« L’activité économique est caractérisée par une alternance d’expansions et de récessions. Stimuler ou freiner l'économie au bon moment peut assurer la stabilité et nous permettre d'éviter des récessions prolongées ou une inflation galopante. Les travaux de Robert E. Hall et Michael Woodford ont conduit à un changement de paradigme dans les politiques de stabilisation. Les modèles nouveaux keynésiens, issus de leurs travaux, nous permettent d'expliquer et de quantifier l'impact des politiques de stabilisation sur les fluctuations de l’activité et ils sont désormais utilisés par les banques centrales et les ministères des Finances du monde entier.
"La banque centrale doit baisser son taux directeur pour relancer l’économie."
"Le gouvernement devrait stimuler l’économie en augmentant le revenu disponible des ménages et en stimulant la consommation."
"Il faut relever les taux d’intérêt ou réduire les dépenses pour refroidir l’économie, sinon nous perdrons le contrôle de l’inflation !"
On entend fréquemment ce genre de déclarations dans les débats publics sur la politique économique. Elles illustrent toutes des instruments de politique de stabilisation mis en œuvre par les gouvernements et les banques centrales pour amortir les fluctuations de l’activité. Cela peut passer par un ajustement du taux directeur par la banque centrale ou par des modifications des impôts ou des transferts sociaux, tels que les prestations familiales, par le gouvernement, afin d'influencer le pouvoir d'achat des ménages. L'objectif de la politique de stabilisation est de réduire les fluctuations économiques (les variations du chômage et du taux de croissance) afin d'éviter que l'économie ne se retrouve ou demeure dans une situation de chômage très élevé ou d'inflation incontrôlée. Une évolution macroéconomique stable et régulière est préférable, tant pour les ménages que pour les entreprises, à d’amples fluctuations de la croissance. Les ménages les plus pauvres, disposant de faibles marges de manœuvre, sont particulièrement désavantagés par les fluctuations économiques.
Les travaux de Robert E. Hall et Michael Woodford nous permettent de mieux gérer les récessions. Ils ont posé les fondements du paradigme nouveau keynésien, dans lequel les modèles sont construits sur des microfondations, c'est-à-dire dans une logique bottom-up. Les résultats économiques résultent de millions de décisions prises au niveau microéconomique par les ménages et les entreprises. En utilisant des modèles fondés sur cette approche, plutôt qu’en étudiant l’économie du seul point de vue macroéconomique, comme à vol d’oiseau, les travaux de Hall et Woodford ont conduit à un changement de paradigme dans la théorie de la politique de stabilisation.
La politique de stabilisation est devenue inefficace
L'idée que la politique de stabilisation peut avoir des effets très bénéfiques remonte aux travaux de John Maynard Keynes, il y a près d'un siècle. Son idée, qui constitue encore aujourd'hui le fondement de cette politique, était que la demande totale de biens et de services des ménages et des entreprises ne correspond pas automatiquement à ce que l'économie peut produire. Si la demande est trop faible, le chômage sera élevé et la croissance faible. Si elle est trop forte, l'économie se retrouvera en surchauffe et l'inflation augmentera. Il est possible de lisser les pics et les creux en stimulant la demande globale (en appuyant sur l’accélérateur) lorsqu'elle est trop faible et en la freinant (en appuyant sur le frein) lorsqu'elle est trop forte.
Les modèles keynésiens traditionnels reposaient sur l’hypothèse de la stabilité des corrélations statistiques entre les principales variables macroéconomiques, telles que l'inflation, la consommation, le chômage et la production. Un exemple est la relation entre l'inflation et le chômage (la "courbe de Phillips"), qui montre que l'inflation tend à être faible lorsque le chômage est élevé, et inversement. Autre exemple : la consommation est déterminée par le revenu disponible total des ménages ; un revenu disponible plus élevé entraîne une consommation plus élevée. On supposait que les relations entre ces variables étaient approximativement linéaires, de sorte que si une variable changeait, l'autre variait en proportion. Avec cette hypothèse, il était facile de calculer dans quelle mesure il fallait accélérer ou ralentir l'économie, mais cette approche s'est avérée trop simpliste pour être systématiquement efficace.
Lors des chocs pétroliers des années 1970, les relations entre les variables macroéconomiques se sont révélées bien plus instables que ne le pensaient les chercheurs et les décideurs. L'inflation a augmenté malgré la hausse du chômage, et le lien entre le revenu et la consommation s'est avéré moins fiable qu'on ne le supposait. Cela signifiait que la politique de stabilisation ne fonctionnait pas : une relance excessive et inopportune a eu des conséquences nocives à long terme, notamment de nombreuses années de faible croissance et de forte inflation.
Des économistes influents, tels que Robert E. Lucas Jr. (lauréat du Nobel d'économie en 1995), ont soutenu que le problème avec la politique de stabilisation keynésienne était précisément l'hypothèse d'une relation stable entre les variables macroéconomiques. Pour que ces modèles fonctionnent, ils doivent au contraire reposer sur des microfondations, c'est-à-dire être construits sur des relations microéconomiques robustes. L'inflation est déterminée par les décisions en matière de fixation des prix prises par des milliers d'entreprises. La consommation privée totale dépend des décisions de millions de ménages, et les décisions des entreprises et de leurs salariés déterminent le volume de production. Les phénomènes macroéconomiques ne peuvent être compris qu'en étudiant le comportement des acteurs individuels et en les agrégeant.
L'un des problèmes particulièrement importants pour la politique de stabilisation concerne la détermination de la consommation privée. Des travaux théoriques antérieurs ont soutenu que la consommation dépend au moins autant des anticipations des ménages quant à leurs revenus futurs que de leurs revenus actuels. Ceci complique la conduite de la politique de stabilisation, car les anticipations des ménages ne sont pas constantes, elles sont influencées par des facteurs tels que les impôts, les taux d'intérêt ou l'inflation. Or, l'hypothèse selon laquelle les anticipations jouent un rôle important s'est avérée difficile à tester et à quantifier, dans la mesure où les anticipations des ménages ne sont pas directement observables.
De nombreux chercheurs ont tenté de trouver des indicateurs des anticipations des ménages concernant leurs revenus futurs afin de déterminer si les décisions de consommation pouvaient être prédites, mais aucun n'y est parvenu, jusqu'à ce que Robert E. Hall commence à réfléchir d'une manière totalement nouvelle.
Hall a bouleversé la recherche
L'idée centrale de Hall était que si les anticipations de revenus futurs et d'autres facteurs pertinents influençaient la consommation des ménages, alors leurs décisions en matière de consommation sont un indicateur parfait de leurs anticipations : s'ils sont optimistes, ils consommeront davantage que s'ils sont pessimistes. Cela signifie aussi qu'ils n'ajusteront leur consommation que s'ils modifient leur évaluation de l'avenir, ce qui nécessite l’arrivée de nouvelles informations pertinentes. Car, par définition, les nouvelles informations ne peuvent pas être prédites (puisqu'elles ne seraient alors plus nouvelles), de même que les variations de la consommation ne peuvent être prédites si la théorie est correcte. Hall a ainsi bouleversé l'approche de la recherche : au lieu de chercher des indicateurs permettant de prévoir la consommation des ménages, les chercheurs devraient tester l'hypothèse selon laquelle il est impossible de prévoir les variations de la consommation.
Il s'est avéré que l'hypothèse de Hall était correcte. Aucune variable ne semblait jouer un rôle décisif pour prédire les variations de la consommation. Même les collègues les plus sceptiques de Hall furent convaincus ; l'idée qu’il existait désormais un point de référence naturel était aussi importante que la démonstration de la justesse de la théorie. Les variations de la consommation qui pouvaient être prédites devaient dépendre d'écarts par rapport aux hypothèses de la théorie – par exemple, l’hypothèse que certains ménages soient incapables d’emprunter ou qu’ils ne disposent pas d’épargne, les contraignant à vivre au jour le jour (living from hand to mouth). En utilisant le point de référence de la théorie, les chercheurs pouvaient estimer la proportion de consommateurs qui se trouvaient dans cette situation.
Hall a présenté ses résultats dans un article publié en 1978, ce qui a constitué un véritable moment de révélation pour la recherche. Ses travaux ont joué un rôle essentiel dans le développement de la recherche moderne sur la consommation. Hall a publié un autre article important, co-écrit avec Fredric Mishkin, en 1982. À partir de microdonnées portant sur de nombreux ménages, ils ont montré qu'environ 80 % d'entre eux prenaient leurs décisions de consommation conformément à la théorie, tandis que les autres vivaient au jour le jour. Ces proportions varient au cours du temps et d’un pays à l’autre, mais elles peuvent être estimées. L’idée que certains ménages cherchent à anticiper l’avenir lorsqu’ils décident de leurs dépenses de consommation, contrairement à d'autres, est un élément important des modèles macroéconomiques désormais utilisés par les banques centrales et les ministères des Finances.
En comprenant l’impact des anticipations sur les décisions de consommation, Hall a résolu un problème qui avait longtemps intrigué les chercheurs. Ses résultats ont été déterminants pour le changement de paradigme en macroéconomie vers le nouveau keynésianisme.
Le modèle de Woodford
Dans un ouvrage paru en 2003, Michael Woodford présente un modèle macroéconomique nouveau keynésien complet, élaboré sur des microfondations. Ce livre synthétise les résultats d'articles antérieurs, écrits par Woodford et d'autres chercheurs. Ce modèle macroéconomique, composé de trois équations, constitue le prototype de tous les modèles nouveaux keynésiens qui ont suivi. Il vise à fonctionner comme une sorte de laboratoire pour les responsables de la politique économique. Comment réagissent le PIB et l'inflation si le taux d'intérêt baisse ? De combien faut-il relever les taux d'intérêt pour stabiliser l'inflation dans une situation économique donnée ?
Les modèles keynésiens traditionnels proposaient des réponses à ces questions, mais ces réponses ne se sont pas révélées fiables. Les nouveaux modèles utilisent les microfondations, qui décrivent comment les acteurs individuels prennent des décisions à propos de la consommation, de la production et des prix des produits, et ils fournirent des réponses plus fiables.
Un élément important du modèle de Woodford est sa description de la manière dont la consommation est déterminée. Celle-ci représente la part la plus importante de la demande totale de biens et de services dans la plupart des pays. L'importance de la consommation était déjà reconnue dans l'approche keynésienne traditionnelle, mais l’inclusion du résultat de Hall (selon lequel la consommation dépend des anticipations des ménages quant à leurs revenus futurs) a été révolutionnaire.
La consommation dépend également du taux d'intérêt. Si la banque centrale abaisse son taux directeur, il devient moins rentable d’épargner et la consommation sera plus élevée aujourd'hui qu’elle ne le sera à l’avenir. Ce n'est que si le taux directeur est à un niveau intermédiaire, le "taux d'intérêt neutre" (ou "naturel"), qu'il ne stimule ni ne réduit la consommation. Le concept de taux d'intérêt naturel a été introduit à la fin du dix-neuvième siècle par Knut Wicksell, l'un des économistes suédois les plus influents sur la scène internationale. S'inspirant de Wicksell, Woodford a démontré que les banques centrales peuvent stimuler ou freiner l'activité économique en ajustant les taux d'intérêt, et non la quantité de monnaie en circulation. Cette contribution majeure a rendu les modèles nouveaux keynésiens plus efficaces en pratique.
Un autre élément du modèle décrit comment l'inflation est déterminée. Il repose sur le principe que les entreprises fixent leurs prix en sachant qu'il serait trop coûteux de les ajuster à chaque variation de la demande ou des coûts de production. Les prix sont donc visqueux. Cette friction est la raison fondamentale pour laquelle la demande est si importante pour la production, selon le raisonnement de Keynes. Si la demande diminue, alors que les prix ne baissent pas, il y aura un excès d'offre et donc un déséquilibre entre l'offre et la demande, susceptible d'entraîner une récession. Lorsqu’on examine sur la décision de fixation des prix d’une entreprise, il apparaît qu’elle doit anticiper l'avenir pour fixer ses prix. Si une entreprise pense que les prix de ses concurrents et ses propres coûts vont augmenter, elle a intérêt à fixer un prix plus élevé que si elle anticipait le contraire. Les décisions des entreprises sont donc également guidées par leurs anticipations.
Dans la mesure où les entreprises cherchent à anticiper l'avenir, les anticipations concernant les taux d'intérêt futurs jouent un rôle important dans l'inflation. Par conséquent, il est important que la banque centrale fasse preuve de crédibilité et de transparence. Cette observation, qui n'était pas un élément de l'approche keynésienne traditionnelle, a revêtu une importance pratique considérable pour les banques centrales ; communiquer clairement et de façon crédible sur leur raisonnement et leurs projets est devenu indispensable à leur action.
Le second facteur déterminant l'inflation est l'écart de production (output gap), un concept introduit par Woodford pour décrire les pressions de la demande dans l'économie. Si les pressions de la demande sont fortes, c'est-à-dire si l'écart est positif (ce qui est typique d'une période d’expansion), les prix sont poussés à la hausse et l'inflation est supérieure à la normale. À l'inverse, si les pressions de la demande sont trop faibles, c'est-à-dire si l'écart est négatif (ce qui est souvent le cas lors des récessions), les prix baissent et l'inflation est inférieure à la normale (voir ci-dessous). Formellement, l'écart correspond à la différence entre la production effective et la production naturelle, c'est-à-dire le niveau de production qui prévaudrait si les prix du marché variaient librement et si la demande était parfaitement équilibrée avec l'offre. L'ampleur de l'écart de production peut ainsi être considérée comme une mesure de l'écart de l'économie par rapport à une utilisation efficiente des ressources, et l'objectif de la politique de stabilisation est de ramener cet écart à zéro.
Le niveau de production naturelle peut varier au cours du temps. Les variations soudaines de la production naturelle sont appelées "chocs d'offre" ; il s'agit par exemple de hausses rapides des prix de l'énergie, de perturbations des chaînes de valeur internationales ou d'autres événements qui affectent soudainement le potentiel productif d'une économie. Si un choc d'offre négatif entraîne une baisse de la production naturelle sans que la demande diminue, l'écart de production est positif. Cela peut se produire si les entreprises, malgré la hausse de leurs coûts, n'augmentent pas suffisamment leurs prix. La demande sera alors trop élevée, même si elle n'a pas augmenté.
Même si la demande, et donc la production, diminue légèrement à la suite du choc d'offre négatif (peut-être en raison d'un pessimisme accru des ménages, qui réduisent alors leur consommation), l'écart de production peut rester positif si la production naturelle diminue davantage que la production réelle. Ce type de choc d'offre peut alors entraîner de l'inflation, une baisse de la production et une hausse du chômage. Contrairement aux modèles keynésiens traditionnels, le modèle de Woodford préconise un resserrement, par exemple avec une hausse des taux d'intérêt, afin d'éviter un dérapage de l’inflation. Son analyse a permis de réagir plus efficacement aux chocs d'offre récents que lors des crises pétrolières des années 1970.
Le modèle de Woodford paraît simple, mais des recherches fondamentales menées par Woodford et divers autres macroéconomistes ont été nécessaires pour élaborer ce nouveau modèle sur des microfondations. Sa simplicité, combinée à sa bonne adéquation à la réalité, lui a rapidement valu l'adhésion des décideurs dans les banques centrales et les ministères des Finances. Ce modèle peut également être affiné et adapté au contexte spécifique de chaque pays. Par exemple, la banque centrale de Suède dispose de son propre modèle nouveau keynésien adapté aux conditions économiques suédoises.
Un modèle adaptable
Comme avec tout changement de paradigme, le nouveau keynésianisme a marqué le début d'un courant de recherche économique florissant, et non le point final. La recherche continue de progresser et, depuis la publication des travaux des lauréats, les modèles ont été développés et affinés ; ce processus devrait se poursuivre à mesure que nos économies continuent d’évoluer. Ces modèles peuvent être facilement adaptés aux diverses situations rencontrées par les ménages et les entreprises.
Les modèles nouveaux keynésiens sont désormais utilisés par les ministères des Finances et les banques centrales du monde entier, qui les aident à prendre des décisions éclairées et équilibrées en matière de politique de stabilisation. Pour le dire simplement, il n’y a pas d'alternative viable. Ainsi, la prochaine fois que votre banque centrale fixera son taux directeur, vous pourrez être certain que l’un des éléments pris en compte dans sa décision reposera sur des calculs effectués à l'aide d'un modèle nouveau keynésien microfondé.
Les travaux des lauréats ont permis de gérer les crises macroéconomiques majeures bien plus efficacement qu’avant. Ils se sont révélés extrêmement précieux lors de la pandémie et des crises énergétiques de ces dernières années, dont les conséquences sur la croissance et l'inflation n’ont pas été durables que lors des crises des années 1970. Nous n'avons pas sombré dans une dépression comme celle des années 1930. Les récessions et les épisodes de forte inflation n'ont pas disparu, mais ils durent moins longtemps. »
Académie royale des Sciences de Suède, « Popular science background: Microfoundations deliver macro insights », 12 octobre 2026. Traduit par Martin Anota
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