« […] Les lecteurs réguliers savent que je m'intéresse depuis longtemps aux comparaisons entre les économies américaine et européenne, avant tout parce que cette comparaison est importante pour la géopolitique et la politique économique, mais aussi parce qu'elle est intellectuellement intéressante. L'opinion courante parmi les élites des deux côtés de l'Atlantique est que l'Europe est largement à la traîne. Mais je suis sceptique. Et j'ai de nouvelles réflexions sur le sujet.
J'ai donc pensé rédiger un billet un peu technique, destiné principalement aux économistes, pour expliquer ce qui se passe selon moi.
Ce billet s'inspire en grande partie d'un billet très instructif de Seth Ackerman qui a suscité beaucoup de discussions parmi les économistes qui s’intéressent à ces questions. Mon point de vue diffère légèrement du sien, sans pour autant le contredire. Je développe ici une idée que j'ai déjà abordée il y a quelques mois, en espérant que cette version soit plus claire.
Ackerman met en lumière une contradiction apparente entre les comparaisons souvent citées entre les économies américaine et européenne. Je résumerais ce problème avec une histoire en trois graphiques. Dans chacun d'eux, je comparerai 2007, l'année qui précède la crise financière mondiale, un point de référence utile, avec 2024.
Tout d'abord, examinons les PIB de l'UE et des États-Unis, mesurés en dollars aux prix courants. En 2007, l'économie de l'UE était légèrement plus importante selon cet indicateur. Aujourd'hui, l'économie américaine est environ 50 % plus grande. C’est impressionnant !
Ou peut-être pas. Une grande partie de cette situation reflète la dépréciation de l'euro face au dollar, plutôt que des différences dans le rythme de croissance économique réelle. C'est donc un indicateur peu pertinent à utiliser.
Une alternative consiste à examiner la croissance du PIB réel, c'est-à-dire le PIB à prix constants (en l'occurrence, en dollars de 2015). Cet indicateur montre que les États-Unis connaissent une croissance nettement supérieure à celle de l'UE, mais leur PIB n’est pas pour autant 50 % supérieur à celui de l’UE en 2024. La croissance économique américaine dépasse donc celle de l'Europe et l'Europe doit combler son retard. N'est-ce pas ?
Pas si vite ! Examinons une troisième comparaison : le PIB en parités de pouvoir d’achat (PPA), c’est-à-dire en évaluant les biens aux mêmes prix dans l’UE et aux États-Unis, ce qui permet de corriger les différences de niveau général des prix. Voici à quoi ressemblait cette comparaison en 2007 et en 2024 :
Selon cet indicateur, en 2007, l'économie de l'UE était légèrement, mais très légèrement, plus petite que l'économie américaine. En 2024, l'économie de l'UE était… toujours légèrement plus petite que l'économie américaine. En pourcentage, l'écart était toutefois un peu moins important.
Les deuxième et troisième graphiques semblent contradictoires. L'un indique qu'en termes réels, l'économie américaine a connu une croissance bien plus rapide que l'économie européenne. L'autre indique qu'en termes réels, les deux économies sont restées de tailles sensiblement similaires. Ces deux affirmations ne peuvent être vraies simultanément, n'est-ce pas ?
En fait, elles le peuvent.
Ackerman souligne les problèmes liés aux données : les différences dans la manière dont les instituts de statistique nationale calculent la croissance. Je ne veux pas minimiser ces problèmes. Mais même avec des données comparables, le fait est que les économies de l’UE et des États-Unis produisent des combinaisons de biens différentes, les États-Unis dominant le secteur des technologies de l’information, qui a également connu une croissance de la productivité beaucoup plus rapide que les autres secteurs. Et cette différence de composition industrielle entraîne des différences de croissance du PIB réel qui ne se reflètent pas dans des évolutions différentes du niveau de vie.
Je trouve que la manière la plus simple d'illustrer ce point est d'utiliser un exemple ricardien numérique stylisé et exagéré.
Imaginons qu’il y ait deux pays, les États-Unis et l’UE. Dans chaque pays, le travail est le seul facteur de production et chaque pays compte 100 travailleurs. (De tels exemples relèvent de l’expérience de pensée et ne prétendent pas être réalistes.) Il y a deux biens : les biens technologiques (T) et les biens non technologiques (N). Les États-Unis ont un avantage comparatif dans la production de biens technologiques, ce qui explique que toute la production mondiale de ces biens soit concentrée sur leur territoire.
Une parenthèse à propos du monde réel : en pratique, l’avantage technologique américain est fortement lié aux pôles industriels locaux, mais la source de cet avantage importe peu dans le cadre de notre discussion.
La productivité dans les deux pays est la même dans la production de N ; nous pouvons choisir les unités de sorte qu'un travailleur produise une unité de N.
Je suppose que la moitié de la main-d’œuvre américaine, soit 50 personnes, est employée à produire le bien T. (Pour les économistes chevronnés, c’est ce que l'on obtiendrait avec des préférences de type Cobb-Douglas avec part de T de 0,25. Les autres peuvent faire comme s’ils n’avaient rien vu.)
Étant donné que les deux pays produisent N et qu'ils ont la même productivité dans ce secteur, les salaires dans les deux pays seront identiques.
Supposons maintenant que la productivité dans le secteur technologique double. L'UE ne produisant pas le bien T, aucun des chiffres la concernant ne change. En revanche, ceux de l'économie américaine changent, eux. Plus précisément, on s'attend à ce que la production américaine de bien T double, tandis que son prix par rapport à celui de N diminue de moitié.
Le tableau ci-dessous illustre les effets sur le PIB américain. Parce que la production de T, qui représente la moitié de l'économie dans cet exemple, double, le PIB aux prix de 2007 augmente de 50 %. Cependant, parce que le prix de T relativement à celui de N a été divisé par deux, le PIB mesuré en unités de biens N reste inchangé.
Non indiqué : rien ne se passe dans l’UE, qui ne produit aucun bien T. Et comme le PIB de l’UE (qui ne comprend que des biens N) reste inchangé, le PIB américain par rapport au PIB de l’UE, mesuré en pouvoir d’achat courant, ne change pas non plus.
En résumé, une situation où les États-Unis dominent le secteur avec des avancées technologiques rapides, mais où ces progrès se répercutent sur tous sous forme de prix plus bas, ressemblera exactement à ce que l'on observe dans la comparaison entre les États-Unis et l’UE dans la réalité. Les Etats-Unis ont une croissance plus rapide si on la mesure aux prix de l’année de base, mais la taille relative des économies, mesurée en PPA, reste inchangée.
Si cela semble contradictoire, c'est parce que le concept de PIB réel est souvent mal compris. Le calcul du PIB réel consiste à additionner des biens différents aux prix du marché, un exercice utile à bien des égards. On a souvent tendance à concevoir la croissance économique comme si l'économie produisait un seul bien homogène. Mais ce n'est qu'une métaphore et il faut se garder d’utiliser cette métaphore lorsqu'elle peut induire en erreur. Et elle peut s'avérer particulièrement trompeuse lorsqu'on compare des pays qui produisent des combinaisons de biens différentes, car ils occupent des positions différentes dans l'économie mondiale.
Une dernière remarque à propos du monde réel : l’Europe devrait-elle envier le secteur technologique américain ? Non. Outre le fait que les Européens vivent bien, la technologie engendre une importante externalité négative, parce qu’elle crée notamment des milliardaires du secteur technologique qui corrompent la politique.
Revenons à l'économie : lorsqu'on compare les États-Unis et l'UE, un usage mécanique des chiffres du PIB réel peut laisser croire que l'Europe s'appauvrit par rapport à l'Amérique. Or, ce n'est pas le cas. »
Paul Krugman, « Europe v America: Who’s really winning? » 25 février 2026. Traduit par Martin Anota
.png)
.png)
.png)
.png)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire