« Les médias dominants regorgent d'articles sur le déclin des États-Unis. Comme l'indiquait un article récemment publié dans le New York Times, "Les investisseurs internationaux se détournent des obligations américaines. On parle de plus en plus vivement de l'affaiblissement du dollar. Les gouvernements étrangers retirent leur or des coffres américains. Près de deux ans après le début du second mandat du président Trump, l'économie mondiale cherche de plus en plus à se distancer des États-Unis".
Cette tendance se confirme dans deux sondages mondiaux Gallup portant sur environ 130 pays, réalisés en 2024 et fin 2025. Lors du premier sondage, avant le retour de Donald Trump au pouvoir, les États-Unis bénéficiaient d'un taux d'approbation de 39 %, contre 32 % pour la Chine. Lors du second sondage, à la fin de la première année du second mandat de Trump, la Chine enregistrait un taux d'approbation de 36 %, tandis que les États-Unis n'en recueillaient plus que 31 %.
Cela suggère que les États-Unis perdent leur statut hégémonique, mais comment évaluer "l’hégémonie" de manière plus analytique ?
Mesurer l'hégémonie américaine
Le degré d'hégémonie des États-Unis à un moment donné dépend tout d’abord de leur capacité en en ressources, c'est-à-dire de la quantité de ressources que l'État américain et ses agents liés (tels que les multinationales américaines) peuvent utiliser dans leurs relations avec d'autres États (par exemple, la part des États-Unis dans le PIB mondial, la part des États-Unis dans les dépenses militaires mondiales, le système d'alliances des États-Unis).
Il dépend aussi du degré de contrôle exercé par les États-Unis sur les structures internationales au sein desquelles ils doivent opérer avec la plupart des autres pays (par exemple, le système du dollar et le FMI). Enfin, il dépend également de l'équilibre entre le leadership transactionnel américain, exercé avec le consentement de ses alliés, et le leadership américain exercé par la domination (la coercition).
Pour que les États-Unis restent clairement hégémoniques, trois conditions doivent être réunies. Premièrement, ils doivent continuer à disposer de la prépondérance des ressources dans leurs relations avec les autres États. Deuxièmement, ils doivent continuer à contrôler de manière substantielle (plus que tout autre État) les structures qui régissent ces interactions. Et troisièmement, ils doivent exercer leur leadership principalement avec le consentement de leurs alliés.
Les États-Unis ont rempli les trois critères de l'hégémonie pendant l’essentiel de la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. En termes de capacités, ils ont longtemps détenu la part la plus importante de la production mondiale, des dépenses militaires, des réserves de change, des dépôts de brevets et des bénéfices des sociétés.
Ils possèdent au moins 700 bases militaires hors des États-Unis, contre moins de 15 pour la Russie et la Chine chacune, quelle que soit la définition que l'on donne au terme "base". Au début des années 2000, plus de 70 % des réserves de change des banques centrales étaient constituées de dépôts bancaires libellés en dollars et de titres du Trésor.
Les États-Unis ont principalement assuré leur leadership par le biais du consentement, en présentant avec succès les intérêts nationaux américains comme des intérêts généraux (assimilés aux intérêts mondiaux) et en les intégrant dans les institutions et les normes mondiales (au FMI et à la Banque mondiale, par exemple).
Les États-Unis ont accepté des contraintes institutionnelles quant à l'usage qu'ils font de leur pouvoir, ce qui les a rendus plus prévisibles et moins menaçants. De ce fait, de plus en plus d'États ont accepté l'ordre dont ils étaient les principaux architectes et défenseurs (même s'il est souvent difficile de distinguer une acceptation fondée sur la légitimité d'une acceptation résultant d’un acquiescement prudentiel).
Les États-Unis comptent plus de 50 alliés liés par traités et partenaires officiels en matière de sécurité, qui ont volontairement choisi depuis des décennies d'aligner leur sécurité sous la protection de Washington. Les États-Unis ont également réussi à associer leurs alliés à la quasi-totalité de leurs interventions militaires depuis la guerre de Corée (1950-1953), même si celles-ci étaient souvent de faible envergure.
Le déclin du leadership américain
Aujourd'hui, sous Trump, le gouvernement américain demeure celui qui dispose de loin des plus importantes ressources déployables dans ses relations avec les autres États. Les États-Unis représentent de loin la plus grande part du PIB mondial et figurent parmi les pays affichant le revenu moyen le plus élevé (en dollars courants). Ils possèdent toujours l'armée la plus puissante au monde.
Dans le domaine de la production, ils exercent un contrôle prépondérant sur les frontières de la révolution de l'IA. Dans le domaine financier, ils continuent de contrôler de manière substantielle la finance internationale : 89 % des transactions mondiales sur les marchés des changes sont encore effectuées en dollars et près de 60 % des réserves de change des banques centrales mondiales sont libellées en dollars. Dans le domaine du savoir également, ils demeurent prépondérants. Par exemple, sept universités américaines figurent parmi les dix premières du classement mondial des universités du Times Higher Education.
Malgré cela, les États-Unis se sont considérablement désengagés du leadership fondé sur le consentement, privilégiant désormais un leadership par la domination. Ils ont cessé de prendre en charge les coûts liés à la fourniture de biens publics internationaux dont (selon leurs dires) d'autres États profitent en passagers clandestins et ont fait de l'extraction de ressources un principe central de leurs relations avec les autres États, les obligeant ainsi à supporter les coûts d'ajustement.
Les États-Unis utilisent les droits de douane comme instruments de pression bilatérale. Ils conditionnent l'accès des autres pays à leur marché à leurs déclarations d'allégeance politique. Ils exigent de leurs alliés qu'ils financent leur protection militaire par des investissements dans des actifs américains. Un récent sondage de la Fondation Rockefeller révèle que les Canadiens, les Mexicains, les Brésiliens, les Chiliens, les Turcs, les Indonésiens, les Singapouriens et bien d'autres considèrent davantage les États-Unis comme une "menace majeure" que la Russie ou la Chine.
Au cours de la première année du second mandat de Trump, les États-Unis se sont retirés de 31 entités des Nations Unies (dont l’OMS) et de 35 organisations extérieures à l’ONU. Cela concerne la quasi-totalité des traités et organisations liés à l'environnement et au climat. Ils ont imposé des sanctions à des juges de la Cour pénale internationale dans le but de l’affaiblir.
Par ailleurs, les États-Unis demeurent le principal membre du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC. Dans les deux premières, ils sont le seul État à disposer d'un droit de veto, un droit qu'ils avaient revendiqué lors des négociations de Bretton Woods en 1944.
En résumé, nous devons distinguer les mouvements dans différents domaines. Les États-Unis sont toujours hégémoniques dans les secteurs de la finance et de la technologie. Non seulement ils mènent, mais ils ont aussi conçu les structures institutionnelles internationales fondamentales par lesquelles les autres acteurs interagissent encore, conformément à leurs règles.
Mais en matière de leadership, leur influence s'est considérablement affaiblie. L'administration a piqué une colère, en exigeant l'aide des alliés européens et d'ailleurs pour attaquer l'Iran et rouvrir le détroit d'Ormuz, ce qui lui a valu un silence de marbre. Pourtant, Washington ne les avait même pas consultés avant de lancer l'attaque, une attaque qui, nous le savons aujourd'hui, restera dans l'histoire militaire comme n'ayant même pas de plan A, et encore moins de plan B.
Un système mondial multipolaire
Dans tous les domaines, les États-Unis agissent avec moins de bienveillance, de manière plus impérialiste, transactionnelle et extractive. Ils exercent désormais une forme plus impériale de leur pouvoir hégémonique sur les structures utilisées par presque tous, notamment par le biais du contrôle des exportations, des restrictions sur les transactions en dollars, des sanctions et de la fourniture de services de sécurité militaire contre rémunération.
Mais chaque utilisation montre plus clairement que ces structures sont devenues des instruments au service des intérêts nationaux américains (et de la famille Trump), et non une infrastructure neutre au service de biens publics. À terme, cela incitera d'autres États et d’autres entités à passer d'une acceptation de l'hégémonie américaine fondée sur la légitimité à une acceptation par simple acquiescement, pour finalement la rejeter tout en élaborant des alternatives institutionnelles aux structures actuellement dominées par les États-Unis.
Cela accélère à son tour la tendance actuelle à la multipolarisation du système mondial, à mesure que de plus en plus d'États ne considèrent plus les États-Unis comme un partenaire fiable avec lequel la coopération économique et militaire peut s'avérer dangereuse.
La Chine, dont le revenu moyen ne représente qu'environ un cinquième de celui des États-Unis (en dollars courants), a acquis une influence considérable sur la politique américaine grâce à son quasi-monopole sur les terres rares nécessaires à la production d'une large gamme de produits de haute technologie, notamment des produits militaires.
La Chine a utilisé son contrôle sur les exportations pour faire pression sur les États-Unis pour qu'ils ne fournissent pas d'armes à Taïwan, par exemple, et qu'ils n'imposent pas de droits de douane punitifs sur les exportations chinoises. Près des deux tiers des pays ont désormais la Chine comme principal partenaire commercial. La Chine a largement dépassé les États-Unis en termes de demandes de brevets déposées par ses résidents dans le monde entier.
La Chine et l'Europe s'efforcent toutes deux de réduire leur dépendance au système du dollar. L'Europe met en place une union des marchés de capitaux afin de créer un marché central pour les actifs financiers libellés en euros.
La Chine développe le système de paiements interbancaires transfrontaliers (CIPS) basé sur le yuan pour rivaliser avec les banques américaines et le dollar et pour permettre à d'autres d'échapper à l’obligation de passer par une "banque correspondante" qui stipule que presque toutes les transactions internationales en dollars américains doivent transiter par une banque physiquement située aux États-Unis, où elles peuvent être soumises au contrôle du gouvernement américain.
La part des dépôts bancaires et des titres du Trésor libellés en dollars dans les réserves de change des banques centrales a déjà diminué, passant de plus de 70 % au début des années 2000 à 58 % en 2025. Il est toutefois frappant de constater que la Chine continue de régler environ 70 % de ses échanges commerciaux en dollars américains.
Les onze États-membres de la coalition BRICS+ s’efforcent, non sans difficulté, à établir des institutions multilatérales qui permettent de contourner le contrôle américain. L'effondrement spectaculaire des forces militaires américaines au Moyen-Orient soulève de sérieux doutes quant à la capacité des États-Unis à assurer le rôle de protecteur militaire.
Toujours hégémonique ?
L'hégémonie américaine, généralement comprise comme la capacité des États-Unis à façonner le monde à leur avantage, que ce soit par la légitimité ou par la coercition, était en déclin avant la première administration Trump (2017-2021), notamment en raison de la montée en puissance de l'influence chinoise dans le monde.
Ce changement s'est cristallisé dans le mème, très prisé par les analystes chinois : "L'Est s'élève, l'Ouest décline". L'influence américaine a encore diminué sous la seconde administration Trump, Trump ne cessant de proclamer sa puissance tout en agissant d’une manière qui rompt la confiance de ses alliés.
Mais les analystes courent le risque de se focaliser sur ce qui change, en négligeant ce qui ne change pas. Même dans l'ordre fragmenté et multipolaire de 2026, il y a suffisamment d'anciens piliers hégémoniques qui subsistent pour que la perte de puissance des États-Unis n'ait pas encore atteint le point où la réponse à la question posée dans le titre de cet article (les États-Unis sont-ils toujours hégémoniques ?) soit négative. »
Robert H. Wade, « Is the US still hegemonic? », 5 octobre 2026. Traduit par Martin Anota https://blogs.lse.ac.uk/europpblog/2026/10/05/is-the-us-still-hegemonic/
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