dimanche 31 mai 2026

Europe contre Amérique : une réponse aux critiques

L'énigme est bien réelle, même si mon explication ne vous plaît pas

 

« Philippe Aghion, Antonin Bergeaud et Luis Garicano ont publié une réponse à mes commentaires sur l'écart de productivité entre l'Europe et les États-Unis. Je respecte leur réputation d'analystes sérieux, qui ont produit une œuvre considérable.

J'ai pourtant trouvé leur article déconcertant, car leurs arguments semblent reposer sur la même confusion quant aux implications des différentes tendances suivies par la productivité que celle que je m'efforce de dissiper. En fait, leur apparente confusion à l'égard de mon propos, à savoir que l'on se méprend souvent sur la signification des tendances de productivité pour les comparaisons internationales, transparaît dans le titre même de leur article : "La mauvaise mesure de la productivité européenne".

Je vais être clair : je n’affirme pas que la productivité européenne soit mal mesurée, et je ne l’ai jamais dit. Je soutiens plutôt que les mesures standard de la productivité n’ont pas les implications, pour les comparaisons internationales des niveaux de vie et du bien-être économique, que beaucoup (y compris de nombreux économistes) leur attribuent. Autrement dit, on utilise des données qui ne sont pas adaptées aux types de comparaisons que l’on cherche à établir. Par conséquent, les conclusions que l’on en tire sont erronées. Mais cela ne revient pas à dire que les données elles-mêmes sont fausses.

L'incompréhension manifeste d'Aghion et alii quant à mon propos transparaît également dans leur discussion. Leur présentation développe surtout l'idée que la croissance de la productivité européenne est en réalité inférieure à celle des États-Unis. C’est surprenant, car je ne prétends pas que la croissance de la productivité européenne égale ou dépasse celle des États-Unis. À l'instar d'Aghion et alii, je suis pleinement conscient que la croissance de la productivité européenne est inférieure à celle des États-Unis. Mais là n'est pas la question sur laquelle je me penche. Ma question est de savoir si la comparaison standard des taux de croissance des productivités européenne et américaine constitue un bon indicateur de ce qui se passe dans ces deux économies au cours du temps.

De mon point de vue, le point de départ du débat sur les performances relatives de l'UE et des États-Unis devrait être la reconnaissance du fait qu'une comparaison des tendances de productivité entre les États-Unis et l'Europe ne donne pas la même image selon les indicateurs utilisés.

Une première méthode consiste à comparer la croissance du PIB horaire corrigé de l'inflation au sein des pays. Bien qu'il s'agisse d'une méthode standard pour faire des comparaisons entre pays, elle ne répond pas à la question posée. Une autre méthode consiste à comparer la valeur annuelle de la production par heure travaillée, ajustée des différences de niveaux de prix nationaux afin de neutraliser l'effet de l'instabilité des taux de change, mais non celui de l'évolution des prix au fil du temps. Cette mesure est, à mon sens, bien plus pertinente pour comparer les tendances du bien-être économique entre les pays.

Vous pourriez penser, et je soupçonne que de nombreux observateurs l'ont supposé, que ces deux approches racontent la même histoire. Mais ce n'est pas le cas.

J'étais récemment aux Pays-Bas et j’ai regardé les données néerlandaises. Pays à forte productivité, mais affichant une croissance de la productivité mesurée à prix constants bien inférieure à celle des États-Unis, les Pays-Bas offrent, en quelque sorte, un cas d'école pour de nombreuses comparaisons entre les États-Unis et l'UE. Je me concentrerai donc tout d’abord sur les données néerlandaises pour étayer mon propos, même si le constat général s'applique à une grande partie de l'UE.

Regardons les estimations de l'OCDE concernant le PIB par heure travaillée aux États-Unis et aux Pays-Bas, en ajustant les données de deux manières. La première (la courbe bleue) représente le ratio de la productivité néerlandaise à la productivité américaine année après année aux prix courants, ajusté uniquement en fonction de la parité de pouvoir d'achat. Selon cette mesure, la productivité néerlandaise est actuellement légèrement supérieure à la productivité américaine, probablement en raison de la présence de secteurs à forte intensité capitalistique liés au port de Rotterdam. La productivité néerlandaise était également légèrement supérieure en 2000, sans tendance significative :

Supposons toutefois que nous mesurions la croissance du PIB, et donc de la productivité, en tenant compte des taux d'inflation nationaux (la courbe noire). L'OCDE utilise 2020 comme année de base, si bien que les deux mesures de la productivité relative sont égales cette année-là. Mais si l'on remonte dans le temps, elles divergent. Selon cette mesure, la productivité néerlandaise était supérieure de 25 % à la productivité américaine en 2000.

Les Pays-Bas étaient-ils nettement plus riches et plus productifs que les États-Unis il y a une génération ? Je doute que beaucoup de gens soient d’accord avec cette proposition. Ce n'était certainement pas ce que les gens croyaient à l'époque.

Mais si cette proposition vous paraît improbable, vous devez également admettre que la compréhension habituelle des implications des différences de croissance de la productivité en Europe et aux États-Unis est très problématique. Si l'on veut comparer le bien-être économique relatif de deux pays au cours du temps, il convient assurément de comparer la valeur des biens que chaque travailleur peut produire chaque année, et de la suivre dans le temps.

Réfléchissez-y. Voulez-vous vraiment affirmer que les travailleurs néerlandais étaient bien plus productifs que les travailleurs américains en 2000 parce que les biens qu'ils produisaient au cours d’une heure, bien qu'ayant une valeur à peu près égale à celle des biens produits par heure par les travailleurs américains à cette époque, vaudraient finalement bien plus que la production américaine à des prix qui ne prévalaient pas à l'époque, mais qui prévaudraient deux décennies plus tard, en 2020 ? Vraiment ? Pourtant, lorsqu'on utilise des comparaisons de productivité à prix constants, c'est précisément ce que l'on affirme.

J'ai tenté d'expliquer le paradoxe apparent selon lequel l'Europe affiche une croissance de la productivité inférieure à celle des États-Unis sans pour autant connaître de baisse de la production relative par heure aux prix courants, en soulignant le fait que les économies américaine et européenne ne produisent pas les mêmes paniers de biens : la structure de la production américaine donne une plus grande place aux biens de haute technologie, caractérisés par une forte croissance de la productivité mais une baisse relative des prix. Je suis ouvert à toute explication alternative de ce paradoxe UE-États-Unis. Mais ce paradoxe existe bel et bien et il mérite une explication.

D’accord, en lisant Aghion et alii, je vois qu'ils formulent quatre critiques à l'égard de mon analyse, en l’occurrence :

Premièrement, les comparaisons internationales du PIB utilisant la parité de pouvoir d'achat sont problématiques et peu fiables : c'est vrai. Mais les estimations du PIB réel, qui sont censées permettre de comparer le PIB d'un même pays d'une année à l'autre, sont elles aussi problématiques, et à mon avis tout autant. En un sens, les comparaisons entre différentes économies nationales à un instant donné, comme les comparaisons d'une même économie nationale à différents moments, sont des métaphores imparfaites reposant sur des données imparfaites. Cependant, je ne vois aucune raison de croire que ces imperfections biaisent systématiquement les comparaisons que j'ai effectuées.

Deuxièmement, la productivité à prix nationaux constants a progressé beaucoup plus rapidement aux États-Unis qu'en Europe. Oui. Cela ne réfute pas mon analyse, c'est précisément mon point de départ : je souhaitais comprendre comment concilier ces taux de croissance de la productivité différents avec le fait que la productivité et le pouvoir d'achat relatifs en Europe, à prix courants, n'ont pas diminué. Les mêmes données qui sous-tendent le graphique ci-dessus le montrent pour la productivité américaine et néerlandaise aux prix de 2020 :

Ces chiffres montrent que la productivité américaine augmente de 1,6 % par an, tandis que celle des Pays-Bas n'augmente que de 0,6 % par an. Or, cette comparaison est déjà intégrée à mon analyse. Par conséquent, citer ces chiffres comme une prétendue réfutation de mon analyse manque la cible. En particulier, je ne comprends pas pourquoi Aghion et alii croient qu'un tableau présentant plusieurs estimations d'une croissance de la productivité plus élevée aux États-Unis contribue à la discussion.

Troisièmement, "les PPA courantes et les déflateurs nationaux donnent des réponses très différentes à ce qui, à première vue, semble être la même question de prix, mais qui, comme nous l'avons vu, ne l'est pas". En effet. C'est précisément ce que j'essayais d'expliquer. L'important est de se demander quelle est la bonne question ; et si l'on cherche à savoir si l'Europe prend du retard en termes de pouvoir d'achat et de niveau de vie, les PPA, qui indiquent que ce n'est pas le cas, constituent l'indicateur pertinent.

Un point connexe : Aghion et alii affirment que, dans le cadre des comparaisons aux prix courants, "si les États-Unis produisent davantage de biens dont les prix chutent rapidement, alors la valorisation des deux économies aux prix actuels peut réduire le gain de volume antérieur". Je suis perplexe. Ce n’est pas un problème inhérent à ces comparaisons ; c’est précisément le mécanisme que j’invoque pour expliquer le paradoxe apparent de la croissance entre les États-Unis et l’UE. Voyez le modèle formel que j’ai présenté !

Enfin, Aghion et alii affirment que l'avance technologique des États-Unis "a entraîné une hausse des salaires et des profits américains, et cet écart se creuse chaque année". D’accord, voilà le cœur de la discussion. Mais cette affirmation, qu'ils n'étayent par aucune donnée, est tout simplement fausse. Et j'ai commencé cette discussion en montrant qu'elle est erronée. La somme des profits et des salaires correspond au revenu des facteurs de production, qui est par définition égal au PIB. Prenons l'exemple, non plus des Pays-Bas, mais de la zone euro dans son ensemble, dont le PIB par habitant est légèrement inférieur à celui des États-Unis, une fois ajusté des différences de niveau des prix. Or, cet écart ne s'est pas creusé avec le temps :

Ou, si vous souhaitez une source de données indépendante, consultez le revenu moyen des ménages estimé par LIS, le centre international de données basé au Luxembourg. Entre 2000 et 2021, ces données montrent que le revenu nominal a augmenté annuellement de 3,1 % aux Pays-Bas et de 3,3 % aux États-Unis. Compte tenu d'une inflation légèrement inférieure en Europe, cela ne révèle pas un creusement des écarts. Je suppose que les gens partent de l’hypothèse que cet écart s'est forcément creusé en se basant sur les comparaisons standards de croissance de la productivité. Or, tout mon propos est de dire que ces comparaisons ne signifient pas ce que les gens croient qu’ils signifient. 

En résumé, même si je peux me tromper concernant la comparaison États-Unis-UE, la critique d'Aghion et alii ne montre pas que j'ai tort. Les données qui, selon eux, réfutent mon raisonnement sont fondamentalement les mêmes que celles que j'ai utilisées pour le développer et sont parfaitement cohérentes avec mes propos. Elles correspondent, en fait, exactement à ce que prédit ma modélisation du paradoxe.

De nouveau, je suis tout à fait disposé à admettre mon erreur. Mais pour avoir une discussion sérieuse, les critiques doivent aller au-delà de la simple répétition des données de productivité montrant le retard de l'Europe. Ils doivent reconnaître que, malgré ces données, les comparaisons entre les États-Unis et l'Europe à chaque instant ne révèlent pas un creusement de l'écart, et au moins tenter d'en expliquer les raisons. »

Paul Krugman, « Europe versus America: A response to the critics », 30 mai 2026. Traduit par Martin Anota 

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