lundi 10 août 2026

Qui paie les droits de douane de l’administration Trump ?

« L'administration Trump a avancé de nombreux arguments pour justifier sa guerre commerciale, mais l'un des principaux est que ce sont les étrangers, et non les citoyens américains, qui paient le prix des droits de douane. Comme nous l'avons évoqué dans notre premier billet de blog, même si l'on pensait qu’il est approprié de faire peser la charge fiscale sur les étrangers, il y a des moyens plus efficaces de le faire. De plus, de nombreux problèmes pratiques empêchent l'utilisation de ces prétendus droits de douane "optimaux" pour améliorer le bien-être national. Le plus important est peut-être qu’en pratique ce sont les ménages et les entreprises américains qui ont supporté la plus grande partie du fardeau des droits de douane de Trump.

Les étrangers paient-ils vraiment les droits de douane ?

L'administration Trump (et auparavant la campagne de Trump) a souvent affirmé que les étrangers supportaient le poids des droits de douane américains et que, de fait, l'empressement avec lequel les gouvernements étrangers ont négocié témoigne de la crainte que suscitent les menaces de Trump à l’égard des pays étrangers. Si les entreprises exportatrices étrangères pouvaient facilement réorienter leurs exportations vers d'autres partenaires sans baisser leurs prix, leurs gouvernements pourraient tout simplement ignorer ces menaces sans grandes conséquences.

Pourtant, de nombreuses études sur les droits de douane américains de 2018-2019 ont constaté que les acheteurs américains d'importations supportaient la quasi-totalité du poids de ces droits, les données montrant une répercussion quasi intégrale. Les évaluations préliminaires des droits de douane de 2025, analysées par Clausing et Obstfeld [2025], concluaient également que les consommateurs et les entreprises américains supporteraient probablement la grande majorité de ce poids.

Seize mois se sont écoulés depuis les droits de douane instaurés par le président Trump le "Jour de la Libération" (Liberation Day), invoquant des pouvoirs d'urgence ultérieurement invalidés par la Cour suprême. Depuis, de nombreuses études approfondies ont permis de mieux comprendre l'impact des droits de douane américains. Il ressort clairement des études récentes que les consommateurs américains paient des prix plus élevés en raison des droits de douane, même si le degré de répercussion de ces coûts sur les prix à la consommation varie selon les études. Une récente étude [Minton, Ray et Somale, 2026] constate que la répercussion sur les prix à la consommation est complète environ sept mois après la mise en œuvre des droits de douane, avec un effet un pour un sur les prix. Les auteurs concluent que les droits de douane expliquent l’intégralité de l'inflation excédentaire post-pandémique (par rapport à l'inflation pré-pandémique). Une autre étude, basée sur des données antérieures [Cavallo, Llamas et Vasquez, 2026], constate une nette hausse des prix à la consommation due aux droits de douane, mais une répercussion incomplète six mois après leur mise en place, avec un effet cumulé sur l'indice des prix à la consommation d'environ 0,8 point de pourcentage au début de l’année 2026.

Amiti et alii [2026], Fajgelbaum et Khandelwal [2026] et Gopinath et Neiman [2025] constatent tous un degré de répercussion qui implique que les acheteurs américains d'importations (les consommateurs et les entreprises) ont supporté environ 90 % du fardeau tarifaire en 2025. Une autre étude récente conclut que les importateurs américains supportent l'intégralité de la charge des droits de douane. Elle constate également une baisse de la qualité des importations américaines [Ahn, Rotunno et Ruta, 2026], illustrant un autre mécanisme clé de réaction des entreprises aux droits de douane.

Bai, Jaccard et Stumpner [2026] mettent également en évidence un nouveau mécanisme de réponse des entreprises, en utilisant des données de prix à la consommation à l’échelle des scanners lors de l'épisode des droits de douane sur les produits chinois de 2018-2019. Ils constatent une répercussion intégrale des droits de douane sur les prix de détail, ainsi qu'un important canal de remplacement des produits, via lequel les anciens produits ont été remplacés par de nouveaux (avec des codes-barres différents) qui ont des rapports prix/poids plus élevés ("shrinkflation"). Ce mécanisme peut expliquer la combinaison d'une répercussion intégrale des droits de douane à la frontière et de hausses de prix de détail plus modestes pour les produits existants.

Ainsi, la majorité des données empiriques indiquent qu'à la mi-2026, les droits de douane américains pèsent sur les consommateurs américains, contribuant aux préoccupations actuelles majeures à propos des prix des produits alimentaires, du coût élevé de la vie et des difficultés constantes liées au pouvoir d’achat. Si les décideurs politiques souhaitent une réponse rapide et simple aux inquiétudes relatives au pouvoir d’achat, la suppression des droits de douane serait une réponse évidente.

Mais les droits de douane mettent du temps à se répercuter sur les prix à la consommation. Plusieurs facteurs expliquent ce décalage. Il y a la forte incertitude juridique et en matière de politique économique qui entoure ces droits de douane, car plusieurs vagues de droits de douane prises par l'administration Trump ont été jugées illégales par les tribunaux et l’administration enchaîne les annonces de nouvelles mesures commerciales qui perturbent les décisions des entreprises. Face à cette incertitude, les entreprises peuvent être plus enclines à accepter une réduction de leurs marges à court terme afin d'éviter des hausses de prix qu'elles pourraient avoir à annuler ultérieurement. Elles peuvent reporter leurs hausses de prix le temps de faire pression pour obtenir des exemptions de droits de douane ou de rechercher des fournisseurs étrangers moins chers [Leibovici et Chinagorom-Abiakalam, 2026], ce qui constitue un autre type de coûts liés au régime tarifaire que supportent les entreprises. De fait, des enquêtes montrent que les entreprises envisagent toujours des hausses de prix en réaction à des droits de douane imposés il y a un certain temps. Les facteurs macroéconomiques peuvent également affecter l'impact des droits de douane sur les prix, entraînant des effets différés sur l'inflation [Halbersleben, Jordà et Nechio 2026 ; Kalemli-Ozcan, Soylu et Yıldırım 2026].

Les effets sur les coûts des intrants intermédiaires des entreprises

Un autre constat clair des récentes études est que les entreprises américaines sont pénalisées par les droits de douane en raison de la hausse des coûts des intrants intermédiaires. Les droits de douane réduisent la compétitivité des entreprises exportatrices sur les marchés étrangers, car les fabricants américains doivent payer plus cher leurs intrants importés que leurs concurrents étrangers. Même l'administration Trump reconnaît cette dynamique, ce qui explique qu’elle ait exempté certaines entreprises et certains secteurs clés (notamment l'IA) des droits de douane sur les intrants.

Mais d'autres entreprises du secteur manufacturier sont moins chanceuses (par exemple, les droits de douane sur l'acier et l'aluminium sont maintenus) et, par conséquent, la situation globale de l'emploi des cols bleus est au mieux décevante, comme le montre le graphique ci-dessous. Le canal du coût des intrants intermédiaires a également un effet négatif sur l’économie, une des raisons pour lesquelles den Besten et alii [2026] constatent que les droits de douane ont généralement eu des effets macroéconomiques récessifs tout au long de l'histoire. Une analyse récente de JPMorgan Chase [2026] souligne que les entreprises de taille moyenne pourraient supporter un coût particulièrement important lié aux droits de douane.

En juin 2026, Stephen Miran, ancien président du Conseil des conseillers économiques du président Trump, a affirmé que la loi One Big Beautiful Bill Act (OBBBA), la réforme fiscale de 2025, pourrait compenser l'impact de la hausse des droits de douane sur le coût des intrants intermédiaires importés pour les entreprises américaines, puisque ces coûts supplémentaires pourraient être simplement déduits en application des dispositions plus avantageuses en matière d'investissement prévues par l'OBBBA. Or, toute entreprise sait que cette affirmation est loin d'être une solution à la hausse des coûts. En effet, la plupart des coûts des entreprises sont immédiatement déductibles, mais l'entreprise paie toujours le coût net de ses intrants, qu'ils soient importés ou domestiques. Le raisonnement de Miran sous-entend même qu'un salaire minimum de 25 dollars ne poserait aucun problème aux entreprises, puisque les coûts salariaux sont déductibles.

Les économies d'échelle perdues (qui permettent normalement de réduire les coûts lorsque le volume des échanges augmente) peuvent également engendrer une hausse des coûts due aux droits de douane, dans la mesure où ces derniers réduisent la taille des commandes d'importation, ce qui ampute en même temps les marges des exportateurs et pénalise les importateurs. Ce double effet implique que les deux parties peuvent supporter conjointement un fardeau cumulé supérieur à 100 % du montant du droit de douane, pénalisant simultanément exportateurs et importateurs en raison de la perte d'économies d'échelle (voir Ganapati et Hottman [2026]). En bref, alors que les droits de douane peuvent nuire considérablement aux exportateurs étrangers, les acheteurs américains n'en sont pas pour autant épargnés.

Conclusion 

En définitive, les droits de douane pénalisent tout le monde : les exportateurs étrangers, les importateurs américains (les entreprises et les consommateurs), les relations internationales des États-Unis et l'économie américaine dans son ensemble. Les droits de douane offrent aussi des opportunités de corruption et de recherche de rente (notamment le lobbying pour obtenir des exemptions ou imposer de nouveaux droits de douane aux concurrents), tout en générant des distorsions qui détournent les ressources de leur usage optimal. Le "droit de douane optimal" est un mirage, utile comme exercice théorique mais sans grande pertinence pratique. Le système commercial d'après-guerre visait à empêcher les pays de le poursuivre. Malheureusement, la guerre commerciale menée par l'administration Trump sape ce système et, en définitive, en démontre finalement le bien-fondé. »

Kimberly Clausing & Maurice Obstfeld, « Who pays for tariffs? Insights from recent research », PIIE, Realtime Economics (blog), 3 août 2026. Traduit par Martin Anota

 

Aller plus loin…

« Petite macroéconomie des droits de douane » 

« Que font les droits de douane à l’économie américaine ? »

« Quelles ont été les conséquences de la guerre commerciale de Trump pour les Etats-Unis ? »

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