« Au printemps 2016, un bus rouge a sillonné la Grande-Bretagne avec un chiffre peint en grand sur sa carrosserie : 350 millions de livres sterling par semaine. C’était censé être la somme que la sortie de l’UE permettrait de dégager pour le National Health Service (NHS). Ce chiffre a été contesté à l’époque et il a été démenti depuis ; l’Office for Budget Responsibility part de l’hypothèse que le Brexit réduit la productivité britannique d’environ 4 % à long terme. Mais le jour du scrutin, nombreux étaient ceux qui croyaient à ce chiffre, ainsi qu’à toutes sortes d’affirmations optimistes et contradictoires sur les "horizons radieux" que connaîtrait la Grande-Bretagne après sa sortie de l’UE.
Le graphique ci-dessous montre à quel point cette croyance était répandue. Dans un sondage Ipsos MORI réalisé moins de deux semaines avant le vote, 47 % des personnes interrogées pensaient que l'affirmation concernant les 350 millions de livres sterling était exacte. Seuls 17 % croyaient à l'avertissement du Trésor selon lequel les ménages perdraient 4 300 livres sterling par an. Les électeurs ont cru à la promesse, pas au coût réel.
[...] Quand les pays obtiennent-ils de meilleures politiques commerciales ? Lorsque ce sont les lobbyistes ou les populistes qui sont au pouvoir ?
Le protectionnisme a deux marchés politiques. La politique commerciale sous l’influence des lobbies consiste essentiellement pour les entreprises à chercher à obtenir une protection contre la concurrence étrangère. La politique commerciale impulsée par les populistes vise quant à elle à convaincre les électeurs qu'ils défendent certains en s’en prenant à d’autres : qu’ils défendent les laissés pour compte, les oubliés ; qu’ils s’élèvent contre l'élite corrompue. Ces deux approches aboutissent à une protection qui ne sert pas l'intérêt économique national dans son ensemble. Mais l'un propose une protection à vendre, une ligne tarifaire après l’autre, tandis que l'autre propose une protection-spectacle, distribuée sans discernement.
Protection à vendre
La politique commerciale est généralement trop ennuyeuse et trop obscure pour se retrouver dans le quotidien et sur les écrans de smartphones du citoyen lambda. Les gens sont occupés. Les droits de douane sont, au mieux, une question de second ordre. (Savez-vous quel est le montant des droits de douane sur les vêtements à l’instant précis où vous lisez ceci ?)
Le marché politique qui a régi la politique commerciale américaine pendant la majeure partie du vingtième siècle a mené cette politique hors des radars. Comment fonctionne-t-elle ?
La logique est simple une fois que vous la saisissez. Un droit de douane sur l'acier, qui représente beaucoup pour les revenus des sidérurgistes, coûte à l'électeur moyen une somme suffisamment faible pour qu’il ne la remarque pas.
Les sidérurgistes sont peu nombreux, ils se connaissent et sont souvent géographiquement proches les uns des autres. Ils ont les moyens de s'offrir les services d'un lobbyiste. Les acheteurs de voitures, eux, sont des millions, ils ne se sont jamais rencontrés et chacun d'eux perd trop peu pour trouver un intérêt à se mobiliser. Par conséquent, les bénéficiaires des droits de douane se mobilisent, les perdants non. Il ne s'agit pas d'un complot. Il ne s'agit pas d'un plan machiavélique de multinationales contrôlant le monde. C'est de la simple arithmétique.
Les spécialistes du commerce international le savent depuis longtemps. En 1935, un jeune politologue, E.E. Schattschneider, a publié une étude montrant comment le droit de douane Smoot-Hawley de 1930 avait été conçu, ligne par ligne, au Congrès : chaque membre soutenait le droit de douane d’un collègue en échange du soutien de ce dernier au droit de douane du premier. Les économistes en ont fait plusieurs modèles depuis. ON est loin du niveau de la physique quantique.
L'idée est que la politique commerciale discrète n'est pas un point de référence neutre. Même sans populisme en vue, la politique commerciale qui se décide en salle de réunion penche vers la protection, car le camp qui peut se mobiliser est systématiquement le camp qui souhaite des droits de douane. Ce qui a limité cette tendance pendant soixante ans, ce n'était pas la vertu. Ce fut une solution institutionnelle ; nous y reviendrons d’ici peu.
Une protection-spectacle
Parfois, comme en 2016, en 2024 et en 1929, la politique commerciale devient un sujet national. Dans ce contexte, ou lorsque les politiciens créent ce contexte, les populistes fixent des droits de douane à des fins de mise en scène. Mais qu'est-ce que le populisme ?
Le populisme n'est ni un programme politique complet ni une philosophie économique. Il s'agit de ce que Mudde [2004] appelle une "idéologie mince" (thin-centred ideology). Il repose sur une affirmation politiquement séduisante : "L'élite est corrompue, le peuple est pur, donc votez pour moi et je ferai XYZ."
Le XYZ peut être absolument n'importe quoi, de l'extrême gauche à l'extrême droite. Il lui faut simplement deux choses : que l'élite le déteste et qu'il exerce une forte emprise émotionnelle sur les électeurs moyens, en particulier ceux qui se sentent exclus de la prospérité économique et sociale dominante.
Ce n'est pas une politique qui passe sous le radar. C’est une politique qui brouille le radar. Le discours est remplacé par la discorde. L'analyse laisse place à la colère. Une fois que vous avez vu une centaine de fois le bus rouge sur la BBC, ou la casquette MAGA sur les réseaux sociaux, pourquoi lire un rapport sur les coûts et les avantages ?
Lorsque la politique commerciale est exposée au grand jour, l'acheteur change. Et la monnaie d’échange aussi.
L'électeur finance directement les droits de douane, payant un prix économique apparemment invisible, mais en retirant la puissante satisfaction d'avoir tenu tête à l'élite. On attribue aux droits de douane ou au Brexit des propriétés quasi magiques. Ils sont censés être la résistance aux étrangers, à l'élite mondiale et urbaine, la création d'emplois de qualité, la reprise du contrôle, le retour de la grandeur aux États-Unis, etc. Les experts sont parfois discrédités, accusés de faire partie d'un complot de l'élite. Ou, comme l'a déclaré Michael Gove sans la moindre preuve : "Je pense que les gens dans ce pays en ont assez de ces experts, à la tête d'organisations aux acronymes à rallonge, qui prétendent savoir ce qui est le mieux et qui se trompent systématiquement."
En résumé, le coût économique est diffus et différé. Le gain émotionnel est immense et immédiat.
Et voilà le problème. Un vote unique n’est presque jamais décisif, donc aucun électeur n'a de raison de passer une soirée à calculer l'impact d’un droit de douane. Il ne coûte rien de croire à l’histoire rassurante. Ce n'est pas de la stupidité. C'est le même calcul que celui qui se fait hors radar, mais dans l’autre sens. Sur le marché, personne ne regarde, donc les lobbyistes peuvent agir en toute impunité. Sur le marché bruyant, personne ne vérifie, donc un politicien peut vendre un slogan qui n'est jamais détaillé. Une cause, deux vendeurs.
Les vendeurs se chevauchent ; ils ne se relaient pas. Le Jour de la libération, le 2 avril 2025, a été présenté aux hommes et aux femmes oubliés comme une vengeance contre une élite mondiale, et, en tant que spectacle, il a fonctionné. Il a également bénéficié d'un important lobbying, visible dans les exemptions et les dérogations accordées quelques semaines plus tard. Les deux marchés se sont équilibrés le même jour.
Le mécanisme des prix est visible dans les sondages. Une enquête de l'Institut Hoover, menée par YouGov en février 2025 auprès de 1 645 Américains, leur demandait qui paie un droit de douane lorsque les marchandises franchissent la frontière. Quatre personnes sur dix ont répondu : une entreprise étrangère ou un gouvernement étranger. Parmi celles qui pensaient que c'étaient les entreprises ou les gouvernements étrangers qui payaient, 51 % étaient favorables à une hausse des droits de douane. Parmi celles qui pensaient que c'était l'importateur ou le consommateur américain qui payait, ce chiffre était de 22 % (cf. graphique ci-dessous). Dans ce même sondage, le soutien était plus de deux fois supérieur chez celles qui pensaient que les étrangers payaient. Le coût réel est indéniable : la Réserve fédérale de New York estime qu'environ 90 % du fardeau des droits de douane de 2025 a été supporté par les entreprises et consommateurs américains. Le prix était bien réel. Il n'était simplement pas affiché.
La visibilité n'est pas en soi le problème, soit dit en passant. Le Canada a mené une campagne électorale sur le libre-échange avec les États-Unis en 1911 et le libre-échange a perdu ; il en a mené une autre sur la même question en 1988 et le libre-échange a triomphé. La visibilité change celui qui vend ; elle ne change pas le sens de la vente.
Le retournement de la délégation
C'est ici que les deux marchés se rencontrent, et c'est un point que je n'ai pas vu abordé.
Avant les années 1930, le Congrès rédigeait lui-même l'ensemble des lignes tarifaires américaines et cela s’arrêta avec Smoot-Hawley. En se voyant le faire, le Congrès en tira une conclusion évidente : une assemblée législative fixant les droits de douane district par district est structurellement protectionniste, donc il fallait retirer la plume au législateur. La Reciprocal Trade Agreements Act de 1934 conféra au Président un pouvoir limité de modifier les droits de douane par le biais d'accords commerciaux négociés, partant du principe qu'un responsable élu à l'échelle nationale prendrait en compte les perdants diffus autant que les gagnants concentrés. Irwin [2017] a raconté cette histoire. Des lois ultérieures ont étendu les pouvoirs commerciaux du président. Cependant, la tentative d'imposer des tarifs douaniers en vertu de la loi de 1977 sur les pouvoirs d'urgence fut rejetée par la Cour suprême en février 2026.
Cela a fonctionné. Pendant des décennies, la délégation a contribué à limiter la protection à vendre et à maintenir les réductions négociées des droits de douane. Le tarif douanier moyen a baissé progressivement, même si un protectionnisme important persistait dans les secteurs marqués par de puissants groupes d'intérêts politiques.
Mais regardez ce que cela a engendré. Cela a retiré le pouvoir tarifaire à 535 personnes qui doivent rendre des comptes à leurs circonscriptions pour le concentrer entre les mains d’une seule personne qui doit rendre des comptes à un public télévisé.
La loi RTAA visait à diluer la protection à vendre en transférant cette compétence au pouvoir exécutif, censé se soucier davantage du bien-être général du pays qu'un membre du Congrès de Milwaukee, par exemple.
Mais cet instrument a, involontairement, offert une tribune au populisme présidentiel.
Comme je l'ai démontré dans World War Trade, les droits de douane du Jour de la libération étaient économiquement incohérents et préjudiciables à l'Amérique, et la mise en scène fut extrêmement efficace [Baldwin, 2026]. Ces deux affirmations sont vraies simultanément et si elles peuvent l’être, c’est parce que le bureau chargé de rédiger les droits de douane était conçu pour être à l’abri des pressions des commissions parlementaires, mais pas de celles de la foule.
Résumé et remarques finales
Alors, qui nuit le plus à l'intérêt économique général : les lobbyistes ou les populistes ?
Les deux penchent pour la protection. Et la raison fondamentale est une défaillance du marché politique due à une asymétrie d'information. La politique commerciale est plutôt complexe. La plupart des électeurs ne la comprennent pas et ne souhaitent pas consacrer le temps nécessaire à l'analyse des coûts et des avantages. Ils ont des choses plus importantes à faire quand les droits de douane sont relativement faibles.
Pour reprendre une métaphore : la protection à vendre est une maladie chronique, un frein de faible intensité qui ne disparaît jamais vraiment. La protection-spectacle, en revanche, est aiguë, rare et spectaculaire. Avec le Brexit, le coût économique du populisme est considérable, largement documenté et reconnu. Les droits de douane d'avril 2025 ont causé des dégâts considérables, contraignant l'administration à rapidement faire marche arrière, car ce spectacle tarifaire avait eu un effet euphorisant immédiat sur la base du président Trump. Maintenir ces droits de douane aurait érodé ce soutien.
Ma réponse ? La protection à vendre est un frein constant ; la protection-spectacle peut s’avérer être un plus gros choc. La délégation a contribué à contenir la première, mais elle a laissé la porte ouverte à la seconde. De bonnes institutions commerciales doivent limiter ces deux formes de protection. »
Richard Baldwin, « Do lobbyists or populists make better trade policy? », 18 septembre 2026. Traduit par Martin Anota
Références
Amiti, M., C. Flanagan, S. Heise & D. Weinstein (2026). « Who Is Paying for the 2025 U.S. Tariffs? », Liberty Street Economics, Federal Reserve Bank of New York, February.
Baldwin, R. (2026), World War Trade. CEPR Press.
Caplan, B. (2007), The Myth of the Rational Voter: Why Democracies Choose Bad Policies, Princeton University Press.
Downs, A. (1957), An Economic Theory of Democracy. Harper.
Grossman, G., & E. Helpman (1994), “Protection for Sale », in American Economic Review, vol. 84, n° 4.
Hoover Institution (2025), « New Poll: Support for Tariffs is Higher if Respondents Believe Foreigners Pay for Tariffs », 5 mars.
Irwin, D. (2017), « Clashing over Commerce: A History of US Trade Policy », University of Chicago Press.
Olson, M. (1965), « The Logic of Collective Action, Harvard University Press.
Schattschneider, E.E. (1935), Politics, Pressures and the Tariff, Prentice-Hall.


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