« "Pour comprendre un homme, vous devez savoir ce qui se passait dans le monde lorsqu'il avait vingt ans", disait Napoléon. Il avait raison, ce qui laisse penser que nombre d'économistes sont peut-être trop confiants quant au rythme auquel l’économie peut croître, même avec les meilleures politiques.
La plupart d'entre nous, âgés de plus de 40 ans, avons été élevés dans l'idée que la croissance économique allait de soi. Bien sûr, nous savions que des récessions étaient inévitables de temps à autre, mais il ne s'agissait que de ralentissements passagers dans une tendance à la hausse de la prospérité. Entre 1945 et 2005, le PIB réel par habitant a progressé en moyenne de 2,3 % par an, ce qui signifie qu'un jeune adulte du début de ce siècle était trois fois plus aisé que ses grands-parents.
Mais, mais, mais… Une telle croissance était historiquement inhabituelle. Avant 1945, la croissance tendancielle était généralement inférieure à 1 % par an. La Révolution industrielle fut un miracle qui nous sortit de la misère abjecte, mais le processus fut lent.
Notre conviction qu'une croissance d’au moins 2 % est possible repose donc peut-être moins sur des preuves historiques que sur la tendance psychologique à considérer l'époque dans laquelle nous avons grandi comme la norme.
En fait, nous avons de nombreuses raisons de penser qu'une faible croissance (proche de la stagnation) est bel et bien la norme, en particulier pour un pays modérément riche.
C’est bien ce que pensaient les économistes classiques. John Stuart Mill écrivait en 1848 : "Les économistes politiques ont toujours dû constater, plus ou moins distinctement, que l'accroissement des richesses n'est pas illimité ; qu'au bout de ce qu'ils appellent l'état progressif se trouve l'état stationnaire, que tout accroissement de richesse ne fait que repousser l’état stationnaire et que chaque progrès nous en rapproche."
Pour des penseurs comme Smith et Mill, la croissance économique était une course entre les rendements décroissants et le progrès technique, course que les rendements décroissants devaient finalement gagner. Ce moment est peut-être arrivé. Nous avons déjà cueilli les fruits les plus faciles à atteindre, ce qui rend les bonnes idées plus difficiles à trouver. "La productivité de la recherche est en forte baisse", ont constaté Nick Bloom et ses collègues, une conclusion corroborée par Philipp Boeing et Paul Hunermund. De plus, les dirigeants ont désormais tiré les leçons de William Nordhaus selon lesquelles les entreprises ne captent qu'une "infime partie des retombées sociales des avancées technologiques", ce qui réduit les incitations à innover. Ce ralentissement du progrès technique ne peut être compensé par une accumulation de capital plus rapide, étant donné qu'il en faut énormément pour augmenter la production, même légèrement.
Cette tendance est exacerbée par un autre facteur, mis en évidence par Dietrich Vollrath dans son ouvrage Fully Grown. Toutes les économies passent d'une économie industrielle à une économie de services à mesure qu'elles se développent, et cela suffit à réduire la croissance agrégée, car il est plus difficile de réaliser des gains de productivité dans les services que dans l'industrie.
Il y a une autre raison pour laquelle la croissance économique est lente. La croissance nécessite la réallocation du travail et du capital des usages les moins productifs vers des usages plus productifs. Et ce changement est nécessairement lent, simplement parce que les individus ont besoin de temps pour s'adapter, découvrir de nouvelles possibilités, acquérir de nouvelles compétences et non seulement installer des équipements, mais aussi apprendre à les utiliser au mieux. Ces raisons expliquent la faible croissance des dix-huitième et dix-neuvième siècles. Oui, il y avait certains secteurs très dynamiques, mais leur taille était modeste et leur croissance n'a donc que peu contribué à la croissance agrégée : tandis que les 883 000 personnes travaillant dans l'industrie textile en 1841 devenaient plus productives, ce n’était pas le cas des 1,2 million de travailleurs dans les services domestiques.
Si l'IA suit la même trajectoire que les technologies précédentes, il en ira de même pour elle. Bien que les premiers signes d'une hausse de la productivité dans les secteurs producteurs d'IA soient encourageants, on dispose de moins de preuves empiriques suggérant une hausse de la productivité dans les secteurs utilisateurs d'IA. Ce constat est cohérent avec ce que nous avons observé pour d'autres technologies d'usage général, telles que la vapeur et l'électricité : il faut de nombreuses années pour qu’elles permettent d’accroître significativement la production.
À ces forces techniques s'ajoute un ensemble de forces sociales qui freinent la croissance. Joel Mokyr a écrit : "La créativité technologique est une fleur délicate et fragile qui a besoin d'un environnement institutionnel parfaitement adapté pour s'épanouir. Pourtant, de manière véritablement dialectique, son succès finit généralement par détruire l'environnement dont elle a besoin pour survivre."
Une société prospère est une société où de nombreuses personnes se satisfont de leur sort et ne souhaitent pas le compromettre par la destruction créatrice inhérente à la croissance économique. Ainsi, "les forces du conservatisme", écrit Mokyr, "parviennent, par divers moyens juridiques et institutionnels, à freiner, voire à stopper, la créativité technologique".
Certaines de ces forces sont les dirigeants eux-mêmes, qui cherchent à consolider leur position dominante en rachetant leurs rivaux potentiels, en protégeant agressivement leur propriété intellectuelle ou en faisant pression pour obtenir une réglementation favorable. Il est difficile de gérer une entreprise en croissance, car beaucoup de choses peuvent mal tourner (ce qui explique pourquoi les actions de croissance ont traditionnellement été surévaluées par les investisseurs), alors pourquoi s'en donner la peine quand on peut opter pour une vie plus tranquille ?
Comme l'écrivait Joseph Schumpeter, les dirigeants des grandes entreprises tendent à être des bureaucrates "rationalistes et non héroïques" plutôt que des entrepreneurs, et manquent du dynamisme nécessaire pour stimuler la croissance.
Mais il n'y a pas que les patrons. Il y a aussi les NIMBY qui veulent protéger la valeur de leurs logements, un secteur financier qui profite des faibles taux d'intérêt réels causés par la stagnation, ou encore des avocats et des comptables qui s'opposent à la simplification fiscale.
Comment ces personnes peuvent-elles exercer une telle influence contre l'intérêt général de stimuler la croissance ? La réponse se trouve dans un point soulevé par Mancur Olson dans son ouvrage The Rise and Decline of Nations. Les petits groupes ont plus de facilité à se coordonner que les grands et des groupes de pression se forment donc autour d'intérêts spécifiques plutôt que d'intérêts plus larges et dispersés. Cela conduit à des pressions pour obtenir des faveurs, des protections et des allégements fiscaux, qui s’accumulent au fil du temps au point de finir par paralyser l'économie. Parallèlement, les intérêts dispersés en faveur de mesures susceptibles de stimuler la croissance (les marchés concurrentiels, un système fiscal simple, une commande publique plus efficace et des investissements dans les infrastructures) ne s'organisent pas en groupes de pression et restent donc inaudibles.
Peut-être devrions-nous donc considérer la stagnation comme la norme, avant même de penser à d'autres forces qui freinent la croissance, telles que le changement climatique, les inégalités ou le vieillissement démographique.
Rien de tout cela n'est radical. Je n'ai cité que des penseurs orthodoxes et je fais abstraction de la possibilité que les inégalités de richesse et de pouvoir freinent la croissance, ou de l'idée de Marx selon laquelle "à un certain stade de son développement, les forces productives matérielles de la société entrent en conflit avec les rapports de production existants, ou (ce qui revient à exprimer la même chose en termes juridiques) avec les rapports de propriété dans le cadre desquels elles ont opéré jusqu'alors. De formes de développement des forces productives, ces rapports se transforment en entraves".
En réalité, le pessimisme quant à la croissance économique, en particulier dans les économies matures, s'inscrit dans une forte tradition intellectuelle. À l'inverse, l'optimisme pourrait reposer moins sur des preuves que sur le simple hasard des circonstances dans lesquelles nous avons grandi. Après la Seconde Guerre mondiale, un ensemble de circonstances exceptionnellement favorables à une croissance rapide s'est conjugué : un stock d’innovations civiles en attente ; la nécessité de reconstruire le stock de capital physique et les logements ; la baisse des barrières commerciales ; l'absence de crises financières majeures jusqu'en 1973 ; une forte croissance des salaires encourageant la substitution du capital par le travail et, peut-être, la conviction que la demande globale resterait élevée, justifiant ainsi d'importants investissements. Ces circonstances, cependant, n'étaient que temporaires. Mais comme nous sommes nés dans ces circonstances, nous les considérons comme normales. Ce qui n'était pas le cas.
Vous pourriez rétorquer que les performances économiques du Royaume-Uni sont si mauvaises qu'il serait facile de les améliorer en s'inspirant des meilleures pratiques étrangères. Inutile de chercher des idées géniales : il suffit d'arrêter de faire de la merde.
Ce que cette analyse omet, cependant, c'est que les "merdes" sont endogènes. Les obstacles politiques à l'élaboration de politiques intelligentes sont eux-mêmes enracinés dans l'économie. La stagnation a alimenté une poussée réactionnaire contre une politique migratoire ouverte, le financement des universités et l'appartenance au marché unique. Notre maturité économique a créé de puissantes "forces du conservatisme" opposées au changement économique. Et le problème de l'action collective signifie que les intérêts particuliers l'emportent sur l'intérêt général.
On peut en tirer deux conclusions. La première est qu’il faut apprendre à vivre avec la stagnation, ce qui implique de trouver un moyen de contrer l'extrême droite, dont la montée est elle-même un symptôme de cette stagnation. La seconde est qu’il faut reconnaître que renouer avec la croissance économique exige des changements radicaux, ne serait-ce que pour créer les conditions nécessaires à l'élaboration technocratique raisonnable des politiques publiques. Ce qui est clair, en revanche, c'est que les petits bricolages centristes ne suffisent pas. »
Chris Dillow, « Stagnation: the norm », 12 août 2026. Traduit par Martin Anota
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« Est-il de plus en plus difficile d’avoir de nouvelles idées ? »

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