vendredi 29 mai 2026

La mauvaise mesure de la productivité européenne

« Dans une série de récents billets publiés sur Substack, l’économiste Paul Krugman, lauréat du Nobel d’économie, a avancé un raisonnement contre-intuitif pour soutenir l’idée que l’Europe ne souffre d’aucun déclin de productivité par rapport aux États-Unis. Il affirme que la production horaire européenne, relativement à celle des États-Unis, est restée globalement stable pendant 25 ans si l’on utilise les parités de pouvoir d’achat (PPA) courantes pour comparer les économies américaine et européenne.

Cela semble rassurant. Mais si vanter les mérites de l'Europe peut se justifier dans le contexte américain (nous sommes d'accord sur le fait que "Trump est mauvais, l'Europe est meilleure"), le raisonnement de Krugman conforte tous ceux qui affirment qu'aucun changement majeur n'est nécessaire dans la politique européenne de croissance et d'innovation. Le problème, c'est que les PPA courantes sont utilisées de façon inadéquate pour étayer cette thèse.

Ne vous méprenez pas. Nous vivons en Europe et nous aimons l'Europe. Les Européens vivent plus longtemps, travaillent moins et bénéficient de protections sociales que beaucoup d'Américains leur envient. Personne ne doit réduire la valeur d'une société à son PIB. Mais la question soulevée par Krugman est plus précise : la croissance de la productivité européenne a-t-elle pris du retard sur celle des États-Unis ? Sur cette question, le raisonnement avec les PPA s’avère trompeur.

Ce que mesurent réellement les PPA

Les PPA sont utiles pour comparer le pouvoir d'achat entre pays à un point précis dans le temps. Mais une séquence de comparaisons en PPA courantes ne constitue pas automatiquement une mesure de la croissance réelle, car les prix utilisés pour évaluer la production varient d'une année à l'autre.

Depuis 1986, The Economist publie son indice "Big Mac", qui enregistre le prix d'un hamburger Big Mac de McDonald's dans chaque pays et l'utilise pour déterminer si les devises sont chères ou bon marché. Supposons qu'un Big Mac coûte 6 dollars aux États-Unis et 5 euros dans la zone euro. Avec un taux de change de 1,10 dollars pour 1 euro, le hamburger européen coûte 5,50 dollars, ce qui signifie que l'euro est légèrement sous-évalué. Pour qu'un Big Mac coûte le même prix aux États-Unis et dans la zone euro, l'euro devrait s'apprécier à 1,20 dollars pour 1 euro. C'est ce qu'on appelle la PPA : le taux de change induit par ce que la monnaie permet effectivement d’acheter.

Une PPA est une forme de taux de change, établi à partir des prix réels des biens et non des marchés financiers. Il s'agit d'une comparaison dans l’espace, figée à un instant donné. L'exemple du Big Mac est pertinent car le produit est exceptionnellement standardisé : un Big Mac en France et un Big Mac aux États-Unis sont suffisamment proches pour que la comparaison de leurs prix nous apprenne quelque chose d’utile sur le pouvoir d'achat relatif.

Mais il s'agit là de l'exception, et non de la règle. La plupart des produits ne sont pas aussi facilement comparables d'un pays à l'autre. Ils diffèrent en termes de qualité et de représentativité de ce que les consommateurs achètent dans un pays donné. C'est pourquoi l'économiste Angus Deaton, prix Nobel d’économie, a déclaré en 2010 que "les comparaisons en termes de PPA entre pays très différents reposent sur des fondements théoriques et empiriques fragiles". On pourrait compiler 25 années d'indices du prix du Big Mac, mais on ne mesurerait pas l'augmentation de la production française par rapport à l'an 2000. On mesurerait simplement l'évolution du prix relatif d'un produit relativement standardisé d'un pays à l'autre. C’est assez utile pour comparer des économies à un instant précis, mais inutile pour mesurer la croissance de la production totale au cours du temps.

Les États-Unis ont vendu bien plus en 2024 qu'en 2000, mais cette hausse est en partie due à l'inflation, et non à une augmentation de la production. Pour neutraliser l'effet de l'inflation, les statisticiens d'un pays élaborent un déflateur : un indice mesurant l'évolution des prix domestiques d'une année sur l'autre, afin d'éviter de confondre la hausse des prix avec une augmentation de la production. Le déflateur répond à une question différente de celle posée par l'indice Big Mac. Il s'agit de déterminer l'augmentation de la production américaine en termes réels, après avoir pris en compte les variations de prix.

Les PPA comparent des lieux à une date donnée. Un déflateur compare des dates dans un même lieu. Ce sont des indices de prix, si bien qu’il est tentant de supposer qu'ils s'accordent parfaitement. Or, l’évolution des PPA courantes modifie l'unité de mesure chaque année : la production de chaque année est valorisée selon le système de prix international de cette année-là. Lorsque l’évolution des PPA et celle du déflateur national divergent, la croissance mesurée en PPA courantes confond variations de quantités et variations de prix. Dans un article co-écrit avec Bettina Aten en 2017, Deaton mettait en garde contre l'utilisation des PPA pour effectuer des comparaisons dans le temps. Il soulignait qu'"en 2014, le Programme de comparaison internationale a publié des PPA issues de la campagne de 2011 qui diffèrent sensiblement de celles attendues par extrapolation de la campagne précédente, le PCI 2005". Or, la campagne de 2005 avait réduit de 40 % la taille estimée de l'économie chinoise.

Pourquoi la comparaison annuelle dissimule le retard

Krugman cite une étude de la Réserve fédérale de Chicago selon laquelle les technologies de l'information représentent environ 8 % de la production du secteur privé américain, mais ont contribué à hauteur d'environ 45 % à la croissance totale de la productivité américaine depuis 1988. C'est précisément le genre de secteur où la mesure est difficile à réaliser. Le volume produit a explosé, le prix unitaire s'est effondré et la qualité des produits a considérablement évolué.

Cela peut créer un décalage entre les PPA courantes et les mesures de croissance nationale, pour deux raisons. La première est une question de pondération. Si les États-Unis produisent davantage de biens dont les prix chutent rapidement, la valorisation des deux économies aux prix actuels peut minimiser la hausse des volumes enregistrée précédemment. Le graphique ci-dessous, extrait d'un document de travail de mai 2026 de Charles Jones et Christopher Tonetti, montre que l'augmentation des ventes d'ordinateurs s'est accompagnée d'une baisse encore plus importante de leurs prix, réduisant ainsi la part des ordinateurs dans la valeur ajoutée de l'économie américaine.

Mais il y a un second problème, plus structurel : il se peut qu'il n'existe aucun indice unique de produits qui soit à la fois représentatif au sein de chaque pays, comparable entre les pays et stable dans le temps.

Prenons l'exemple des téléphones mobiles. Une comparaison en PPA consisterait idéalement à comparer le prix d'un même téléphone en France et aux États-Unis. Cela paraît simple si les deux pays commercialisent le même modèle d'iPhone. Mais même dans ce cas, le produit peut différer en termes de clauses contractuelles, de taxes, de distribution ou d'autres variables soumises à la réglementation.

Les choses se compliquent encore davantage lorsqu'on passe de produits standardisés à des catégories façonnées par les goûts locaux. Comparer un brie à Paris avec un cheddar à Chicago n'aurait aucun sens. Mais comparer uniquement le brie dans les deux pays serait également trompeur, car le brie peut être un produit courant en France et un produit de niche aux États-Unis.

Ajoutons maintenant le facteur temps. Les déflateurs nationaux analysent l'évolution du prix des services et appareils de téléphonie mobile en France entre 2023 et 2024, en tenant compte des variations de qualité. Cela implique de comparer les anciens et les nouveaux modèles, de déterminer dans quelle mesure l'écart de prix est lié à de meilleurs appareils photo, à des processeurs plus rapides, à une plus grande capacité de stockage ou à une plus grande autonomie, et de suivre les changements dans ce que les consommateurs achètent vraiment.

L'ajustement de la qualité intervient différemment dans les deux exercices. Un déflateur national doit comparer les produits au fil du temps. Si le téléphone de cette année coûte plus cher que celui de l'année dernière, le statisticien doit déterminer quelle part de cette hausse est due à l'inflation et quelle part reflète une meilleure qualité.

En comparant les produits à la même date, les PPA cherchent à éviter ce problème. Si le même téléphone est vendu en France et aux États-Unis en 2024, l’enquête en PPA peut comparer directement les deux prix. Elle n'a pas besoin de se demander si le téléphone de 2024 est meilleur que celui de 2023, mais simplement si les produits français et américains sont suffisamment similaires à cette date.

C’est pourquoi les PPA et les déflateurs nationaux peuvent diverger, même lorsqu’ils sont bien construits. Le déflateur national tient compte de l’évolution de la qualité au fil du temps, tandis que la comparaison par PPA repose davantage sur la correspondance des produits entre les pays à un instant donné. Lorsque des correspondances exactes sont impossibles ou non représentatives, la comparaison par PPA résout un problème différent de celui du déflateur de prix. Les produits dont l’évolution peut être suivie avec précision dans le temps ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux dont l’évolution peut être comparée de manière cohérente dans l’espace.

Le graphique ci-dessous illustre le désaccord entre ces deux mesures. Il compare deux courbes, initialement fixées à zéro en 1995. La courbe bleue représente les PPA France-Etats-Unis calculés chaque année par leurs instituts de statistique respectifs. La courbe orange représente la parité que l’on aurait eue si l'on avait simplement extrapolé à partir du chiffre de 1995 en utilisant le déflateur propre à chaque pays, soit son propre taux d'inflation. Si les deux indicateurs mesuraient la même chose, les courbes se superposeraient : la comparaison entre pays correspondrait à la comparaison initiale augmentée de la différence cumulée d'inflation.

Les courbes suivent une trajectoire similaire jusqu'en 2005 environ, puis divergent. Elles continuent de diverger. En 2024, l’écart atteignait presque 18 points logarithmiques entre les deux. Cet écart est suffisamment important pour neutraliser la totalité de la divergence de croissance mesurée entre la France et les États-Unis. Les PPA courantes et les déflateurs nationaux donnent des réponses très différentes à ce qui, à première vue, semble être une seule et même question de prix, mais qui, comme nous l'avons vu, ne l'est pas.

Sept séries temporelles, une unique conclusion

Le tableau ci-dessous permet de mieux mettre la question en perspective. Les sept premières lignes présentent la croissance standard de la productivité réelle du travail : on transforme le PIB en utilisant des déflateurs nationaux, issus des comptes nationaux et d’ensembles de données connexes. La dernière ligne indique la croissance de la production par heure, quand le PIB est converti chaque année en utilisant les PPA courants.

Les sept premières lignes sont le produit de différentes équipes, à partir de différents ensembles de données et de différentes méthodes, même si la plupart s'appuient en définitive sur les comptes nationaux. Elles s'accordent à dire que la productivité américaine a progressé beaucoup plus vite que la productivité française pendant trois décennies.

Lisez maintenant la dernière ligne. Convertissez le PIB chaque année avec les PPA courantes, comme dans le calcul à la Krugman, et voilà, la production horaire française croît à un rythme similaire à celui des États-Unis.

Pourquoi c'est important

Contrairement à ce qu'affirme Krugman, l'avance technologique et l'innovation des États-Unis ne profitent pas de la même manière à l'Amérique et à l'Europe. Elles ont entraîné une hausse des salaires et des profits aux États-Unis, mais cet écart se creuse d'année en année.

Le problème de productivité de l'Europe n'est donc pas qu’une simple question comptable. Comme l'a si bien dit Krugman lui-même : "la productivité ne fait pas tout, mais à long terme elle est presque tout". La croissance de la productivité finance tout ce que l'Europe souhaite préserver. C'est elle qui permet aux pays d'augmenter les salaires, de financer l'État-providence, de se réarmer, de financer la transition écologique et de soutenir la recherche de pointe.

Nous autres Européens ne devrions pas nous convaincre que ce problème n’existe pas en confondant les niveaux de productivité avec la croissance. Nous avons de réelles faiblesses, comme l'a montré le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne et comme le constatent tous les chercheurs et institutions internationales chaque fois qu’ils étudient la question.

Selon nous, ces conclusions ne prêtent pas à controverse. Les marchés de l'Union européenne sont trop fragmentés. Ses entreprises restent trop petites. Ses marchés de capitaux ne sont pas suffisamment profonds. Et sa technologie, en particulier les outils numériques, se diffuse trop lentement. Enfin, l'Europe a trop peu d'entreprises technologiques d'envergure mondiale.

Cela relève de choix politiques, non de la fatalité, et ils peuvent être modifiés. Mais en Europe, nous échouerons à les changer si les citoyens et les dirigeants se persuadent que l'écart de productivité est une illusion parce qu’un indice des prix le fait paraître plus faible.

Les PPA sont un outil utile. Elles nous indiquent ce que l’argent permet d’acheter dans différents pays. Cependant une séquence de PPA courantes modifie le référentiel de valorisation au cours du temps et ne peut donc, à elle seule, trancher la question de la croissance réelle de la productivité. L'Europe doit défendre ce qu’elle fait de bien. Mais nous devons aussi être conscients des domaines où nous sommes en retard et des raisons de ces retards. Autrement, nous ne corrigerons pas nos faiblesses. »

Philippe Aghion, Antonin Bergeaud & Luis Garicano, « The mismeasurement of Europe’s productivity », 29 mai 2026. Traduit par Martin Anota

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