mercredi 25 février 2026

Le paradoxe salarial de l'Europe

« Les dirigeants européens devraient s'inspirer de l'intuition de Keynes selon laquelle le monde s'enrichit lorsque les économies augmentent leur productivité et permettent aux salaires d’augmenter au même rythme que celle-ci.

Dans un article du Financial Times publié à la suite de son voyage en Chine en décembre, le président Emmanuel Macron a écrit que les déséquilibres commerciaux mondiaux croissants affectaient l'Europe. "Il faut reconnaître", a-t-il écrit, "que ces déséquilibres résultent à la fois de la faible productivité de l'UE et de la politique chinoise de croissance tirée par les exportations".

Le président Macron n'avait qu’en partie raison. Si la seconde partie de son affirmation est globalement correcte, la première ne l’est pas, techniquement parlant. Les pays n'enregistrent pas de déficits commerciaux en raison d'une faible productivité, pas plus qu'ils n'affichent d'excédents commerciaux du fait d'une productivité élevée. Ce n'est tout simplement pas ce qui explique les déséquilibres du commerce mondial. L'exemple le plus flagrant qui le contredit est celui des États-Unis. Les travailleurs américains sont plus productifs que les travailleurs européens et plusieurs fois plus productifs que les travailleurs chinois ; pourtant, ce sont les États-Unis qui affichent les plus importants déficits commerciaux au monde, tandis que la Chine enregistre les plus importants excédents commerciaux.

Ce qui importe réellement pour les déséquilibres commerciaux, ce n'est pas la productivité en elle-même, mais la relation entre productivité et salaires, autrement dit la part du revenu des ménages dans le PIB. Les déséquilibres commerciaux reflètent en grande partie la répartition des revenus entre les ménages, les entreprises et l'État. Lorsque les salaires sont élevés relativement à la productivité, les ménages captent une part plus importante de la production nationale et peuvent donc consommer une part plus importante de ce qui est produit. Lorsque les salaires sont faibles relativement à la productivité, la consommation des ménages est freinée et, ce qui revient au même, l'épargne nationale augmente.

Cela contribue à expliquer pourquoi les États-Unis, où les salaires sont élevés par rapport à la productivité, connaissent des déficits commerciaux chroniques, tandis que la Chine, où les salaires sont parmi les plus bas au monde par rapport à la productivité, affiche l'un des taux d'épargne les plus élevés jamais enregistrés et enregistre des excédents commerciaux importants et persistants.

Ce schéma se vérifie généralement. Les pays qui enregistrent des excédents commerciaux durables ont tendance à avoir une part du revenu des ménages dans le PIB inférieure à celle des pays connaissant des déficits commerciaux durables. En raison de cette plus faible part du revenu des ménages, les pays en excédent peuvent proposer des produits manufacturés à des prix plus bas que leurs partenaires commerciaux. Faible consommation et compétitivité manufacturière sont les deux faces de la même pièce.

Lorsque Macron a qualifié la productivité européenne de faible, il aurait dû dire que les salaires en Europe sont, relativement à la productivité, plus élevés que chez ses principaux partenaires commerciaux, comme la Chine. Cette distinction est importante car des salaires élevés ne constituent pas une faiblesse. Au contraire, ce sont les salaires élevés qui stimulent la demande. La production ne peut se maintenir que si la consommation suit le rythme de l'augmentation des capacités productives. La hausse des salaires crée la demande qui justifie la production et incite aussi les entreprises à investir dans des technologies qui améliorent la productivité. Il en résulte un cercle vertueux où la croissance de la productivité soutient la hausse des salaires qui, à son tour, favorise une nouvelle croissance de la productivité. Du point de vue du bien-être mondial, les salaires relativement élevés et de solides filets de sécurité sociale de l'Europe ne sont pas des handicaps ; ils constituent certaines des plus importantes contributions de l’Europe à la croissance mondiale.

Ces mêmes caractéristiques ne contribuent pas nécessairement à la croissance européenne dans le contexte mondial actuel. C'est là que les discours habituels sur le commerce se trompent. Le manque supposé de compétitivité de l'Europe est imputé à un ensemble de facteurs souvent confondus, mais il est essentiel de distinguer les politiques qui nuisent à l'efficacité de l’industrie de celles qui nuisent à la compétitivité de cette dernière. Une réglementation excessive, un sous-investissement dans la recherche et des infrastructures inadéquates peuvent affaiblir l'efficacité de l’industrie. Des salaires élevés et un système de protection sociale développé ne le font pas, même s'ils réduisent la compétitivité mondiale de l’industrie européenne.

La raison en est que l'efficacité et la compétitivité sont deux choses différentes. L'efficacité concerne la manière dont une économie utilise ses ressources pour créer de la valeur. La compétitivité, en revanche, dépend largement de la répartition des revenus au sein de l’économie. C'est principalement la répartition directe et indirecte du revenu domestique, plutôt que l'efficacité sous-jacente de l’industrie manufacturière, qui détermine la compétitivité mondiale.

Une récente enquête de la BCE, menée en début d'année, l'illustre clairement. Elle a montré que la principale contrainte à l'investissement des entreprises dans la zone euro est la faiblesse de la demande. Quand la demande constitue la principale contrainte, des politiques visant à augmenter les salaires (et donc la consommation) devraient faire partie de la solution. Malheureusement, dans un monde hypermondialisé où les coûts de transport, de communication et de transferts financiers sont extrêmement faibles, la demande supplémentaire générée par des salaires plus élevés ne se traduit pas nécessairement par une augmentation des investissements et de la production dans l’économie nationale. Au contraire, elle peut tout aussi bien favoriser les investissements et la production à l'étranger, notamment dans les économies qui compriment délibérément les salaires relativement à la productivité afin de stimuler la compétitivité de leur industrie.

Cela crée un paradoxe similaire à celui identifié par l'économiste polonais Michał Kalecki en 1933 : certains pays peuvent croître plus rapidement et devenir plus compétitifs en comprimant les salaires, même si une compression généralisée des salaires ralentit la croissance mondiale. C'est pourquoi, comme l'a soutenu John Maynard Keynes à Bretton Woods en 1944, la solution n'est pas de contraindre les pays à hauts salaires à baisser les salaires pour rester compétitifs. Cela ne ferait qu'accentuer la baisse de la demande mondiale, ou obliger les pays déficitaires à accroître leur dette pour compenser cette perte de demande. La solution appropriée consiste plutôt à augmenter les salaires dans les économies où ils sont faibles relativement à la productivité. Dans ce cas, la hausse de la demande entraînerait une hausse de l'offre, et la croissance mondiale serait à la fois plus forte et plus stable.

Cette distinction implique que les politiques nécessaires pour remédier aux inefficacités de l’industrie européenne sont totalement différentes de celles nécessaires pour remédier au manque de compétitivité mondiale de son industrie. L'Europe peut améliorer l’efficacité de son industrie en simplifiant la réglementation, en augmentant les investissements dans la recherche et les infrastructures, et en supprimant les obstacles à un marché intérieur véritablement unifié. A moins que l’on empêche les salaires d’augmenter au rythme de l’efficacité, aucune de ces mesures ne rétablira la compétitivité mondiale de l’industrie européenne.

C’est pourquoi l’industrie européenne n’est pas compétitive par rapport à des pays comme la Chine, la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et, jusqu'à récemment, l'Allemagne et le Japon. C’est principalement parce que les travailleurs européens sont mieux rémunérés, relativement à leur productivité, que leurs homologues de ces pays. De plus, ces économies ne parviennent généralement à maintenir cet avantage qu'en intervenant activement dans leurs comptes extérieurs, notamment par le biais du contrôle du commerce extérieur et des capitaux internationaux, de l'intervention sur le marché des changes et de politiques de crédit dirigé.

L'Europe doit donc faire un choix crucial. Elle peut démanteler son État-providence et contraindre les salaires à baisser relativement à la productivité (une voie préjudiciable non seulement à l'Europe, mais aussi à la croissance mondiale) ou elle peut modifier les termes de l'échange sous lesquels elle évolue. Cette dernière option exige de l'Europe qu'elle intervienne dans ses comptes externes pour compenser l'intervention de ses partenaires commerciaux. Si les pays en excédent empêchent leurs salaires d’augmenter suffisamment pour éroder leur compétitivité industrielle et ne laissent pas leur monnaie s'apprécier en réponse aux excédents persistants, l'Europe doit adopter des politiques permettant à ses propres industriels de rester compétitifs. Cela implique nécessairement d'intervenir dans ses comptes externes, que ce soit par des mesures monétaires ou par des politiques commerciales et de contrôle des capitaux similaires à celles employées depuis longtemps par les puissances industrielles comme la Chine. C'est précisément l’orientation prise par les États-Unis sous les administrations Trump et Biden.

Ce n’est pas du protectionnisme, mais une tentative de neutraliser les politiques protectionnistes menées à l'étranger et de rétablir l'équilibre d'un système qui encourage actuellement les mauvais comportements en permettant aux pays qui compriment les salaires domestiques d'exporter les coûts de leurs politiques. C'est pourquoi Joan Robinson, l'une des plus perspicaces collaboratrices de Keynes, qualifiait ces excédents commerciaux comme "appauvrissant le voisin" (beggar-thy-neighbor). Autrement dit, la seule solution soutenable n'est pas de comprimer les salaires pour être compétitif, mais de réformer le système commercial mondial afin qu'il ne récompense plus la compression des salaires.

Le système commercial actuel favorise les pays qui compriment les salaires et pénalise ceux qui ne le font pas, en réorientant l’industrie vers les premiers. Cette situation nuit à tout le monde à long terme. Plutôt que de se livrer à une concurrence toujours plus agressive au sein d'un tel système, l'Europe devrait reconnaître que nombre de ses caractéristiques les plus critiquées constituent, du point de vue du bien-être mondial, de véritables forces. La France, l'Europe et le monde bénéficient de la hausse des salaires européens. À moins que le système commercial mondial ne soit réformé pour éliminer le parasitisme des économies qui interviennent dans leurs comptes extérieurs, les pays les moins compétitifs n'auront d'autre choix que d'intervenir eux-mêmes ou d'accepter une perte continue de leur part de marché dans l’industrie mondiale.

Le monde s'enrichit lorsque les économies augmentent leur productivité et permettent aux salaires d’augmenter au même rythme que celle-ci. Comme l'expliquait Keynes il y a près d'un siècle, il s'appauvrit lorsque les pays améliorent la compétitivité de leur industrie en limitant la croissance de leurs salaires relativement à la productivité. Si l'Europe refuse de suivre cette voie (et elle devrait le refuser), elle doit en revanche modifier les termes de l'échange dans lesquels elle évolue. »

Michael Pettis, « Europe’s wage paradox », 25 février 2026. Traduit par Martin Anota


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