses partenaires commerciaux.

Avec le premier choc chinois, l'excédent commercial de la Chine est passé de moins de 0,1 % du PIB du reste du monde en 2000 à 0,5 % en 2007 et s'est maintenu à ce niveau tout au long des années 2010, malgré une certaine volatilité. Depuis 2018, cependant, cet excédent a fortement augmenté pour atteindre plus de 1 % du PIB du reste du monde, atteignant ainsi un niveau historiquement élevé relativement à l’économie de ses partenaires commerciaux.

Pour souligner l’importance de l’excédent commercial de la Chine, nous le comparons aux excédents commerciaux d’anciennes puissances exportatrices comme l’Allemagne et le Japon, exprimés en pourcentage du PIB du reste du monde. Le graphique de droite de le graphique 1 montre que, même à leur pic, les excédents de ces pays étaient, en proportion du PIB du reste du monde, sensiblement inférieurs à l'excédent actuel de la Chine, ce qui reflète l'ampleur exceptionnelle du secteur manufacturier chinois et sa profonde intégration dans les chaînes de valeur mondiales.

Cette ampleur importe car le reste du monde doit absorber un volume croissant d'exportations nettes chinoises. De tels déséquilibres mondiaux importants peuvent mettre à rude épreuve les secteurs manufacturiers des partenaires commerciaux, modifier les structures de production mondiales et accroître la pression en faveur de mesures de politique économique.

Comme l'expliquent de Soyres et alii [2026], cette expansion a été soutenue par des politiques industrielles qui renforcent la compétitivité de l’industrie manufacturière, visant à stimuler les exportations chinoises tout en accroissant l'autosuffisance nationale, contraignant ainsi la demande d'importations. Contrairement au premier choc chinois, ces flux d'exportations nettes représentent désormais une part plus importante de l'économie mondiale, consolidant le rôle central de la Chine dans les chaînes d'approvisionnement mondiales et amplifiant leur impact sur ses partenaires commerciaux.

2. L'expansion des exportations chinoises à partir d'une position déjà dominante

Une manière utile de caractériser la montée en puissance de la Chine dans le commerce mondial consiste à comparer la croissance des exportations et des importations au cours des deux épisodes mis en lumière ci-dessus : le choc chinois 1.0 (2000-2007) et le choc chinois 2.0 (depuis 2018).

Le graphique 2 (cadran de gauche) montre que la part de la Chine dans les exportations mondiales de biens a fortement augmenté après son adhésion à l'OMC, passant de moins de 4 % en 2000 à environ 9 % en 2007, soit une progression moyenne d'environ 0,7 point de pourcentage par an. Sur la même période, la part des importations a également progressé, mais plus lentement, contribuant ainsi à l'augmentation de l'excédent commercial.

Depuis 2018, la dynamique des exportations et des importations a de nouveau divergé. La part de la Chine dans les exportations mondiales est passée de 13,1 % en 2018 à 16,3 % en 2024, tandis que sa part dans les importations n'a progressé que légèrement. Cet écart croissant entre les parts des exportations et des importations est cohérent avec la hausse de l’excédent commercial et témoigne d'une priorité renouvelée accordée à la croissance tirée par les exportations, parallèlement à une moindre dépendance aux intrants importés.

Bien que la récente augmentation de la part des exportations chinoises soit moins importante qu'au début des années 2000 en termes de points de pourcentage, elle part d'un niveau beaucoup plus élevé. La Chine consolide ainsi une position déjà dominante dans le commerce mondial, de sorte que même des gains modestes de parts de marché peuvent avoir des répercussions considérables sur la répartition mondiale de la production.

Ce contraste est essentiel pour distinguer les deux épisodes. La première période (2000-2007) reflétait une intégration rapide au commerce mondial à partir d'un niveau initial faible, tandis que la phase actuelle (depuis 2018) représente une nouvelle expansion du plus grand exportateur mondial, avec des implications plus larges et plus profondes pour le commerce mondial.

3. Extension géographique de la pénétration du commerce chinois

L'expansion des exportations chinoises est non seulement importante en termes agrégés, mais aussi géographiquement étendue. Le graphique 3 illustre la part des importations en provenance de Chine en 2007 et 2024. La comparaison révèle à la fois une hausse substantielle de la pénétration des importations et un élargissement marqué dans presque tous les secteurs de l'économie mondiale.

En 2007, la pénétration des importations chinoises était déjà significative dans certains pays, en particulier en Asie de l'Est, en Russie et aux États-Unis. En Europe, en Amérique latine et en Afrique, cette pénétration restait relativement modeste.

En 2024, la part de la Chine dans les importations totales a fortement augmenté dans quasiment toutes les régions, avec des hausses particulièrement marquées en Afrique, en Amérique du Sud, en Russie et dans une grande partie de l'Asie en développement. Dans nombre de ces régions, les importations en provenance de Chine représentent désormais 20 à 40 % des importations totales, voire plus, ce qui témoigne d'une intégration beaucoup plus poussée dans les flux commerciaux centrés sur la Chine. La plupart des économies avancées ont également connu des hausses, quoique légèrement plus modérées.

Les États-Unis constituent une exception notable à cette tendance mondiale. Leur part dans les importations en provenance de Chine a diminué depuis 2007, ce qui indique un repli partiel alors même que la présence chinoise s'est accrue ailleurs.

Globalement, ces analyses révèlent une transformation de la structure du commerce mondial, la Chine étant devenue un fournisseur central dans de nombreuses régions, plutôt qu'un partenaire concentré sur des marchés spécifiques. Cette large présence laisse présager que les évolutions affectant le secteur des exportations chinoises auront probablement des répercussions considérables, renforçant les inquiétudes concernant les dépendances des chaînes d'approvisionnement et la transmission mondiale des chocs commerciaux.

4. Le chevauchement croissant avec la structure des exportations des économies avancées

La composition sectorielle de la croissance des exportations chinoises a fortement évolué entre ces deux épisodes, si bien que ce ne sont plus les mêmes pays avec lesquels la Chine est en concurrence.

Lors du premier choc chinois, les exportations de la Chine étaient davantage concentrées sur des secteurs intensifs en travail tels que le textile, l'habillement, le mobilier et l'assemblage de composants électroniques de base. Avec le temps, la croissance des exportations s'est orientée vers des secteurs plus intensifs en capital et en technologie, notamment les véhicules électriques, les batteries, les machines de pointe et l'électronique. Cette évolution rapproche le profil des exportations chinoises de celui des économies avancées.

Le graphique 4 illustre ce changement en utilisant les indices de  similarité des exportations [Finger et Kreinin, 1979 ; de Soyres et alii, 2025]. La  similarité entre la Chine et les économies avancées a régulièrement progressé depuis la fin des années 2000, témoignant d'un chevauchement croissant dans des secteurs plus sophistiqués. En revanche, la similarité avec plusieurs pays émergents est restée stable, voire a diminué, indiquant un moindre alignement des structures d'exportation.

Le Vietnam fait figure d'exception. La similarité de ses exportations avec celles de la Chine a fortement augmenté, reflétant son rôle de hub d'assemblage au sein des chaînes de valeur régionales. Le Vietnam importe une part importante de biens intermédiaires de Chine et exporte des produits finis vers les économies avancées, ce qui accroît le chevauchement de leurs paniers d'exportation.

Globalement, la Chine se positionne sur des marchés qui recoupent plus directement ceux des économies avancées, tandis que certaines régions du monde émergent sont devenues soit moins similaires, soit plus intégrées aux réseaux de production liés à l'industrie manufacturière chinoise.

5. Un environnement commercial mondial en mutation

L’environnement commercial mondial actuel diffère sensiblement de celui du début des années 2000. Le premier choc chinois s'est produit dans une période caractérisée par une baisse des barrières commerciales et par un mouvement en faveur de la libéralisation des échanges. À l'inverse, ces dernières années ont été marquées par une montée des tensions commerciales, un recours plus fréquent aux politiques protectionnistes et une importance accrue accordée aux politiques industrielles et d'investissement dans les principales économies.

Plusieurs études montrent que l'alignement géopolitique influence de plus en plus les flux commerciaux et les modèles d'investissement, affectant la manière dont les entreprises et les gouvernements allouent les capitaux et l'accès aux marchés au-delà des frontières [Airaudo et alii, 2025a, 2025b ; Aiyar et alii, 2023]. Le renforcement du contrôle des investissements étrangers, les contrôles ciblés des exportations et les mesures commerciales réciproques font désormais partie intégrante du paysage de politique économique de nombreuses économies avancées.

L'ampleur de l'excédent commercial chinois, exceptionnellement élevé relativement au PIB du reste du monde, a probablement contribué à ces évolutions. Face aux inquiétudes suscitées par les pressions concurrentielles et les pratiques non marchandes, plusieurs économies avancées ont instauré des surtaxes et des droits de douane sur les importations chinoises, notamment pour les véhicules électriques et l'acier, afin de protéger leurs secteurs domestiques.

Dans ce contexte, le choc chinois 2.0 survient dans un monde où les politiques commerciales et d'investissement sont de plus en plus influencées par des considérations géopolitiques et des enjeux de concurrence stratégique. Les effets économiques de l'expansion des exportations chinoises dépendront donc non seulement des forces du marché, mais aussi de la manière dont les pays adapteront en conséquence leurs politiques économiques.

Conclusion

L’adhésion de la Chine à l’OMC a déclenché l’un des épisodes d’ajustement du commerce mondial les plus étudiés. Plus de deux décennies plus tard, le secteur exportateur chinois et, plus important encore, l’excédent commercial de la Chine, connaissent à nouveau une croissance rapide.

La phase actuelle de croissance des exportations chinoises diffère du précédent choc chinois sur plusieurs points clés : l’ampleur plus importante de l’excédent extérieur de la Chine relativement à l’économie mondiale, le chevauchement croissant entre les exportations chinoises et celles des économies avancées et un environnement commercial mondial de plus en plus façonné par des considérations géopolitiques.

Ces différences amènent à penser que les ajustements économiques associés à l'expansion des exportations chinoises pourraient continuer à remodeler la répartition de la production mondiale et les relations commerciales dans les années à venir. »

François de Soyres, Ece Fisgin, Ana Maria Santacreu, Eva Van Leemput & Kevin Vega, « China shock 2.0: How China’s ongoing export surge differs from the early 2000s », FEDS Notes, 29 mai 2026. Traduit par Martin Anota

 

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