mercredi 3 juin 2026

À propos de la marchandisation extrême du football

« Comme l'auront sans doute remarqué ceux qui lisent mes billets sur Substack et autres textes courts, je n'ai fait quasiment aucun commentaire sur le football ces dernières années. J'ai perdu beaucoup d'intérêt pour ce sport, en partie à cause de l'interruption due à la pandémie de Covid-19 (et du triste spectacle des tribunes vides et des bruits de supporters ajoutés par les chaînes de télévision), puis je me suis progressivement détaché de ce sport en raison de sa commercialisation extrême. Le football professionnel n'a jamais été exempt d’argent ni d’intérêts commerciaux. Mais, avec la marchandisation néolibérale, il est devenu si ouvertement marchandisé que certaines de ses caractéristiques originelles, qui faisaient sa singularité parmi les sports, ont été perdues. Un sport qui a été historiquement ancré (et pas seulement en Angleterre, son berceau, mais dans tous les pays où il s'est diffusé au vingtième siècle) dans le local et les classes sociales (la bourgeoisie contre les ouvriers ; des communautés métissées contre des communautés blanches ; la droite contre la gauche) est désormais un sport déraciné. Il s'est détaché de la plupart de ses racines locales, nationales ou sociales. On peut même douter qu’on puisse encore le qualifier de "sport" et non de "divertissement" au sens où l'entendent Hollywood et Madison Avenue.

Je ne pense pas que ces critiques de l'état actuel du football et implicitement de ses institutions (la FIFA et sa constellation de fédérations régionales), soient nouvelles. Les gens le disent depuis des années. Et la situation n'a cessé d'empirer. La finale de la Ligue des champions de cette année l'a peut-être rendu plus flagrant que jamais. Sans entrer dans les détails du match, on peut le résumer ainsi : (a) c'était un match très ennuyeux, dépourvu de toute étincelle de génie individuel, et (b) il n'était que physique et tactique. Des joueurs dont les qualités athlétiques, la préparation physique et l'endurance sont extraordinaires, ressemblaient davantage à des créatures sorties d’un jeu vidéo généré par IA qu'aux footballeurs d'antan. Point d'Omar Sivori refusant de porter des protège-tibias, point de Maradona débraillé et sous cocaïne, point de Garrincha à moitié endormi sur l'aile droite, point de Ferenc Puskás bedonnant incapable de courir 100 mètres et pourtant buteur prolifique, point de cinquième Beatle, point de personnalité fantasque. Il n'y eut donc ni passes inattendues, ni dribbles incroyables, ni actions individuelles, ni gestes extravagants. En revanche, il y a eu beaucoup de tergiversations tactiques : les joueurs, alignés comme des légionnaires romains, exécutaient une manœuvre complexe avant d'entrer sur le champ de bataille et réalisaient à la perfection les tâches précisément définies.

À ce manque de génie et à cette profusion de tactiques s'ajoute le fait que l'équipe victorieuse est en grande partie une création artificielle, implantée dans l'une des plus grandes capitales d'Europe (pourtant peu réputées pour leur amour du football) grâce à des capitaux étrangers. Certes, elle a acquis une base importante de supporters, mais celle-ci n'est pas à l'origine de l'équipe ; elle n'a jamais été suffisamment puissante ni passionnée pour la créer. Au contraire, cette base s'est construite une fois l'équipe devenue célèbre. Il n'y a pas eu de développement interne, endogène, qui, au fil des années, aurait permis de créer une véritable équipe. C'est comme si, au lieu de planter des arbres pour créer de l'ombre, on les déracinait de la forêt pour les planter sur le trottoir. Certes, les deux procurent une ombre équivalente aux heures les plus chaudes. Mais les premiers auraient été plantés par une communauté qui aurait accompagné leur croissance au fil des années ; les seconds auraient été introduits par les promoteurs immobiliers. Ces derniers, dans ce cas comme dans bien d'autres, ont tout simplement décidé d'investir dans le football plutôt que dans la construction de nouveaux quartiers. C’est ainsi que l’on fabrique aujourd’hui les équipes gagnantes. Socialement, ex nihilo.

Sans surprise, les équipes victorieuses sont de plus en plus les mêmes : en Ligue des champions, on comptait en moyenne 25 équipes qualifiées aux quarts de finale par tranche de cinq ans, de 1958 au début des années 2000 ; depuis, ce nombre a diminué pour atteindre une vingtaine, et il est probable qu’il ne soit plus que de 15 dans le cycle actuel (voir le graphique et l’explication ci-dessous). L’ennui sera total lorsque, chaque saison, ce seront toujours les mêmes huit équipes qui se hisseront en quart de finale.

Le spectacle, car c'en est désormais bel et bien un, a pris des allures de cirque, particulièrement visibles lors de la finale de cette année. Annoncer les noms des joueurs avec une emphase exagérée, tirer des feux d'artifice, installer des écrans géants (comme au nouveau Bernabéu à Madrid), présenter l'entrée des joueurs dans l’arène comme s'il s'agissait de gladiateurs, tout cela m'a rappelé ce qu'est devenu le football américain. C'est une sorte de sport, certes, mais une sorte de sport dépourvu de toute dimension locale et sociale que j'ai évoquée précédemment. Les équipes peuvent bien changer de ville, la franchise n'a qu'un seul but : faire du profit. Les franchises footballistiques de la FIFA et de l'UEFA sont désormais d’immenses entreprises : les joueurs sont des professionnels du divertissement, le jeu est un cirque, et les hommes d'affaires sont là pour engranger les profits.

Explication du graphique : il représente le nombre d'équipes qualifiées pour les quarts de finale de la Ligue des champions (anciennement Coupe d'Europe) lors de chaque cycle de cinq ans, depuis le cycle 1958-1962. Dans une compétition parfaitement équilibrée, huit équipes différentes atteindraient les quarts de finale chaque année, soit 40 équipes différentes par cycle (5 x 8 = 40). La valeur maximale du graphique est 40. À l'inverse, dans une compétition très centralisée, les mêmes huit équipes se qualifieraient pour les quarts de finale chaque année. La valeur minimale est donc 8 ; par conséquent, plus la valeur est élevée, plus la Ligue est équilibrée. La Ligue des champions, qui comptait environ vingt-cinq équipes différentes par cycle jusqu'au début des années 2000, n'en compte plus que vingt, et maintenant, dans le cycle actuel, qui s'étend de 2023 à 2027, ce nombre devrait avoisiner les 15 (la valeur actuelle étant de 12 après trois années de compétition).

Cette critique de la FIFA et de l'UEFA ne doit pas faire oublier que l’organisation qui régit le tennis est pire encore. J'en ai parlé il y a quelques années ("The age of open financial imperialism") lors d'une discussion avec Nate Silver. Les instances du tennis sont aussi outrageusement commercialisées que celles du football, mais, de surcroît, elles ne sont élues par personne et elles sont monopolisées par quelques individus fortunés issus de pays riches, à tel point que les "Coupes du monde" de tennis se déroulent invariablement dans les mêmes stades, année après année. Ce type de monopolisation, heureusement, n'a jusqu'à présent pas réussi à s'implanter dans le football, mais on peut imaginer que cela puisse arriver. La finale de la Ligue des champions se jouerait alors toujours au même endroit, avec plus ou moins les mêmes équipes, et la Coupe du monde se tiendrait éternellement dans un ou deux pays. »

Branko Milanovic, « A different game. On football’s extreme commercialization », 1er juin 2026. Traduit par Martin Anota

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