jeudi 26 mars 2026

Comment les gouvernements devraient-ils réagir à la crise énergétique ?

« L'Europe est de nouveau confrontée à un choc énergétique, provoqué par la guerre au Moyen-Orient, après avoir connu une grave crise énergétique en 2022-2023. En 2022-2023, elle avait fait face à une crise d’inflation due aux perturbations des approvisionnements en gaz dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L'inflation dans l'UE avait atteint un pic record de 11,5 % (en glissement annuel) en octobre 2022.

Aujourd’hui, la fermeture du détroit d'Ormuz, une voie de navigation essentielle pour le transport d'environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole, de gaz et d’autres produits chimiques organiques produits, engendre une nouvelle crise. Si la guerre exerce avant tout une pression sur les prix de l'énergie en Asie, elle affecte également les prix de l'énergie dans l'UE en raison de la réorientation des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz qu'elle entraîne.

La perturbation actuelle survient alors que les niveaux de stockage de gaz de l'UE sont nettement inférieurs à ceux des dernières années. Avec 46 milliards de mètres cubes (bcm) en stock fin février 2026, les niveaux actuels à cette période de l'année sont les plus bas depuis 2022, contre 60 bcm en 2025 et 77 bcm en 2024.

Et tout comme en 2022 à la suite de la pandémie de Covid-19, la marge budgétaire de l'UE est limitée, avec une hausse prévue du ratio dette publique/PIB à 89,8 % en 2026, supérieure au pic de 89,5 % atteint en 2020. L'augmentation des dépenses de défense (jusqu'à 2,1 % du PIB en 2025, contre 1,6 % en 2023) mobilise aussi la capacité d'emprunt disponible.

Les principales différences avec la crise de 2022-23

La crise actuelle présente néanmoins des différences majeures. Premièrement, alors que les pénuries d'approvisionnement en gaz étaient au cœur de la crise de 2022-2023, elles jouent aujourd'hui un rôle plus limité. Avec 4 % des importations européennes de gaz affectées, l'ampleur du choc actuel représente environ un dixième de celle du choc de 2022, lorsque la principale source d'approvisionnement en gaz de l'Europe, en provenance de la Russie, était affectée.

Le passage des approvisionnements par gazoduc aux approvisionnements en gaz naturel liquéfié (GNL) depuis la crise de 2022-2023 signifie également que les approvisionnements en gaz de l'Europe sont plus diversifiés et moins dépendants de quelques fournisseurs.

Cela suggère que l'un des principaux mécanismes à l'œuvre en 2022-2023, lorsque la flambée des prix du gaz s'est répercutée sur les prix de l'électricité via le système de mérite du marché de l'électricité, devrait être moins prégnant aujourd'hui. En conséquence, le choc sur les prix de l'électricité, qui s'élevaient en moyenne à 93 €/MWh dans l'UE en mars 2026, a été nettement plus faible qu'en 2022, année où les prix ont dépassé les 400 €/MWh (en août).

Deuxièmement, malgré les perturbations des importations de pétrole de l'UE, les approvisionnements sont plus diversifiés qu'avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie, en comparaison avec les importations de gaz. Le choc sur les approvisionnements mondiaux en pétrole aura principalement des effets indirects : la fermeture du détroit d'Ormuz affectera gravement les approvisionnements asiatiques en gaz et en pétrole, ce qui aura un impact significatif sur les prix mondiaux et provoquera une forte hausse des prix dans l'UE.

Enfin, il pourrait y avoir des répercussions sur les chaînes d'approvisionnement des secteurs dépendants des énergies fossiles, comme la chimie ou l’industrie des semi-conducteurs, ou des secteurs qui dépendent du transport via le détroit d'Ormuz. Le choc pourrait aussi entraîner une hausse des taux d'intérêt à long terme et un affaiblissement du dollar, ce qui aurait des conséquences sur l'économie et les marchés d'exportation de l'UE.

Comment les gouvernements devraient réagir

Les autorités budgétaires devraient tirer les leçons de 2022 en agissant rapidement pour protéger les consommateurs, les ménages et les entreprises les plus vulnérables, et en ciblant le choc à son cœur.

Lors de la crise précédente, les mesures budgétaires d'urgence (telles que les subventions à la consommation d'énergie et les réductions d'impôts) ont permis de réduire l'inflation, de maintenir la production et de minimiser les effets sur le bien-être. Ces mesures ont permis de réduire l'inflation d'environ 0,9 point de pourcentage en 2022 et de préserver des taux de croissance de plus de 2 % dans certains pays de l'UE.

Comme le montre notre analyse des réactions de politique budgétaire de 2022-2023, la rapidité est essentielle. Agir vite pour contenir la hausse des prix permettra aussi de limiter les effets de second tour sur l'inflation et la nécessité pour les autorités monétaires d'intervenir, ce qui pourrait avoir des effets durables sur l'activité économique et les finances publiques.

Cependant, les mesures budgétaires exceptionnelles mises en œuvre lors de la crise précédente ont impliqué d’importants arbitrages pour les finances publiques et les émissions liées à la consommation d’énergie. Les mesures actuelles devraient donc cibler les ménages et les entreprises les plus vulnérables et être conçues de manière à préserver les incitations à réduire la consommation de gaz et de pétrole, afin de lutter contre le choc à sa source et de contribuer aux objectifs climatiques de l'UE.

Par exemple, les effets des remises sur les carburants mises en place en Allemagne lors de la crise énergétique de 2022-2023 n'ont pas été suffisamment répercutés sur les consommateurs, une partie de la subvention ayant été captée par les distributeurs. Des mesures similaires proposées aujourd'hui doivent être considérées avec prudence.

Comme en 2022-2023, des mesures soigneusement conçues pour limiter les surprofits permettraient de lutter contre les hausses de prix pratiquées par les entreprises et de générer des recettes publiques. Les gouvernements devraient veiller à ce que ces politiques soient conçues de façon à protéger les ménages et les entreprises les plus vulnérables.

Les mesures visant à réduire les prix de l'essence devraient aussi inclure des incitations à diminuer la demande excessive d’énergies fossiles, afin de cibler le choc à sa source et d'atténuer la pression sur les prix. Si ces mesures ne sont pas adaptées, elles risquent d'être contre-productives en augmentant la demande et en renforçant les pressions sur les prix, tout en décourageant la transition vers des sources d'énergie alternatives à faible émission de carbone.

Par exemple, les propositions visant à empêcher que le prix du carbone payé par les producteurs de gaz n'influe sur les prix de l'électricité non seulement maintiendraient la demande, mais affaibliraient aussi les signaux à long terme incitant à sortir des énergies fossiles, qui sont le principal facteur derrière la crise. Le plafonnement des prix du gaz et de l'électricité en Allemagne lors de la crise énergétique de 2022-2023 illustre bien une mesure adaptée selon les niveaux de consommation.

La décarbonation est la clé de la résilience

Le récent choc nous rappelle que les économies de l'UE doivent renforcer leur résilience face aux chocs externes en réduisant leur dépendance aux importations d’énergies fossiles. Depuis 2021, avant la précédente crise, l'UE a diminué ses importations totales de gaz (notamment de GNL) de 18 % et sa consommation de gaz de 20 % (en partie grâce à une baisse de la consommation industrielle).

Cependant, de nombreux pays européens restent dépendants du gaz. Le choc du prix du gaz a été moins marqué dans les pays qui ont réduit leur consommation de gaz, comme la France et l'Espagne, que dans les pays où il joue encore un rôle clé dans l'économie, comme l'Allemagne. La crise actuelle ne devrait pas conduire l'UE à ralentir son projet d'interdiction des importations de gaz russe, qui doit entrer pleinement en vigueur l'année prochaine.

Réduire la dépendance de l'UE aux énergies fossiles exige un déploiement accru d'électricité décarbonée et de l’électrification. La stratégie que l’Europe a récemment proposée pour les petits réacteurs modulaires, assortie d’une garantie d'investissement de 200 millions d'euros, contribuera à accélérer la transition vers des technologies bas carbone, notamment les véhicules électriques. À long terme, la transition vers une économie bas carbone est la seule voie pour renforcer la résilience face aux futurs chocs qui toucheront le système énergétique. »

Daisy Jameson & Carina Perez , « How should governments respond to the Iran energy crisis? », LSE, 24 mars 2026. Traduit par Martin Anota


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