vendredi 28 novembre 2025

C’est reparti comme en 2008 ! Les acolytes de Trump sapent la stabilité financière

« Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers faisait faillite. En quelques semaines, tout le système financier américain était pris dans la spirale baissière d’une panique bancaire massive, d'une ampleur inédite depuis les années 1930. Pourtant, il y a eu une différence majeure avec les crises bancaires des années 1930 : en 2008, la panique a principalement provoqué une fuite du "système bancaire parallèle" (shadow banking), ces institutions non bancaires qui réalisent des fonctions similaires à celles des banques. Les banques conventionnelles ont été largement immunisées contre la panique de 2008 grâce à la garantie des dépôts et à la réglementation fédérale (héritées des crises bancaires des années 1930) qui les protégeaient.

Alors que l'économie américaine était déjà en récession lorsque Lehman Brothers s’effondra, la crise financière l'a plongée dans une profonde récession. Malgré des efforts désespérés pour stabiliser les marchés financiers, notamment de vastes plans de sauvetage et des prêts considérables de la Réserve fédérale, les États-Unis ont perdu 6 millions d'emplois l'année qui a suivi la faillite de Lehman Brothers. L'emploi total n'a retrouvé son niveau d'avant la récession qu'en 2014. La proportion d’adultes en âge de travailler occupant un emploi est restée faible jusqu'à la fin des années 2010.

La grande leçon de 2008 est qu’une réglementation financière efficace est essentielle. Pendant les trois générations qui ont suivi les ruées bancaires de 1930-1931, l’Amérique a évité les crises bancaires "systémiques", c’est-à-dire les crises qui menacent l’ensemble du système financier, par opposition aux institutions prises individuellement. Cette ère, que Gary Gorton de Yale qualifie de "période de calme" (Quiet Period), a été le fruit des mesures de protection mises en place sous le New Deal (en premier lieu l’assurance-dépôts) et des réglementations qui limitaient la prise de risque des banques.

Mais après 1980, la finance a été de plus en plus déréglementée. En particulier, le gouvernement n’a pas réussi à étendre la réglementation bancaire aux "banques parallèles" qui présentaient des risques systémiques similaires à ceux des banques traditionnelles. Et la crise a éclaté.

D'une certaine manière, le laxisme qui a permis la crise de 2008 était compréhensible. Dans les années 2000, plus personne au gouvernement, ni sur les marchés financiers, ne se souvenait de ce qu'était une véritable crise financière. Et non, regarder La Vie est belle le jour de Noël ne compte pas.

Nous voici en 2025, et 2008 n'est pas si lointain. Beaucoup d'entre nous gardent un souvenir vivace de la panique qui a saisi le monde lorsque Lehman Brothers s’est effondrée. Pourtant, les alliés et les proches de Donald Trump démantèlent rapidement les mesures de précaution qui ont été adoptées après 2008 pour limiter les risques de futures crises financières. Je pèse mes mots en parlant d’"alliés" et d’"affidés". Rien n'indique que Trump lui-même soit conscient de ce qui se passe sous son nez. Mais des acteurs clés au Congrès, au sein de l'administration et, hélas, à la Réserve fédérale, semblent déterminés à rendre possible une répétition de 2008.

MAGA mère sa guerre contre la stabilité financière principalement sur deux fronts. Premièrement, certaines composantes de la Réserve fédérale s'efforcent d'affaiblir considérablement la supervision bancaire, c’est-à-dire le contrôle des banques visant à les empêcher de prendre des risques susceptibles de menacer le système financier.

La Fed joue divers rôles : outre la fixation des taux d'intérêt, elle est également responsable au premier chef de la supervision bancaire.

La Fed est censée être quasi indépendante et, jusqu'à présent, elle a préservé son indépendance en matière de fixation des taux d'intérêt malgré les fortes pressions exercées par Trump pour les faire baisser. Pourtant, un programme trumpien cherche à s'emparer des activités de supervision bancaire de la Fed. En juin, Michelle Bowman a été nommée par Trump à la vice-présidence de la supervision bancaire de la Fed. Elle est en train de réduire de 30 % les effectifs de l'unité de supervision et de réglementation de la Fed, tout en recrutant du personnel issu du secteur bancaire.

On s’attend à ce que Bowman assouplisse significativement les exigences en matière de fonds propres. Ces exigences en capital, qui obligent les actionnaires d'une banque à engager une part significative de leurs propres fonds pour financer les prêts (et pas seulement ceux des déposants), sont essentielles à la réduction des risques dans l'ensemble du secteur bancaire. Bowman a également diffusé une note interne limitant fortement la capacité des services de la Fed à émettre des avertissements concernant ce qu'ils considèrent être des pratiques bancaires risquées.

S’il est impossible de prédire l’effet précis de chacune de ces mesures, les actions de Bowman augmenteront clairement les profits du secteur bancaire à court terme tout en accroissant le risque d’une nouvelle crise financière, un risque qui retombera inévitablement sur les épaules des contribuables, comme ce fut le cas en 2008.

Le second front de la guerre menée par MAGA contre la stabilité financière bénéficie au secteur des cryptomonnaies. L'administration Trump et ses alliés au Congrès (y compris, hélas, un certain nombre de démocrates) s'efforcent de promouvoir une utilisation plus large des cryptomonnaies. En particulier, la loi GENIUS […], adoptée en juillet, vise à promouvoir les stablecoins. Or, les stablecoins constituent en réalité une forme d’activité bancaire alternative, faiblement réglementée et mal supervisée.

Que sont les stablecoins ? Ce sont des jetons émis par des acteurs privés, censés avoir une valeur fixe en  dollar. Ils sont, en quelque sorte, une version numérique des billets de banque qui circulaient à l’époque des banques privées américaines au dix-neuvième siècle, une époque où les pièces d’or étaient la seule monnaie officielle des États-Unis et où la monnaie fiduciaire était constituée de billets émis par des banques privées qui promettaient de les échanger contre de l’or ou de l’argent sur demande. Le plus célèbre de ces billets était le billet de 10 dollars "Dix" émis par la Citizens’ Bank of Louisiana, qui a peut-être donné son surnom au Sud

Le secteur bancaire privé connaissait de nombreux problèmes graves : les banques privées faisaient fréquemment faillite, ce qui entraînait la perte des dépôts de leurs clients. En l’absence d’une supervision gouvernementale efficace, elles pouvaient émettre des billets sans disposer des ressources nécessaires pour honorer leur engagement de convertir ces billets. De fait, on assista à une prolifération de "banques clandestines" (wildcat banking), des banques établies dans des zones reculées ("où rôdaient les chats sauvages"), rendant ainsi difficile pour les détenteurs de billets de les présenter pour conversion.

En quoi les stablecoins ressemblent à l’activité bancaire privée du dix-neuvième siècle ? Un fait rarement mentionné concernant le secteur des stablecoins est qu’il est dominé par deux grands émetteurs, Tether et USDC, le reste étant un ensemble disparate de cryptomonnaies mineures dont le poids est bien moindre.

C’est Tether qui a attiré le plus d’attention, en grande partie parce qu'il est devenu, comme le dit The Economist, « la monnaie rêvée des blanchisseurs d'argent ».

Si on fait abstraction de son rôle dans la facilitation de la criminalité internationale et si on la considère comme une banque de facto, dans quelle mesure Tether est-elle saine ? Mercredi, S&P Global Ratings a publié un rapport accablant, mettant en doute la qualité des actifs de Tether et soulignant que l’entreprise est extrêmement opaque, ce qui empêche les observateurs extérieurs d’évaluer correctement si elle est financièrement stable.

Mais les régulateurs publics ne surveillent-ils pas Tether ? Hum, non. Tether n'est pas une société américaine. Son siège social et sa tutelle se trouvent au Salvador, dont le dirigeant autoritaire, Nayib Bukele, est surtout connu dans le milieu financier pour sa tentative coûteuse et infructueuse d'imposer le Bitcoin aux Salvadoriens comme monnaie. Les directives prudentielles du Salvador concernant Tether sont très laxistes, et peut-on vraiment croire que même ces règles minimales sont appliquées ?

Comment Tether a-t-elle réagi à l'évaluation de S&P ? Avec des théories du complot, en accusant S&P d'être un instrument de la "machine de propagande financière traditionnelle".

En résumé, d'après ce que je comprends, Tether est une version moderne de la wildcat bank, émettant des jetons tout en empêchant chacun de juger si elle dispose des ressources nécessaires pour les honorer. Et ce n'est pas un cas isolé : c'est le cas de la majeure partie du secteur.

La cryptomonnaie Tether est-elle conforme à la loi GENIUS ? Non. Cela signifie qu'en principe, une fois la loi pleinement mise en œuvre, Tether ne pourra pas émettre ses cryptomonnaies aux États-Unis. L'entreprise a évoqué l’idée d'émettre une cryptomonnaie distincte respectant les règles de la loi GENIUS, mais ce projet n'a pas encore abouti.

D'autres stablecoins respectueux de la réglementation américaine verront peut-être le jour. Mais dans cette réglementation a des failles inquiétantes susceptibles de rendre les stablecoins risqués. De plus, dans un contexte de réduction drastique des ressources et du personnel alloués à la supervision financière, comment ces règles seront-elles appliquées ? Le risque que les stablecoins détournent les fonds des banques traditionnelles vers des institutions qui, au mieux, seront moins bien réglementées, est particulièrement préoccupant.

Pourquoi Trump et ses alliés sapent-ils la stabilité financière ? Il y a peut-être une part de dogmatisme du marché libre. Mais comme toujours avec cette administration, il ne faut pas sous-estimer l’importance de la corruption. Tether est étroitement lié à la société financière Cantor Fitzgerald, auparavant dirigée par Howard Lutnick, secrétaire au Commerce de Trump. À son entrée au gouvernement, Lutnick a quitté son poste chez Cantor Fitzgerald et en a confié la direction à ses fils.

Ce billet est déjà long, alors je m'arrête sur un avertissement : parmi ses nombreux autres péchés, l'administration Trump fait tout son possible pour accroître le risque d'une future crise financière. J'espère que les démocrates y font attention et ne se laisseront pas séduire par Wall Street et, pire encore, par le chant des sirènes des cryptomonnaies. Car s'ils ne le font pas, ils risquent de se retrouver face à un krach similaire à celui de 2008, sous une administration démocratique. Et on devine aisément qui en portera la responsabilité. »

Paul Krugman, « Getting ready to party like it’s 2008. Trump’s cronies are undermining financial stability », 28 novembre 2028. Traduit par Martin Anota


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