« Les partisans des politiques tarifaires du président Donald Trump critiquent souvent les économistes pour leur méconnaissance des complexités du monde réel. Pourtant, les responsables de l'administration invoquent allègrement le concept abstrait du "droit de douane optimal" pour justifier leurs incessantes campagnes de guerre commerciale.
En théorie, le "droit de douane optimal" maximise le bien-être national en permettant aux grands pays d'améliorer leurs termes de l'échange, ce qui augmente le prix de leurs exportations relativement à celui de leurs importations. Dans une tribune publiée en juin 2026 dans le Wall Street Journal, Stephen Miran, ancien président du Conseil des conseillers économiques de Trump, s'appuie sur cet argument pour affirmer que les droits de douane constituent un instrument de "faible imposition" particulièrement efficace pour lever des recettes, faisant ainsi écho aux propos du secrétaire au Trésor, Scott Bessent, selon lequel les droits de douane constituent un bénéfice net pour les États-Unis.
Mais ces arguments induisent le public en erreur, minimisant les nombreux effets néfastes des droits de douane, qui apparaissent chaque jour plus clairement.
Dans ce billet de blog, nous expliquons pourquoi, dans les faits, les droits de douane improprement qualifiés d’"optimaux" n'entraînent pas de gain net pour le bien-être national. Au contraire, ils nuisent aux intérêts américains (1). Nous réfutons également l'idée que les droits de douane constituent un moyen efficace de transférer la charge fiscale des résidents américains vers les étrangers. D'autres instruments fiscaux permettent de collecter des recettes de manière plus efficace et plus équitable. Il y a même des instruments fiscaux supérieurs pour transférer la charge fiscale des contribuables américains vers les étrangers, comme nous le verrons plus loin.
Notre second billet de blog approfondira la question plus précise de savoir qui paie réellement les droits de douane, l’élément clé de l’argument du droit de douane optimal de l'administration Trump. Comme nous le montrons, l’ensemble des éléments empiriques indique que les consommateurs et les entreprises américains supportent un lourd fardeau tarifaire.
Les problèmes posés par le "droit de douane optimal"
Les droits de douane engendrent des distorsions de deux grandes façons : (1) en augmentant la production domestique de biens qui pourraient être obtenus à moindre coût à l'étranger et (2) en rendant les biens taxés plus chers pour les consommateurs. Selon l'argument du droit de douane optimal, lorsqu'un grand pays utilise les droits de douane pour réduire la demande domestique de biens importés, tout en augmentant l'offre domestique de ces biens, il fait baisser le prix de ses importations. En théorie, un grand pays peut même améliorer son bien-être de cette manière grâce aux droits de douane, malgré les distorsions. Miran soutient que "les droits de douane sont uniques en ce sens que les étrangers supportent une part importante de la charge fiscale" du fait de la modification des termes de l'échange.
Cependant, cet argument présente de multiples problèmes graves, voire rédhibitoires (2). L'un d'eux est que tous les grands pays ne pourraient pas poursuivre cette stratégie simultanément : les effets relatifs sur les prix s'annuleraient, ne laissant subsister que des distorsions généralisées sans aucun gain tiré des échanges. Rodrik [2026] souligne ce point, ainsi que l'absurdité de la volonté des États-Unis de jouer le "baron voleur" du monde. De fait, l'inanité de ce type de droits de douane est reconnue depuis longtemps. De telles dynamiques ont aggravé la Grande Dépression et c’est notamment pour éviter qu’une telle crise se reproduise que l’on a conçu le système commercial mondial d’après-guerre.
On pourrait objecter que les États-Unis n'ont pas subi d’importantes représailles de la part de la plupart de leurs principaux partenaires commerciaux, à l'exception notable de la Chine, qui a mené avec succès une riposte coup pour coup (notamment par le biais de contrôles des exportations) jusqu'à ce que les États-Unis cèdent, ainsi que de quelques épisodes de représailles de la part du Canada, du Brésil et de l'Union européenne (3).
Cependant, ce ne sont pas seulement les représailles explicites qui façonnent les termes de l'échange. Par exemple, les gouvernements étrangers peuvent réorienter leurs relations commerciales et libéraliser les échanges avec d'autres pays de manière à détourner l'accès au marché au détriment des entreprises américaines. Récemment, l'UE a conclu de nouveaux accords commerciaux avec l'Inde et le Mercosur ; le Canada a également cherché à développer ses échanges commerciaux avec la Chine et d'autres pays à la suite des récents changements de politique commerciale des États-Unis. Ces types de changements de politique entraînent également une baisse de la demande d'exportations américaines, ce qui détériore les termes de l'échange des États-Unis.
Jusqu'au deuxième trimestre 2026, les données font apparaître peu d'amélioration des termes de l'échange américains après le début du second mandat de Trump début 2025 et l'augmentation des droits de douane sur la quasi-totalité des importations (cf. graphique 1 ci-dessous). De nombreux facteurs outre les droits de douane peuvent également affecter les termes de l'échange et la récente amélioration des termes de l'échange américains est plus vraisemblablement liée aux perturbations dues à la guerre qu'aux droits de douane, qui ont considérablement fluctué. Des variations bien plus amples des termes de l'échange ont été observées à la suite de la pandémie de Covid-19.
Des études économétriques plus détaillées ne mettent en évidence aucun effet majeur des droits de douane sur les termes de l'échange, comme nous le montrerons dans la suite de ce billet. La majorité des études de haute qualité montrent que les consommateurs et les entreprises américains supportent la quasi-totalité du coût des droits de douane américains, ce qui indique que les États-Unis ont une capacité limitée à transférer la charge fiscale nette sur les étrangers via les droits de douane.
Il existe de meilleurs instruments fiscaux
Quel serait un meilleur instrument fiscal pour atteindre les objectifs de la politique fiscale américaine ? Tout simplement, les instruments fiscaux dont nous disposons déjà. Considérons d'abord la volonté de Miran de faire supporter la charge fiscale aux étrangers. L'impôt sur les sociétés peut très bien y contribuer, puisque 42 % des actions des entreprises américaines sont détenues par des étrangers [Rosenthal et Mucciolo, 2024] (4). Étant donné que les impôts sur les bénéfices des sociétés pèsent lourdement sur les actionnaires, l'impôt sur les sociétés constitue un bon moyen de répartir internationalement la charge fiscale liée au financement des biens publics qui contribuent au succès des entreprises américaines (5).
Par ailleurs, une réforme de l'impôt sur les sociétés peut constituer une meilleure réponse à la délocalisation que les droits de douane [Clausing, 2026]. Le système américain d'imposition des sociétés accorde un avantage fiscal important aux revenus étrangers par rapport aux revenus domestiques. En conséquence, les pays à faible fiscalité attirent une part importante de l'assiette fiscale des multinationales américaines. Modifier les incitations fiscales afin de réduire cette distorsion en faveur des revenus étrangers peut contribuer à rétablir des conditions de concurrence équitables entre les entreprises américaines et les entreprises étrangères. À l'inverse, les droits de douane introduisent de nouvelles distorsions qui pénalisent les consommateurs et réorientent les ressources vers des secteurs dans lesquels les États-Unis ne disposent pas d'avantage comparatif.
Une réforme de l'impôt sur les sociétés peut également générer d’importantes recettes fiscales, supérieures aux recettes que devraient générer les droits de douane au cours de la prochaine décennie, même en supposant le maintien des droits de douane élevés instaurés par l'administration Trump. Par exemple, le modèle budgétaire Penn-Wharton estime que l'ensemble des réformes détaillées dans Clausing [2026] devrait rapporter 4 000 milliards de dollars entre 2030 et 2039, soit l’équivalent de 0,9 % du PIB. Les dernières estimations du régime douanier de Trump laissent prévoir des recettes d'environ la moitié de celles attendues des réformes fiscales (voire moins) au cours de la prochaine décennie [Budget Lab, 2026]. Par ailleurs, les recettes issues de ces droits de douane sont très incertaines, en raison des contestations juridiques persistantes dont ils font l'objet [Wolff, 2026]. Les recettes douanières nettes sont même devenues négatives en juin 2026 pour la première fois, les remboursements gouvernementaux des droits de douane dits 'réciproques'' de Trump (jugés illégaux par la Cour suprême) ayant dépassé les nouvelles recettes douanières (cf. graphique 2) (6).
Enfin, il convient de mettre en place un système fiscal qui réponde aux inégalités engendrées par diverses forces au sein de l'économie américaine, notamment les évolutions technologiques, l'évolution des structures commerciales, le pouvoir de marché, le déclin du syndicalisme et d'autres facteurs. Un système d'imposition progressif peut y répondre efficacement et l'impôt sur les sociétés figure parmi les instruments fiscaux les plus progressifs aux États-Unis (hormis l'impôt sur les successions), tandis que les droits de douane constituent une source de revenus régressive, pesant davantage sur les ménages à faibles revenus (en proportion de leurs revenus) que sur les ménages aisés [Clausing et Lovely, 2024 ; Clausing et Obstfeld, 2025].
En outre, l'impôt sur les sociétés est loin d'être le seul impôt qui pourrait remplacer les droits de douane. Les décideurs politiques pourraient également entreprendre diverses réformes de l’imposition des particuliers visant à accroître les recettes fiscales ou instaurer d'autres instruments fiscaux potentiellement plus efficaces, tels qu'une taxe carbone. Toutefois, compte tenu des conséquences très négatives du régime douanier (qui pénalise les consommateurs et les entreprises, engendre d'importantes distorsions, nuit aux relations internationales, offre de nombreuses possibilités de corruption et favorise la recherche de rentes), les décideurs politiques devraient se tourner vers d'autres instruments fiscaux plus appropriés.
(1) Les coûts économiques que nous décrivons s’ajoutent aux dommages causés aux intérêts de la politique étrangère américaine, que nous laissons à d’autres le soin d’analyser et de quantifier.
(2) Nous avons critiqué plus en détail l’argument du droit de douane optimal dans Clausing et Obstfeld [2025]. Nous y détaillons de nombreux autres effets négatifs des droits de douane au-delà des distorsions de la production et de la consommation (et du risque de représailles par les autres pays) présentées dans les manuels.
(3) Les contrôles à l’exportation ou les taxes des exportations peuvent aussi détériorer les termes de l’échange des pays cibles en renchérissant les biens importés et/ou en les rendant plus difficiles à acquérir.
(4) Ce chiffre est issu des données de 2022 et inclut les participations directes et indirectes ; compte tenu des tendances en matière de structure de propriété, ce chiffre est probablement légèrement plus élevé aujourd’hui.
(5) L'impôt sur les sociétés pèse sur les actionnaires dans la mesure où il s'applique aux bénéfices supérieurs au rendement normal du capital. Dans le cadre de la législation américaine actuelle, une grande partie de ce rendement normal du capital est soit exonérée, grâce à la déduction immédiate des dépenses, soit subventionnée par l'impôt lorsque les investissements déductibles sont financés par l'emprunt. Pour une analyse plus détaillée de cette question, cf. Clausing [2026].
(6) Dans l'analyse d'un tarif douanier optimal que l’on trouve dans les manuels, une baisse du prix mondial des importations accroît le bien-être national grâce à trois effets : une réduction de la charge douanière pour les consommateurs (qui consomment davantage d’importations), une hausse des recettes douanières pour l'État et une réduction de la protection des secteurs domestiques en concurrence avec les importations. Étant donné que l'effet le plus important est généralement l'augmentation des recettes publiques, le fait que les recettes douanières américaines soient modérées et en baisse constitue une autre indication des limites de l'argument du tarif douanier optimal. »
Kimberly Clausing & Maurice Obstfeld, « "Optimal tariffs" are far from optimal: Part 1 », PIIE, Realtime Economics (blog), 30 juillet 2026. Traduit par Martin Anota
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